Culture
Abdeljalil Lahjomri et ses compagnons indociles chez Gallimard
Abdeljalil Lahjomri lors de la signature de son ouvrage Les Compagnons indociles. Passions littéraires
Abdeljalil Lahjomri, secrétaire perpétuel de l’Académie du Royaume du Maroc, a procédé à la signature à la bibliothèque des éditions Gallimard à Paris, son ouvrage LES COMPAGNONS INDOCILES. PASSIONS LITTERAIRES*, des notes de lecture devenues chroniques dessinant une relation libre et exigeante aux livres. Le sommaire traverse les littératures marocaine et méditerranéenne, les langues et les débats qui entourent leur transmission.

Par Naïm Kamal
Des carnets aux chroniques
Tout commence avec des feuilles couvertes d’impressions de lecture. Abdeljalil Lahjomri y consigne ses doutes, ses enthousiasmes et ces trouvailles de style ou de pensée qui font naître chez un lecteur une gratitude silencieuse. Il tient à une double fidélité : au livre qu’il vient de lire et à ce qu’il a réellement éprouvé. Même lorsque surgissent la réserve ou la colère, il demande à son jugement de rester bienveillant.
L’habitude vient de ses années d’étudiant, des fiches de lecture conseillées par ses maîtres. Elle survit à ces années, débarrassée de toute contrainte scolaire. Ces notes, écrit-il devaient garder la trace de rencontres avec des livres auxquels on souhaite parfois revenir pour reprendre une discussion, corriger une impression trop rapide ou réparer un silence. Les « compagnons indociles » du titre peuvent surprendre, résister, décevoir et irriter. Ils ne cessent pas pour autant d’accompagner le lecteur.
Le passage à la publication tient d’abord à l’insistance d’un ami auquel Lahjomri avait montré l’un de ses textes. Ainsi devient-il chroniqueur intermittent. Il reconnaît avoir parfois froissé des auteurs, sans faire du blâme une vocation. Le livre rassemble cette pratique de la lecture : attentive aux œuvres, ouverte à l’admiration, mais assez indépendante pour dire ses désaccords.
Une bibliothèque ouverte sur plusieurs rives
Le sommaire donne la mesure de cette curiosité. Il va de François-Régis Bastide et Henry de Montherland à Claude Roy, Claude Ollier, Michel Houellebecq, Umberto Eco ou Laurent Binet. Il passe aussi par Ahmed Saadawi et son « Frankenstein à Bagdad », par le haïku dans sa part marocaine, par la littérature coloniale et décoloniale. La diversité des entrées n’efface pas un fil conducteur : que fait la littérature de la réalité, des héritages et des vies qu’elle met en mots ?
Les écrivains marocains y occupent une place marquée. Dans son introduction, Lahjomri cite Ahmed Sefrioui, « souvent oublié », Abdelkébir Khatibi, « abondamment cité mais peu lu », Mohamed Leftah, « le régénérateur doublement exilé », Edmond Amran El Maleh, « l’épistolier magistral ». Le sommaire fait également apparaître Abdellah Taïa, Mohamed Achaari, Mohamed Loakira, Rachid Boudjedra, Driss Ksikes et Nour-Eddine Saïl. Des chapitres abordent la littérature marocaine de langue française, le « berbérisme » en littérature ou encore les personnages en quête d’un destin.
Cet ensemble rejoint un horizon méditerranéen. Lahjomri retrouve les réflexions de Mohammed Arkoun sur les legs historiques et anthropologiques de cet espace, ainsi que l’invitation d’Edgar Morin à « méditerraniser la pensée ». Il se tourne vers des auteurs de ce voisinage avec bonheur, parfois avec tristesse lorsqu’une rhétorique lui paraît vaine. Cette proximité n’impose ni indulgence automatique ni frontière à la curiosité.
La langue et le réel à l’épreuve des livres
Lahjomri rappelle cette formule de Roland Barthes : la littérature est l’ « espace où l’on peut se mettre à désirer ». Ce qu’il recherche d’abord dans une œuvre, c’est la simplicité et la beauté intérieure qu’un style peut laisser paraître sans les proclamer. Il se méfie d’un exotisme destiné à satisfaire les attentes biaisées portées sur des cultures étrangères. Son attention à la langue s’étend hors des pages : la publicité et les panneaux promotionnels participent, selon lui, à une incohérence linguistique qui enlaidit l’espace urbain. Il ne souhaite pourtant ni figer les langues ni les soumettre à des gardiens sévères. Il appelle les locuteurs à préserver les héritages tout en accueillant les métissages heureux.
Une question traverse enfin la lecture de ces chroniques : où se trouve le « noyau de réalité » d’un texte ? Pour Lahjomri, la vérité romanesque ne procède pas d’une copie servile du monde. Elle naît de la tension entre l’expérience vécue et sa restitution, entre le visible et ce que les mots rendent dicible. Il évoque à ce propos sa relecture des écrits sur Khadija, première épouse du prophète Mohammed, le temps de « corriger » Marek Halter.
Le chroniqueur Lahjomri se tient au seuil où la parole cesse d’être simple rhétorique pour devenir une expérience partagée.
La décision de réunir ces textes en volume doit aussi quelque chose à Jean-Noël Schifano. Après avoir entendu Lahjomri à une tribune, celui-ci lui demande spontanément : « Qui est votre éditeur ? » il raconte ensuite la naissance, avec Antoine Gallimard, de la collection Continents Noirs, lors d’un voyage au Gabon. Le livre répond à cette question inattendue. Sa présentation dessine un lecteur qui revient sans relâche aux œuvres, persuadé qu’elles conservent une part de vérité humaine à découvrir, à discuter et à transmettre.
*Les Compagnons indociles. Passions littéraires, ED. Gallimard, 215 pages