Politique
Un enjeu national majeur sous un plafond politique bas – Par Abdelhamid Jmahri
La montée du rêve migratoire, ajoutée à l’usure et à l’uniformisation du discours politique, a considérablement réduit la capacité à produire cette utopie indispensable à l’action politique
Alors que le Maroc s’apprête à franchir une étape décisive dans la mise en œuvre de l’autonomie au Sahara et dans la reconfiguration institutionnelle qui pourrait en découler, son système politique traverse une crise profonde de confiance. Abdelhamid Jmahri revient sur les caractéristiques d’un état de lieu qui ne laisse pratiquement à aucune place à l’utopie et au rêve.

Abdelhamid Jmahri
Un enjeu national sans enjeu politique à sa hauteur
Le paysage politique marocain semble aujourd’hui soumis à un paradoxe qui est presque devenu une équation : un enjeu national majeur auquel ne correspond pratiquement aucun enjeu politique à sa hauteur. Pour ne pas dire que l’enjeu promis par les élections paraît bien étroit au regard des perspectives qui attendent le Maroc à court et moyen terme.
En tête de l’agenda national se trouvent les perspectives ouvertes par les négociations diplomatiques sur la mise en œuvre de l’autonomie. Celle-ci impliquera de nouveaux dispositifs législatifs et exécutifs et pourrait conduire à l’instauration, dans les provinces sahariennes, d’une architecture politique spécifique articulant leur fonctionnement avec le reste du territoire national et les autres institutions de l’État. Une telle évolution modifierait en profondeur l’organisation de l’État, faisant du Maroc un pays doté d’une monarchie unique, mais de deux systèmes institutionnels distincts.
Lire à ce sujet : Une seule monarchie, une seule souveraineté… et deux systèmes ! Par Abdelhamid Jmahri
En face, l’apathie électorale, les manifestations de défiance envers l’action politique, l’érosion de la crédibilité de la classe politique et l’affaiblissement du champ de la médiation sociale — syndicats, organisations socioprofessionnelles, partis, etc. — constituent désormais des traits saillants du paysage politique marocain. Leur gravité et leur impact sur la légitimité de l’ensemble du système partisan ne cessent de croître.
La montée du rêve migratoire, ajoutée à l’usure et à l’uniformisation du discours politique, a considérablement réduit la capacité à produire cette utopie indispensable à l’action politique.
Les promesses de la Constitution de 2011
Paradoxalement, cette faiblesse et cette érosion du paysage politique surviennent au moment où la légitimité électorale est devenue l’un des piliers du nouvel édifice institutionnel consacré par la Constitution de 2011.
Il s’agit de la consécration de la souveraineté démocratique à travers les partis. Adoptée dans le contexte de la déclinaison marocaine du « Printemps arabe », la Constitution de 2011 a consacré la régularité des scrutins, les soustrayant ainsi aux aléas du pouvoir et à ses jeux d’équilibre. Elle a également établi que le chef du gouvernement soit nommé au sein du parti arrivé en tête des élections. Ce dispositif traduit une forme de partenariat constitutionnel entre le Roi et l’exécutif et devait ouvrir la voie à une avancée significative de la démocratie marocaine, tout en renforçant les institutions, en particulier les partis politiques.
Or c’est l’inverse qui s’est produit : l’incapacité à libérer cette dynamique s’est accentuée au sein du système politique et partisan, particulièrement au Maroc. Si les technocrates constituent le vivier de l’élite de l’État et l’un de ses ressorts de transformation, on observe parallèlement une forme de repli, sinon de retrait de l’élite elle-même de l’espace public et du débat politique censé l’encadrer.
Cette profonde érosion de la crédibilité de l’action politique est l’aboutissement d’un long processus d’affaiblissement et de marginalisation des partis, nourri par les interventions dans leur fonctionnement et par la volonté d’en façonner les directions.
Sebta, révélateur d’une fracture
Si les événements récents de Sebta nécessitent, pour être compris, une grille complexe où s’entrecroisent le politique, le social, l’éducatif, le symbolique et le psychosociologique, ils ont aussi mis au jour le gouffre abyssal entre deux Maroc et deux sociétés.
La concomitance entre le discours royal de la Fête du Trône et ce passage collectif constitue, à cet égard, un signal particulièrement fort. Elle met en lumière le contraste entre des indicateurs macroéconomiques favorables et une réalité sociale marquée par la vulnérabilité, assortie d’une profonde érosion de la crédibilité politique, difficilement perceptible dans les seules statistiques économiques.
Le Maroc dispose pourtant de données chiffrées sur le niveau élevé de rejet et de désaffection qui interpelle le système politique, sans toujours susciter, de la part des acteurs partisans, une attention à la hauteur de sa dimension tragique.
Le rêve européen et la disparition de l’utopie politique
La progression du rêve migratoire, conjuguée à ce qu’a souligné la sociologue Soumaya Naamane Guessous lorsqu’elle affirme que l’image du « paradis européen reste encore très forte », ainsi qu’à l’usure et à l’uniformisation du discours politique, a considérablement entravé la production de l’utopie nécessaire à l’action politique et indispensable à l’engagement des citoyennes et des citoyens, afin que les jeunes ne se sentent pas « simples spectateurs d’un pays qui se construit sans eux », selon sa formule éloquente.
L’un des signes de cette érosion et de cet effondrement réside sans doute dans le caractère largement spontané de presque tous les mouvements de protestation, tant il existe un important réservoir de colère, de rêves, d’impuissance et d’abandon.
La question est donc la suivante : cette situation est-elle acceptable dans un pays qui ambitionne de franchir le seuil des pays émergents et d’ouvrir les bras à un nouveau cycle de réformes ?
Réformer les médiations et rompre avec la confusion entre pouvoir et argent
Cette interrogation ouvre le débat sur les voies permettant de concrétiser cette ambition. L’une d’elles consiste à tenter de transformer les organismes de médiation afin qu’ils cessent d’être des appareils de distribution de la rente, au risque sinon d’accentuer leur isolement et leur repli sur eux-mêmes. Il s’agit de sortir « du sentiment de vide politique », selon l’expression d’Abdelmalek Alaoui dans son livre récemment paru, « Le Maroc et le défi de la puissance ».
Une autre voie consiste à clarifier les rapports entre pouvoir et argent, notamment dans les liens entre décision politique et intérêts économiques, souvent désignés au Maroc sous le terme de « conflits d’intérêts ». Cette imbrication se traduit notamment par la concentration des investissements entre les mains des plus fortunés, par des formes d’enrichissement illicite favorisées par la décision publique et par des mécanismes non démocratiques alimentant ce que l’on pourrait qualifier de « distribution illégitime de la rente électorale ».
Si bien que les données disponibles attestent d’un niveau élevé de désaffection qui interpelle directement le système politique, sans que les acteurs partisans lui accordent l’attention qu’il mérite.
Le souvenir d’une démocratie possible
Alors que le pays s’apprête à entrer dans une phase profondément nouvelle, qui pourrait transformer à la fois la nature de l’État, les rapports entre le centre et les régions autonomes et, plus largement, la gestion du territoire national, ceux qui défendent l’enracinement de la culture démocratique restent convaincus qu’aucun véritable pluralisme ne peut se construire sans partis politiques.
Ils gardent ainsi en mémoire un épisode fondateur des années 1960, rapporté par la grande figure du mouvement national progressiste Abderrahim Bouabid à propos des élections de mai 1960 :
« Il existe un cas révélateur, parmi beaucoup d’autres qu’il serait utile de raconter. Dans l’une des circonscriptions de Rabat, dans le quartier de Souissi, où résidaient de hauts personnages du régime ainsi que la grande bourgeoisie commerçante et industrielle, Mhammed Douiri, dirigeant du Parti de l’Istiqlal et ministre des Finances, s’était porté candidat. Face à lui, l’Union nationale avait présenté un simple commerçant qui vendait du charbon de bois, surnommé Laouinate. Durant la campagne électorale, le prince-président, alors prince héritier Moulay Hassan, avait tenu à parcourir la circonscription aux côtés de Mohamed Douiri, affichant ainsi son soutien au ministre des Finances. Le résultat fut que Laouinate fut élu à une large majorité. »
Le remarquable dans cette histoire, c’est que Moulay Hassan — qui deviendra ensuite Hassan II — accepta le résultat. Le jeune ministre l’accepta lui aussi. Personne ne se mit en colère et personne ne falsifia le verdict des urnes.
Retrouver les valeurs de l’engagement public
Il n’est pas simple de remettre au premier plan des valeurs dont on pouvait penser que le Maroc avait constitué, au fil du temps, un solide héritage : dignité, confiance, sérieux, intégrité, sens de l’intérêt général, engagement politique, culture institutionnelle, abnégation et objectivité.
L’enjeu est d’autant plus important que le pays poursuit encore son processus de parachèvement territorial et devra franchir de nouvelles étapes sur cette voie. Dans le même temps, l’État affirme une volonté tangible d’incarner une exigence éthique, alors qu’une profonde désaffection traverse aussi bien la société que les élites technocratiques.
Deux formes de retrait qui apparaissent comme les deux faces d’une même réalité : le désengagement du peuple et celui des élites.