Avortement : derrière l’arrestation d’un médecin, le débat que l’on ne peut éviter - Par Dr Anwar Cherkaoui

Avortement : derrière l’arrestation d’un médecin, le débat que l’on ne peut éviter - Par Dr Anwar Cherkaoui

La journaliste Hajar Raissouni est arrêté ainsi que son médecin, à l'automne 2019, ravivant avec force les débats sur l'avortement, les relations sexuelles hors mariage et le respect des libertés. En Octobre de la même année, elle est libérée suite une grâce royale.

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L’arrestation à Rabat d’un médecin et de son assistante soupçonnés d’avoir pratiqué des interruptions volontaires de grossesse remet au premier plan un débat que le Maroc n’a jamais complètement tranché. Au-delà de l’application de la loi, Anwar Cherkaoui interroge la réalité humaine, médicale et sociale de l’avortement, entre clandestinité, santé publique, détresse des femmes et appelle à la réouverture du débat sociétal.

Anwar Cherkaoui

Expert en communication médicale et de santé

Vendredi 4 septembre 2026, à Rabat, un médecin et son assistante ont été interpellés en flagrant délit alors qu’ils pratiquaient, selon les informations rapportées par les médias, des interruptions de grossesse au profit de trois femmes dans un cabinet médical.

Sur le plan juridique, les choses sont claires.

Sur le plan humain et médical, elles sont autrement plus complexes.

La législation marocaine interdit l’avortement en dehors des situations prévues par le Code pénal. Le fait qu’un médecin réalise l’intervention dans un environnement médical, dans de bonnes conditions d’hygiène et avec le consentement de la femme ne suffit pas à rendre l’acte légal.

Le consentement de la patiente ne constitue donc pas, à lui seul, une autorisation juridique.

Le Code pénal prévoit néanmoins une exception lorsque l’interruption de grossesse est nécessaire pour sauvegarder la santé ou la vie de la mère et qu’elle est réalisée dans les conditions prévues par la loi.  Après un long débat elle a même exclu le droit à l’avortement  pour troubles psychiatriques pour interrompre la chaine de l’héridité.  

Voilà pour le droit. Mais que nous dit cette affaire sur la réalité de l’avortement au Maroc en 2026 ?

Derrière le dossier judiciaire, trois femmes

D’après les informations publiées dans les médias, trois femmes se trouvaient dans le cabinet du médecin et auraient volontairement sollicité une interruption de grossesse.

Nous ne connaissons ni leurs histoires personnelles, ni leurs situations familiales, ni les raisons précises de leur démarche. Il serait donc imprudent de leur attribuer des motivations.

Mais une chose mérite d’être rappelée : une femme qui décide d’interrompre une grossesse ne le fait pas nécessairement sur un coup de tête.

Les raisons peuvent être multiples : précarité économique, grossesse non désirée, impossibilité d’assumer un enfant supplémentaire, difficultés familiales ou conjugales, problème de santé, ou grossesse consécutive à une violence sexuelle.

Imaginons, à titre d’hypothèse, une femme victime d’un viol qui découvre qu’elle est enceinte.

Faut-il lui imposer, après le traumatisme du viol, une grossesse qu’elle n’a pas choisie ?

La question est douloureuse.  Elle montre surtout que la réalité humaine est parfois beaucoup plus complexe que les catégories juridiques.

 Le paradoxe du médecin

C’est ici que surgit le paradoxe. Le médecin qui pratique un avortement en dehors du cadre légal commet une infraction.  Son interpellation et les éventuelles poursuites relèvent donc de l’application de la loi.

Mais le même médecin est aussi un professionnel formé à prévenir les complications, à évaluer les risques et à assurer des soins dans des conditions médicales appropriées.

Dès lors, une question de santé publique mérite d’être posée : lorsqu’une femme décide malgré tout d’interrompre une grossesse, vaut-il mieux qu’elle s’adresse à un professionnel de santé ou qu’elle soit poussée vers des pratiques clandestines et potentiellement dangereuses ?

Cette question ne signifie évidemment pas qu’un médecin peut s’affranchir de la loi.

Elle signifie simplement que l’interdit juridique ne fait pas nécessairement disparaître la réalité sociale.

Et lorsque cette réalité existe, la santé publique doit aussi s’interroger sur les risques auxquels les femmes peuvent être exposées.

Une interruption de grossesse n’est pas un acte médical banal. Lorsqu’elle est légalement autorisée, elle nécessite une évaluation médicale, des conditions techniques adaptées et un suivi approprié.

 Interdire ne suffit pas toujours à faire disparaître

Lorsqu’une grossesse est vécue comme impossible à poursuivre, certaines femmes chercheront une solution, que celle-ci soit en milieux médical ou clandestine.

Le danger apparaît lorsque la clandestinité conduit à des pratiques réalisées par des personnes non qualifiées, à l’utilisation non contrôlée de médicaments ou à des méthodes artisanales susceptibles d’entraîner des complications graves.

Il y a aussi l’incitation parfois à de pratiques contraires à l’éthique dans le milieu médical : un surenchérissement du coût en rapport avec les risques pris.

 La question devient alors une question de santé publique. Comment prévenir ? Comment protéger ? Comment accompagner ?

C’est pourquoi le débat sur l’avortement ne devrait pas se résumer à une opposition entre « pour » et « contre ».

On peut défendre la protection de la vie et considérer simultanément qu’une femme confrontée à une situation dramatique ne doit pas être exposée à des risques médicaux évitables.

On peut respecter la loi et s’interroger sur son adéquation avec certaines situations humaines.

On peut enfin considérer que l’avortement ne doit jamais devenir un acte banal tout en reconnaissant que certaines circonstances nécessitent une réponse particulière.

 Un débat que le Maroc a déjà commencé

Le Maroc a déjà ouvert cette réflexion. En 2015, un débat national avait été engagé sur la problématique de l’avortement.

Le Conseil national des droits de l’Homme avait notamment présenté des propositions concernant certaines situations, parmi lesquelles les grossesses résultant d’un viol ou d’un inceste, les situations mettant en danger la santé de la mère ou certaines graves anomalies du fœtus.

En 2016, un projet de réforme du Code pénal (Projet de loi n°10-16), qui prévoyait d'élargir l'autorisation de l'avortement aux cas de viol, d'inceste, de malformations fœtales ou de troubles mentaux, a été présenté au Parlement.  Depuis plus de nouvelles.

Plus d’une décennie plus tard, l’affaire de Rabat ( septembre 2026) montre que le sujet demeure d’actualité.

 Et maintenant ?

L’arrestation de ce médecin ne devrait donc pas être considérée uniquement comme un fait divers. Elle devrait aussi être l’occasion de poser une question de société :

Notre cadre juridique répond-il suffisamment à toutes les situations humaines et médicales auxquelles peuvent être confrontées les femmes et les médecins marocains ?

Si la réponse est oui, il faut renforcer la prévention des grossesses non désirées, l’accès à la contraception, l’information et l’accompagnement.

Si certaines situations restent insuffisamment prises en compte, il faut avoir le courage d’en débattre.

Mais ce débat doit être conduit dans le respect de la loi marocaine, de la Constitution, des valeurs de la société marocaine, de la référence religieuse du Royaume, de l’éthique médicale et des exigences de la médecine moderne. Mais dans un esprit d’effort intellectuel et d’ouverture.

Il ne s’agit pas de demander au médecin de se substituer au législateur. Il ne s’agit pas non plus de considérer qu’un acte médical devient légal parce qu’il est réalisé par un professionnel de santé.

Il s’agit simplement de regarder une réalité en face : certaines situations humaines existent, même lorsqu’elles sont interdites par la loi.

Et lorsque cette réalité rencontre la médecine, le silence ne suffit plus.

L’affaire de Rabat de septembre 2026 pose finalement une question qui dépasse le sort judiciaire de ce médecin : sommes-nous prêts à rouvrir un débat serein entre droit, médecine, éthique, religion et réalité sociale sur l’avortement au Maroc ?

La réponse ne devrait appartenir ni au médecin seul, ni au juge, ni au législateur seul.

Elle mérite un véritable débat de société.