Programmes des partis : priorité au vote ou priorité au pays ? Par Hamid Fayou

Programmes des partis : priorité au vote ou priorité au pays ? Par Hamid Fayou

Le débat ne devrait pas se limiter à comparer les promesses des formations politiques, mais à examiner leur pertinence, leur faisabilité et leur cohérence avec les contraintes économiques du Royaume

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À dix jour J-10 des législatives du 23 septembre, Hamid Fayou invite à regarder au-delà de la surenchère des promesses électorales. Emploi, pouvoir d’achat, capital humain, finances publiques, croissance, eau et territoires : la crédibilité des programmes se mesure moins à leur générosité affichée qu’à leur capacité à hiérarchiser les priorités, chiffrer les engagements et préparer durablement le Maroc aux défis de la prochaine décennie.

Hamid Fayou*

À quelques jours des élections législatives du 23 septembre 2026, les partis politiques accélèrent la présentation de leurs programmes et multiplient les propositions destinées à répondre aux attentes des citoyens. Mais une question fondamentale mérite d’être posée : ces programmes sont-ils réellement conçus pour répondre aux priorités du pays ou principalement pour maximiser leur rendement électoral ?

Le débat ne devrait pas se limiter à comparer les promesses des formations politiques, mais à examiner leur pertinence, leur faisabilité et leur cohérence avec les contraintes économiques du Royaume. Le Maroc dispose aujourd’hui d’une économie plus diversifiée et d’importants projets structurants, mais il demeure confronté à des défis considérables en matière d’emploi, de capital humain, de pouvoir d’achat, d’eau, de productivité et de finances publiques. À l’approche du scrutin, certains observateurs appellent d’ailleurs les partis à sortir des slogans pour présenter des programmes réellement chiffrés, crédibles et financés.

L’emploi devrait constituer le premier test de crédibilité des programmes politiques. En 2025, l’économie marocaine a créé environ 193.000 emplois nets et le taux de chômage a légèrement reculé de 13,3 % à 13 %. Pourtant, cette amélioration reste fragile : le chômage des jeunes de 15 à 24 ans est passé de 36,7 % à 37,2 %, tandis que celui des femmes a progressé de 19,4 % à 20,5 %. Par ailleurs, le sous-emploi a augmenté, atteignant environ 1,19 million de personnes.

Ces chiffres montrent que le problème marocain ne consiste pas uniquement à créer davantage d’emplois, mais à créer des emplois productifs, qualifiés et durables. Dès lors, les promesses de recrutements publics, d’aides ou de dispositifs temporaires ne sauraient constituer à elles seules une politique de l’emploi. La véritable question est de savoir comment les partis comptent stimuler l’investissement privé, améliorer la productivité et rapprocher la formation des besoins du marché du travail.

Le deuxième test concerne le pouvoir d’achat. Celui-ci occupe naturellement une place importante dans le discours électoral, car il constitue l’une des préoccupations les plus immédiates des ménages. Mais une politique durable du pouvoir d’achat ne peut pas reposer uniquement sur des subventions, des transferts ou des augmentations de dépenses publiques. Elle doit également agir sur les causes structurelles : faiblesse de la productivité, coût du logement, qualité des services publics, concurrence, fiscalité et niveau des revenus. Il existe donc une différence fondamentale entre soulager temporairement le consommateur et améliorer durablement son niveau de vie. Les programmes des partis devraient être évalués sur cette distinction. Une promesse séduisante à court terme peut devenir une charge budgétaire importante à moyen terme si elle n’est pas accompagnée d’une stratégie claire de financement et d’amélioration de l’offre productive.

Le troisième enjeu est celui de l’éducation, de la santé et du capital humain. Le Maroc a engagé d’importantes réformes dans ces domaines, mais la question centrale reste celle de l’efficacité de la dépense publique. Un programme politique sérieux ne devrait donc pas seulement annoncer davantage d’écoles, d’hôpitaux ou de personnels. Il devrait préciser les résultats attendus : amélioration des apprentissages, réduction du décrochage scolaire, diminution des délais d’accès aux soins, amélioration de la qualité médicale et renforcement de l’employabilité des diplômés. Autrement dit, la prochaine étape doit être celle du passage d’une logique de moyens à une logique de résultats. C’est probablement l’un des critères permettant de distinguer un véritable programme de transformation d’un simple catalogue de promesses.

Le quatrième test est celui des finances publiques. C’est ici que certaines propositions politiques risquent de se heurter à la réalité budgétaire. La Loi de finances 2026 prévoit un déficit de l’ordre de 3 % du PIB, soit environ 55,4 milliards de dirhams, avec un effort de consolidation budgétaire. Dans le même temps, l’État doit continuer à financer la protection sociale, l’éducation, la santé, les infrastructures, l’eau, l’investissement et les grands projets stratégiques. La question devrait donc être posée systématiquement à chaque parti : combien coûte votre proposition, comment sera-t-elle financée et quel sera son impact sur le déficit et la dette ? Dans une démocratie mature, la crédibilité d’une promesse ne devrait pas être mesurée uniquement à son attractivité électorale, mais également à sa soutenabilité financière.

La cinquième priorité devrait être la transformation du modèle de croissance. Le PIB marocain a progressé de 4,6 % en 2025, selon les premières estimations officielles rapportées à partir des données du HCP. Cette performance est encourageante, mais le véritable défi est désormais de transformer cette croissance en davantage de productivité et d’emplois de qualité. Le Maroc doit accélérer son industrialisation, renforcer ses chaînes de valeur, développer l’économie numérique, soutenir l’innovation et améliorer la compétitivité de ses entreprises. Il doit également anticiper les transformations liées à l’intelligence artificielle, à la transition énergétique et aux nouvelles recompositions géopolitiques du commerce mondial. Un programme politique qui se contente de distribuer davantage sans renforcer la capacité productive du pays risque de résoudre certains problèmes à court terme tout en fragilisant la croissance future.

La sixième priorité concerne les territoires, l’eau et les infrastructures. Le développement économique marocain ne peut plus être pensé uniquement à partir des grands centres urbains. Les écarts territoriaux en matière d'emploi, de revenus, de santé, d'éducation et d'investissement restent un enjeu majeur. À cela s'ajoute la contrainte hydrique, devenue l'un des principaux risques économiques et sociaux du pays. Le fait que la sécurité hydrique, la production locale et l'industrialisation figurent déjà parmi les thèmes mis en avant par certaines formations montre que ces questions commencent à occuper une place importante dans le débat électoral. Mais là encore, le défi sera de passer des slogans à des politiques territoriales précises, avec des objectifs mesurables, des calendriers et des financements identifiés.

Au fond, le véritable enjeu des élections de 2026 n’est donc pas de déterminer quel parti promet le plus, mais lequel est capable de mieux hiérarchiser les priorités nationales. Le Maroc n’a pas besoin d’un programme qui cherche à répondre à toutes les demandes simultanément. Il a besoin d’une vision qui accepte les arbitrages : investir davantage dans le capital humain plutôt que multiplier les dépenses peu productives ; soutenir le pouvoir d’achat tout en renforçant la compétitivité ; développer la protection sociale sans compromettre la soutenabilité budgétaire ; encourager l’investissement privé tout en améliorant la qualité de l’action publique. La vraie question à poser aux partis est finalement simple : leurs programmes sont-ils construits pour gagner une élection ou pour préparer le Maroc des dix prochaines années ? Le citoyen devrait pouvoir juger chaque proposition selon quatre critères : son utilité, son coût, son financement et son impact. Car un programme politique n’est crédible que lorsqu’il sait non seulement dire ce qu’il veut faire, mais surtout ce qu’il ne peut pas faire et pourquoi. À l’heure où la campagne électorale s’intensifie, le pays aurait tout intérêt à privilégier moins de promesses, davantage de priorités, moins de slogans et surtout davantage de responsabilité économique.

*Hamid Fayou est docteur en économie et membre adhérent du Centre africain pour la recherche et les études stratégique

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