La bénédiction pointure 42 – Par Abdelfettah Lahjomri

La bénédiction pointure 42 – Par Abdelfettah Lahjomri

Le maître des céans apparaît entouré d’une suite rompue à la fabrication de la majesté. L’un ouvre le passage, l’autre organise la file, un troisième recueille les offrandes, tandis qu’un quatrième surveille les hésitants d’un regard assez lourd

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Outré par un saint autoproclamé, la canonisation étant proscrite en terre d’Islam, Abdelfettah Lahjomri signe cette satire des rituels de soumission autour un charlatan patenté qui vient de défrayer la chronique, renvoyant l’image du Maroc à l’obscure.

Abdelfattah Lahjomri

Un pied tendu sur un coussin ou un tapis, et autour de lui une foule qui avance vers un salut supposé qui ne demande ni intelligence ni travail. Il suffit d’un dos souple pour se courber et de lèvres sachant où chercher la bénédiction.

Dans des moussems et des zaouïas, la chaussure devient un trône ambulant et la poussière du talon une relique. L’homme arrive debout, mais le rituel lui apprend que rester droit serait impoli et que la dignité constitue un obstacle à approcher la limière.

Le maître des céans apparaît entouré d’une suite rompue à la fabrication de la majesté. L’un ouvre le passage, l’autre organise la file, un troisième recueille les offrandes, tandis qu’un quatrième surveille les hésitants d’un regard assez lourd pour leur faire craindre la faute ici-bas et dans l’au-delà.

Lorsque commence le spectacle, les génuflexions entrent en gesticulations, les têtes se précipitent et les lèvres se succèdent au même endroit, comme si le paradis venait d’ouvrir un guichet où chacun devait déposer sa dignité avant sa requête.

Une foule chargée de détresse

Le malade apporte sa douleur, la mère son inquiétude pour son enfant, le commerçant ses dettes, la célibataire ses questions sur le mariage, le chômeur ses papiers jaunis. Tous déposent leurs attentes au pied du même homme.

Ce pied ne soigne pas, ne crée pas d’emploi, ne répare pas un mariage ni ne rembourse de dette. Il suffit que ses orteils bougent légèrement pour que la suite y lise des signes cosmo-astrologiques, interprétés par des spécialistes improvisés des sciences de la chaussette.

Autour du pied prospère toute une économie. L’un vend des bougies, l’autre de l’eau, un troisième loue une place près du seuil, tandis qu’un quatrième commercialise les récits miraculeux.

Un homme aurait guéri après avoir embrassé le pied. Un autre aurait gagné son procès après avoir touché le bord de la djellaba. Une femme serait tombée enceinte après avoir emporté une poignée de terre du moussem ou de la zaouïa.

Mais personne ne demande combien ont embrassé sans guérir, payé sans obtenir ou attendu sans rien voir venir. La réponse est prête : leur intention n’était pas assez pure. Chez les marchands de bénédiction, le client a tort et la marchandise demeure infaillible, même lorsqu’elle ne fonctionne pas.

Le plus habile consiste à rebaptiser la soumission. L’inclination devient respect, la soumission amour, tandis que la sujétion prend le nom de révérence. Le langage change les vêtements de l’avilissement pour le faire entrer dans les consciences sous l’apparence d’une vertu.

La clé du ciel n’est pas une chaussette

Cette pratique ne se nourrit pas seulement d’ignorance. Elle prospère sur le désespoir, se renforce par la criante et se perpétue par le grégaire. Celui qui hésite se sent isolé, celui qui questionne passe pour insolent, celui qui refuse de s’incliner paraît manquer de foi.

À la fin du moussem, le maître s’en va, sa suite ramasse les dons et les visiteurs rentrent avec les mêmes problèmes. Le baiser n’a ni réparé le toit fissuré, ni rétabli la santé, ni remboursé les dettes, ni fourni l’emploi. Seule la poussière a gagné : passée du pied aux lèvres, elle entre dans le récit sous le nom de grâce.

Il faut revenir à la raison. Dieu a donné aux humains des têtes pour réfléchir et des bouches pour questionner, pas des lèvres destinées à arroser le pied d’un homme qui mange, dort et cherche sa babouche lorsqu’il l’égare.

L’humiliation n’a aucun synonyme religieux. L’avilissement n’est pas le nom de la vertu dans une zaouïa, pas plus qu’une chaussure ne devient une clé du ciel parce qu’elle appartient à un homme entouré d’une suite et d’offrandes.

L’homme vertueux se juge à ses actes. Combien d’affamés a-t-il nourris ? Combien de malades a-t-il aidés ? Combien d’orphelins a-t-il protégés ? Combien d’ignorants a-t-il instruits ? Ne comptons pas les bouches qui ont embrassé son pied ; comptons les mains qu’il a saisies pour relever leurs propriétaires.

L’homme de bien élève les gens. Il ne les transforme pas en mobilier humain autour de son assemblée. Celui qui tend son pied aux lèvres ne distribue pas la bénédiction : il administre une entreprise de recyclage de la soumission.

Apprendre aux enfants à rester debout

Le danger grandit lorsque les parents conduisent leurs enfants dans ces files. Ils leur transmettent l’échine à courber et leur apprennent que le salut repose sur une babouche, que questionner est une faute et que la dignité invalide les absolutions.

Il faut aimer les hommes vertueux en restant debout, lire leurs parcours, suivre leurs exemples et laisser leurs pieds à leurs chaussures. Celui qui porte une lumière véritable éclaire les esprits ; il ne les éteint pas pour briller seul. L’homme de bien laisse une trace dans l’action, pas une empreinte de chaussure sur les fronts.

L’argent des offrandes sert mieux à acheter les médicaments d’un malade, le livre d’un enfant ou le repas d’une veuve. Voilà une bénédiction visible. La bougie qui éclaire la maison d’un pauvre vaut davantage que mille cierges fondant devant la caisse du maître.

Avant que chaque village n’ait son pied miraculeux, sa suite officielle et son bureau d’ordre chargé de recevoir les baisers, il faut relever la tête. Laisser le pied à celui qu’il porte, la chaussure à sa fonction et le front à la dignité.

Le ciel est au-dessus des têtes, pas sous la semelle d’un charlatan agréé. Celui qui cherche la lumière aux pieds des hommes rentrera chez lui avec une seule chose : la poussière.