Le fossé disparu de la cité portugaise d'El Jadida - Par Mustapha Jmahri

Le fossé disparu de la cité portugaise d'El Jadida - Par Mustapha Jmahri

Conçue au XVIᵉ siècle par les architectes portugais, la forteresse de Mazagan devait faire face aux assauts répétés des armées marocaines

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Dans cette nouvelle étude, Mustapha Jmahri poursuit ses investigations historiques sur la cité portugaise d'El Jadida. En s’appuyant sur l'analyse d'une quinzaine de cartes postales anciennes et d'archives écrites, il documente la disparition progressive du fossé défensif qui ceinturait autrefois la forteresse du XVIe siècle. L'auteur retrace cette mutation urbaine, depuis les prémices de son comblement au début du Protectorat jusqu'à la disparition définitive du dernier tronçon résiduel à la fin des années 1960.

 

Par Mustapha JMAHRI

Auteur-éditeur des Cahiers d’El Jadida

Les fortifications de la cité portugaise d’El Jadida, ancienne Mazagan, constituent l'un des exemples les plus remarquables de l'architecture militaire de la Renaissance. Au cœur de ce système défensif se trouvait un élément clé aujourd'hui disparu de la topographie moderne : un immense fossé inondable. Grâce aux cartes postales anciennes et aux recherches archivistiques, il est possible de reconstituer visuellement et historiquement cette barrière hydraulique majeure.

Conçue au XVIᵉ siècle par les architectes portugais, notamment les frères Francisco et Diogo de Arruda, puis João Ribeiro, la forteresse de Mazagan devait faire face aux assauts répétés des armées marocaines. Pour rendre la citadelle inexpugnable, les ingénieurs creusèrent un fossé très profond tout autour des remparts. Selon les écrits de l'historien Robert Ricard, qui cite directement Jorge Mascarenhas (ancien gouverneur portugais de la place forte), cet ouvrage d'art militaire présentait des dimensions colossales : il mesurait 150 empans de large, soit l'équivalent d'environ 33 mètres (in : Document portugais sur la place de Mazagan au début du XVIIᵉ siècle, (1932, p. 19). Profond de trois mètres, il ceinturait intégralement la cité du côté de la terre ferme.

Un canal défensif

Ce canal présentait des caractéristiques défensives, car il était directement relié à l'océan Atlantique. Creusé à l'origine en 1517 (fait consigné dans l'ouvrage de Raphaël Moreira La construction de Mazagan (2001, p. 37), il permettait à chaque marée haute à l'eau de mer de s'y engouffrer naturellement, transformant temporairement la cité en une île totalement coupée de la terre ferme afin d'isoler de manière absolue la forteresse du continent. Pour optimiser ce dispositif et maintenir un niveau d'eau opérationnel, les ingénieurs portugais avaient conçu un système d'écluse. Celle-ci était hermétiquement fermée au moment où la marée commençait à descendre, ce qui permettait de tenir l'eau prisonnière à l'intérieur du fossé. Ce plan d'eau artificiel et stable offrait ainsi aux navires la possibilité d'y stationner et de s'y maintenir facilement à flot.

Le passage vers l'intérieur de la cité s'effectuait uniquement par un pont-levis qui se relevait en cas de siège, interdisant ainsi l'accès aux cavaliers. Cette infiltration permanente d'eau de mer a fini par rendre la nappe phréatique locale saumâtre à l'intérieur des remparts. C'est ce phénomène précis qui a contraint les Portugais à stocker l’eau dans une immense citerne souterraine flanquée de vastes greniers à grains.

Bien que le fossé ait ceinturé toute la forteresse, l'iconographie se concentre sur sa section la plus vulnérable qui correspond à la façade terrestre. Le fossé s'étendait stratégiquement le long de ce front de terre, délimité à l'angle nord-ouest par le bastion Saint-Sébastien et à l'angle sud-ouest par le bastion Saint-Esprit. Cette portion rectiligne protégeait la courtine principale et faisait face à l'arrière-pays, d'où provenaient les attaques marocaines. Au-delà du fossé, les terres s'étendaient uniquement sous forme de plaines et de champs. C'est précisément cette zone hydraulique et son esplanade qui ont été comblées et transformées au XXe siècle pour permettre l'aménagement du tissu urbain moderne, notamment l'actuel boulevard menant à la mer et les extensions d'accès au port.

L'analyse de ce corpus d’une quinzaine de photos se structure en deux catégories bien distinctes selon la nature de leur édition et l'identification de leurs auteurs :

D'une partie, le premier ensemble se compose de cartes postales anciennes en noir et blanc, sépia ou colorisées, publiées durant la période du Protectorat par des éditeurs locaux et nationaux identifiés, tels que G. Coutier, A. Sellier, Veuve Petit ou la célèbre maison La Cigogne. Ces documents se caractérisent par la présence de mentions typographiques officielles, de numérotations de série et de titres descriptifs fixant la mémoire des lieux (« Les Fossés des fortifs », « Jeu de Tennis et les Remparts », « Boulevard Front de Mer »). Sur le plan historique, ces images figent l'évolution et les mutations fonctionnelles de l'ancien fossé défensif de Mazagan au début du XXe siècle, témoignant de ses transformations successives en zone de marécages stagnants, en terrains de sport mondains (tennis), en jardins d'agrément ou en boulevards urbains d'alignement extra-muros, souvent animés par des scènes de vie quotidienne.

D'autre partie, le second groupe réunit des clichés et reproductions photographiques dépourvus de toute mention d'auteur, d'éditeur commercial ou d'imprimeur officiel sur leur surface utile. Parmi ces documents anonymes figure une photographie contemporaine en couleurs révélant la réappropriation sociale moderne de l'espace, où le fossé en terre battue s'est transformé en un terrain de football de quartier pour la jeunesse, bordé de hauts palmiers en front de mer.

Histoire iconographique du fossé

Une quinzaine de cartes postales du début du XXe siècle figent ainsi la transition de ce site historique, passant d'un ouvrage d'art militaire à un espace public délaissé puis transformé. Sur plusieurs clichés, notamment les vues des fossés des fortifications, on observe distinctement le bras de mer qui pénètre au pied de la muraille. Les zones de vase et les reflets du ciel dans l'eau témoignent du mouvement des marées. À marée basse, le fossé laissait place à un lit de limon humide parsemé de flaques et de roches dénudées, tandis qu'à marée haute, la muraille plongeait directement dans l'eau claire de l'océan. Les photos mettent en scène la hauteur impressionnante de la muraille de pierre et la silhouette massive des bastions, tout en révélant de près l'architecture des échauguettes cylindriques qui surplombaient le fossé pour guetter l'horizon. La série d'images montre également le déclin progressif de l'usage militaire du canal. Sur les clichés plus tardifs, le fossé apparaît asséché et colonisé par la végétation, où des arbres, des haies taillées et des sentiers aménagés dessinent une promenade paysagère temporaire au pied des remparts.

La documentation photographique raconte surtout l'histoire sociale et la profonde mutation humaine de la rive gauche du fossé. Après le départ des Portugais en 1769, la cité était restée abandonnée et ruinée pendant plusieurs décennies, prenant le nom Al-Mahdouma. C'est sous le règne du sultan Moulay Abderrahmane, entre 1822 et 1859, que la forteresse est restaurée et rebaptisée El Jadida. Attirée par le renouveau économique de la ville et l'activité de son port, une population marocaine modeste, souvent venue des campagnes environnantes, s'est alors installée à la périphérie immédiate des murs. Ces habitants ont construit des habitations légères. Ce sont des cabanes en terre, en paille et des enclos à bétail, appelés noualas, que l'on voit s'aligner sur la crête du fossé sur les clichés de l'époque. L'iconographie disponible montre le témoignage visuel très net de ce faubourg populaire, où l'on distingue parfaitement les toits pointus en paille ou en chaume, les murets de délimitation en pierre sèche et les petits enclos.

Au début du Protectorat français, la zone subit un remodelage urbain radical. Joseph Goulven signalait qu’en 1916, alors qu’il rédigeait son livre La place de Mazagan sous la domination portugaise 1502-1769 (1917, p. 225), le fossé était en train d’être comblé du côté nord. Le relief dunaire et la rive herbeuse furent nivelés, et le fossé fut définitivement comblé, se transformant alors en un vaste et ample terre-plein. Les huttes et les structures traditionnelles de la population locale furent rasées pour faire place à la modernité coloniale. Une dizaine d’années plus tard, l’un des clichés montre un terrain de jeu de tennis grillagé sous les remparts en cet endroit. C’était dans les années 1925-1930, après le comblement définitif du fossé.

Malgré ce comblement massif opéré par l'administration coloniale, l'effacement du réseau hydraulique n'a pas été total au début du XXe siècle. Les archives urbaines et les témoignages de l'époque indiquent en effet qu'un petit tronçon résiduel, situé précisément du côté de la porte d'entrée principale de la forteresse, est resté parfaitement visible mais à sec après l’Indépendance, jusqu’à la fin des années 1960, avant d’être définitivement comblé. Depuis l’inscription de la cité portugaise sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO en 2004, l'emprise de l'ancien fossé des fortifications a été sanctuarisée. Cette bande périphérique est déclarée zone non aedificandi (interdiction de construire) sur une largeur stricte de 50 mètres afin de préserver l'intégrité visuelle des remparts.

Sur le plan social et récréatif, le reste de l'esplanade est devenu un terrain de football de quartier rudimentaire et sablonneux, où se rassemble la jeunesse locale au pied du bastion Saint-Esprit, face au cimetière marin. Aujourd'hui, l'ancien fossé historique n'est plus du tout visible sur sa partie nord-est, mais sa présence subsiste et s'affirme uniquement au sud de la citadelle. Dans cette zone spécifique, les douves ont été pérennisées pour remplir une fonction maritime directe : elles servent désormais de darse protectrice et de chantier de réparation à ciel ouvert pour les embarcations de pêche locales.