Le regard des Marocains sur les Espagnols, une perception pragmatique face à un imaginaire d’exclusion – Par Mohammed Noureddine Affaya

Le regard des Marocains sur les Espagnols, une perception pragmatique face à un imaginaire d’exclusion – Par Mohammed Noureddine Affaya

Le regard porté par les Marocains sur les Espagnols au cours des quatre derniers siècles, jusqu’au début du XXe siècle, demeurait largement structuré par la différence religieuse. L’Espagnol était jugé à partir d’une conscience musulmane qui se représentait le monde selon la distinction entre « Dar al-Islam » et « Dar al-Harb ».

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Le Maroc et l’Espagne sont liés par des siècles de voisinage, de circulations humaines et d’influences croisées qui ont façonné leurs histoires et leurs cultures. Le philosophe Noureddine Affaya, membre de l’Académie du Royaume du Maroc, relève que si le Maroc occupe depuis longtemps une place importante dans l’imaginaire, la recherche et la production culturelle espagnols, le regard marocain porté sur l’Espagne demeure beaucoup moins documenté. Cette asymétrie révèle deux manières différentes de penser le voisin et éclaire la persistance de représentations héritées de l’histoire.

Mohammed Noureddine Affaya

Un métissage culturel exceptionnel

Il ne fait aucun doute que la métaphore utilisée pour décrire la position géographique du Maroc comme un arbre dont les racines plongent dans les profondeurs des mondes africains, le tronc se tourne vers l’Orient et dont les branches s’étendent en direction de l’Europe, possède une force évocatrice considérable. Le Maroc a constitué, et constitue toujours, un lieu de passage pour les hommes, les cultures, les marchandises, les armées, les capitaux et les valeurs. Sur son territoire se sont déroulées, et continuent de se dérouler, des expériences de métissage humain et culturel d’une richesse et d’une diversité indescriptibles. Dès lors, quiconque prétend encore rechercher une « origine pure » se place en contradiction fondamentale avec les réalités et les transformations des relations, et devient prisonnier d’un nouvel aveuglement idéologique dont il ne mesure pas les dangers, aussi bien pour soi-même que pour les autres.

Il en va de même pour l’Espagne, quoique sous des formes différentes. Le détroit de Gibraltar témoigne du passage des idées et des images, ainsi que des interactions, des emprunts, des influences, des échanges et d’innombrables formes de brassage qui se sont produites entre le Maroc et la péninsule Ibérique.

Lire aussi : Ce que l’imaginaire espagnol recèle sur le Maroc : La violence de l’histoire et les péripéties du présent – Par Mohammed Noureddine Affaya

Nier que le Maroc fasse partie de la mémoire, des langues et de l’histoire espagnoles relèverait du déni. De même, refuser de reconnaître l’influence considérable exercée sur l’imaginaire marocain par les modes de vie, les langues, l’architecture et les arts de l’Andalousie et de l’Espagne reviendrait à nier la réalité. Selon les linguistes, plus de quatre mille mots de la langue espagnole sont d’origine arabe, tandis que des prolongements humains et culturels marocains continuent de se manifester de multiples façons, notamment à travers diverses formes d’expression traduisant une prise de conscience renouvelée de ce métissage par les andalous plus particulièrement.

Première de couv de l’ouvrage L’image de l’Espagne au Maroc, de Mohammed Noureddine Affaya et Driss Guerraoui paru en 2005, Rabat, Éditions ARCI.

L’Espagne occupe également une place permanente dans l’histoire moderne et contemporaine du Maroc, que ce soit à travers sa présence coloniale et son occupation, ou par l’importante interaction des Marocains avec les cultures de ce pays, ne serait-ce qu’à travers leur suivi passionné des clubs de football espagnols ou l’attrait exercé par l’Espagne comme destination touristique au cours des dernières décennies.

Malgré tout cela, le grand écrivain Juan Goytisolo relevait, non sans une profonde amertume, que le regard porté par l’Espagne sur le Maroc était dominé par un sentiment de supériorité, tantôt affiché, tantôt dissimulé, envers son voisin « pauvre ». Il a toujours estimé qu’il existe une histoire commune entre les deux pays, malgré le poids du passé et les conflits territoriaux. Tout le monde en convient, mais chacun gère cette histoire et écrit son devenir à sa manière.

Les représentations marocaines des Espagnols

Depuis des siècles, les Espagnols entretiennent un intérêt particulier pour le Maroc et les Marocains, qu’ils soient hommes d’Église, militaires, artistes, chercheurs ou responsables politiques. Selon les époques, ils ont été perçus comme des adversaires religieux et militaires ou comme un objet d’étude et de réflexion pour les orientalistes, pour ceux désignés sous le nom d’africanistes, les historiens et les écrivains.

Très souvent, les Marocains ont été l’objet de dénigrement, de dérision et de tentatives de déshumanisation, comme en témoigne l’abondante production visuelle constituée de dessins, de caricatures, de photographies, de films et d’autres formes de représentation. C’est précisément sur cette matière qu’a travaillé l’historien Eloy Martín Corrales dans son imposant ouvrage intitulé « L’image du Marocain en Espagne : une perspective historique du XVIe au XXe siècle », publié en 2002.

En découvrant cet ouvrage au moment de sa publication, pris connaissance de son contenu et mesuré l’effort considérable accompli par son auteur pour mettre en lumière les représentations du Marocain telles qu’elles s’étaient constituées durant quatre siècles, nous avons constaté l’absence presque totale d’études consacrées à l’image de l’Espagnol dans la perception marocaine.

C’est ce constat qui nous a conduits, en 2004, avec le professeur Driss Guerraoui, à entreprendre la réalisation d’un ouvrage sur cette question. Il ne s’agissait pas seulement de revenir à l’histoire, mais également de compléter les écrits disponibles par une enquête nationale couvrant l’ensemble des régions du Royaume, afin d’examiner les perceptions et les attitudes des Marocains à l’égard de l’Espagne et des Espagnols à partir d’un échantillon représentatif.

Première de couv, version en espagnol, de l’ouvrage L’image de l’Espagne au Maroc, de Mohammed Noureddine Affaya et Driss Guerraoui paru en 2005, Rabat, Éditions ARCI.

L’ouvrage, publié en français en 2005 sous le titre « L’image de l’Espagne au Maroc ». Il a été traduit en espagnol en 2006. Il a bénéficié du soutien de la fondation CIDOB de Barcelone, institution spécialisée dans les relations internationales, les questions méditerranéennes et diverses problématiques mondiales. Cette institution supervisait également la publication du rapport annuel du ministère espagnol des Affaires étrangères.

Son conseil d’administration était alors présidé par Narcís Serra. Cette personnalité politique espagnole de premier plan était un haut responsable du Parti socialiste ouvrier espagnol. Il avait été ministre de la Défense en 1982, puis vice-président du gouvernement de Felipe González en 1991. Serra avait répondu à notre invitation à assister à la présentation de l’ouvrage, organisée au siège de l’Agence Maghreb Arabe Presse lors de la parution de l’édition française en 2005.

Une connaissance marocaine longtemps lacunaire de l’Espagne

Au cours de cette recherche, nous avons constaté que, hormis quelques relations de voyage d’ambassade rédigées par des émissaires des sultans à l’occasion de missions politiques et diplomatiques, certains récits consacrés aux guerres ayant opposé les armées marocaine et espagnole, ainsi que de rares écrits personnels et impressionnistes sur l’Espagne, la production marocaine demeure extrêmement limitée. Cette rareté témoigne de la faiblesse de l’intérêt porté à la connaissance de ce pays voisin et rend d’autant plus difficile l’étude des représentations de l’Espagnol dans l’imaginaire marocain.

Le chercheur peut certes retrouver quelques travaux historiques consacrés à certaines batailles, le plus souvent abordées sous l’angle du « jihad ». En revanche, il était alors particulièrement difficile de trouver une bibliographie produite par des Marocains prenant pour objet d’étude l’Espagne et la société espagnole, ses institutions, ses composantes culturelles ou encore les modes de perception et de comportements de ses élites.

Nous nous sommes ainsi heurtés à une grande rareté de travaux susceptibles d’éclairer l’image de l’Espagne et de l’Espagnol dans la perception marocaine à partir d’un corpus suffisamment riche en données, documents, représentations et écrits. Ce constat contrastait nettement avec l’abondance des matériaux mobilisés par l’historien Martín Corrales, même s’il convient de tenir compte de la différence d’ampleur et d’ambition entre son projet et le nôtre. Il convient également de rappeler que le Maroc constitue depuis longtemps un objet d’études régulières dans les universités et les institutions scientifiques espagnoles.

Certes, au cours des deux dernières décennies, des chercheurs marocains en histoire et en littérature se sont penchés sur les représentations des Maures et du Marocain dans les productions espagnoles. En revanche, faire de l’Espagnol lui-même un objet d’étude et de réflexion du côté marocain est une démarche beaucoup plus récente, qui a commencé recemment à se développer dans certains milieux universitaires, notamment parmi les spécialistes de littérature comparée, d’imagologie et de littérature de voyage.

Martín Corrales a montré à quel point les représentations du Maure, de l’Africain, de l’Arabe, du musulman et du Marocain sont profondément ancrées dans l’imaginaire collectif espagnol. Héritées d’une longue histoire et nourries par des documents que l’Église a contribué à conserver au fil des siècles. Elles sont régulièrement réactivées, dans la société comme dans la sphère politique, à chaque fois qu’un différend surgit avec le Maroc. Elles prennent alors la forme de jugements préétablis particulièrement puissants, dont les ressorts se reproduisent et se recomposent selon les contextes, l’intensité des rivalités internes en Espagne et les circonstances propres à chaque crise avec le Maroc.

Quant au regard porté par les Marocains sur les Espagnols au cours des quatre derniers siècles, jusqu’au début du XXe siècle, il demeurait largement structuré par la différence religieuse. L’Espagnol était jugé à partir d’une conscience musulmane qui se représentait le monde selon la distinction entre « Dar al-Islam » et « Dar al-Harb ». Même lorsque les émissaires, les ambassadeurs ou les rédacteurs de leurs rapports relevaient des aspects positifs dans la vie et l’organisation des sociétés européennes, leur propos restait souvent traversé par des formules d’invective ou de rejet, telles que « les Francs, que Dieu les maudisse » ou « que Dieu les anéantisse ». On retrouve ce registre chez Ahmad ibn Qasim al-Hajari, dit Afouqay, Morisque d’origine, dans son récit de voyage « Nasir al-Din ‘ala al-Qawm al-Kafirin », comme chez Mohammed ibn Othman al-Miknassi dans « Al-Iksir fi Fikak al-Asir », ainsi que dans d’autres récits d’ambassades envoyées en Espagne.

Au cours du XXe siècle, les représentations de l’Espagnol se sont faites beaucoup plus présentes, jusqu’à s’inscrire dans le quotidien des Marocains, aussi bien dans le Nord et le Sud que dans de nombreuses villes du centre du pays. L’Espagnol est alors tour à tour perçu comme l’envahisseur, le colonisateur, le rival, le vaincu — notamment après la bataille d’Anoual — ou encore comme un voisin provocateur et arrogant. Mais d’autres images, plus sociales, apparaissent également : celle d’un Espagnol pauvre, démuni et parfois misérable, à l’image de ces groupes venus d’Andalousie dans les années 1940 et 1950, qui sillonnaient villages et quartiers marocains pour vendre des tissus et de petites marchandises. Malgré ces représentations contrastées, l’Espagnol restait toutefois, dans l’immense majorité des cas, perçu par les Marocains comme un homme affable et sympathique.

C’est ainsi que l’ouvrage L’image de l’Espagne au Maroc s’est efforcé de comprendre la perception marocaine de l’Espagnol dans l’histoire moderne en s’appuyant sur plusieurs récits d’ambassades et sur quelques écrits dispersés consacrés au sujet. Nous avons toutefois estimé qu’une enquête était nécessaire pour rassembler des perceptions et des jugements susceptibles de mettre en lumière la nature de la présence espagnole dans la compréhension et l’espace identitaire marocains.

Une Espagne moderne prisonnière d’un regard « archaïque » ?

L’étude a mis en évidence un contraste saisissant dans la nature, l’intensité et la persistance des préjugés négatifs que les Espagnols ont nourris, et continuent momentanément de nourrir, à l’égard des Marocains au cours de cette longue histoire commune, faite à la fois de proximité et de confrontation. Un constat s’est alors imposé : malgré la réussite de sa « transition démocratique » et le profond mouvement de modernisation de son économie, de sa société et de sa culture, l’Espagne demeure, dans le regard d’une partie de ses élites et de larges secteurs de sa société, tributaire de représentations anciennes. Celles-ci continuent de puiser dans un imaginaire et un vocabulaire hérités des « guerres de Reconquête » et des affrontements ultérieurs autour de la figure du Maure et du Marocain.

À l’inverse, le regard porté par les Marocains sur l’Espagne et les Espagnols, tel qu’il ressort des écrits étudiés et des résultats de l’enquête de terrain, se distingue par une réelle « ouverture » et par une disposition largement positive au dialogue et à l’interaction. Cette attitude « pragmatique » demeure perceptible malgré les différends persistants autour de Sebta et Melillia, des îles occupées et du Sahara marocain, ainsi que les périodes de tension ou de blocage qui peuvent affecter les relations entre les deux pays.

Un décalage entre les deux pays y contribue. L’Espagne a mené à terme son intégration au cercle des démocraties, même si elle demeure classée parmi les démocraties imparfaites, selon les critères de « The Economist ». Elle a, dans le même temps, inscrit la modernité au cœur de ses institutions, de son économie, de son architecture, de l’aménagement de ses villes et de sa culture. Le Maroc, en revanche, peine encore à faire du « choix démocratique » un processus durable, fondé sur une alternance politique régulière, une consolidation progressive des institutions et une véritable reddition des comptes. Il n’est pas non plus parvenu à instaurer un modèle de développement suffisamment équitable, reposant sur un investissement créateur d’emplois et de valeur, capable de soustraire de larges franges de la population à la pauvreté, à l’analphabétisme, à la précarité et au sentiment d’exclusion.

Il ne s’agit pas seulement de jugements et de représentations imaginaires

Les représentations de l’Africain, de l’Arabe, du musulman et du Marocain profondément ancrées dans l’imaginaire espagnol ne favorisent guère l’émergence d’une perception « saine et réaliste » du Maroc. Cela tient, à mon sens, au fait que l’Espagne n’a pas encore pleinement résolu, en profondeur, la question de sa propre représentation de la « Nation espagnole ». Cette difficulté touche aussi bien la lecture d’un passé partagé entre l’« Espagne musulmane » et l’« Espagne chrétienne » que la manière d’affronter les tensions du présent : les revendications indépendantistes en Catalogne et au Pays basque, parfois accompagnées de violence, mais aussi la persistance des revendications marocaines concernant la récupération de Sebta, Melillia et des autres territoires occupés.

Il serait sans aucun doute excessif de réduire ce qui s’est produit à Sebta et Melillia à la fin du mois de juillet, ainsi que les confrontations et les manifestations de « malentendu » entre l’Espagne et le Maroc, à de simples considérations « culturelles », ou de l’expliquer uniquement par les réserves accumulées dans l’imaginaire collectif espagnol « hostile ». Il serait tout aussi réducteur de se contenter de l’expliquer par le caractère « pragmatique » du regard que les Marocains portent sur l’Espagne et les Espagnols.

Il existe assurément des facteurs culturels et psychologiques qu’il faut prendre en compte pour mieux comprendre la nature des différends et les logiques qui président à leur gestion. Mais, aussi puissant soit le poids de l’imaginaire et des émotions dans la conduite politique, la question va bien au-delà. Elle renvoie également aux réserves, voire à l’irritation manifeste, que suscite dans certains milieux politiques et économiques espagnols le tournant méditerranéen engagé par le Maroc au cours des deux dernières décennies : de la création de Tanger Med à la construction du port de Nador, en passant par le développement des plateformes industrielles automobiles et de nombreux projets sectoriels implantés dans cette région.

Sur cette toile de fond, le conflit autour de l’îlot Persil, en 2002, pour ne prendre que cet exemple, ne relevait donc ni d’un différend ordinaire ni d’une simple querelle autour d’un rocher désert fréquenté par quelques chèvres. Il s’inscrivait dans un contexte plus large d’irritation espagnole, nourrie par un héritage colonial profondément enraciné, face aux ambitions du Maroc de développer sa façade méditerranéenne. Longtemps marginalisée et négligée par l’État marocain lui-même, cette région continue de se heurter à des formes persistantes de pressions et d’entraves du côté espagnol.