Culture
Cinéma, mon amour de Driss Chouika : « Contes sauvages », la catharsis de la barbarie au quotidien
« Contes sauvages, référencé en français sous le titre Les Nouveaux Sauvages ( n'est pas un traité de morale, mais la mise en scène d'une tension universelle entre le cadre social et la pulsion de débordement, que le réalisateur lui-même dit avoir éprouvé
Dans sa chronique Cinéma, mon amour, Driss Chouika revisite Contes sauvages de Damián Szifron, six récits où les contrariétés ordinaires prennent des proportions démesurées. Une plongée dans un cinéma d’humour noir qui met nos nerfs à l’épreuve et interroge le plaisir trouble que suscitent les dérapages des autres.

Driss Chouika
« Ce qui nous différencie des animaux, c'est notre capacité à nous retenir… La plupart d'entre nous vivons avec la frustration de devoir se réprimer, mais certaines personnes explosent. C'est un film sur ceux qui explosent, et nous pouvons tous comprendre pourquoi ils explosent ».
Damián Szifron.
Présenté en compétition à Cannes 2014, sorti en Argentine et au Pérou en août 2014, puis en octobre 2014 en Espagne et en Grèce, ayant gagné plusieurs prix dans des festivals prestigieux, « Contes sauvages » du réalisateur argentin Damián Szifron n’est pas un simple exercice de style hérité de la comédie italienne des années 1960-70, ni une concession au format télévisuel qui fit la renommée de Szifron en Argentine. Sa forme anthologique est le reflet structural du propos : la société contemporaine, atomisée, ne produit plus de récit unifié, mais une série d’explosions locales, chacune obéissant à sa propre logique de vengeance.
Il serait réducteur de ne voir dans Contes sauvages qu’une satire de la crise argentine des années 2010, bien que le film ait été lu comme tel lors de sa sortie. Szifron lui-même refuse cette lecture strictement nationale : « Bien sûr, les hommes politiques ne font pas toujours leur travail, mais ils n’ont pas le pouvoir de rendre les gens heureux ». Ce qui rend le film universel, c’est qu’il touche à des mécanismes émotionnels qui dépassent largement les frontières : l’humiliation bureaucratique, l’injustice de classe, la trahison amoureuse, la rage impuissante. Le succès, à la fois public et critique, planétaire du film témoigne de cette résonance.
LA CATHARSIS DE LA BARBARIE AU QUOTIDIEN
« Contes sauvages » n'est pas un traité de morale, mais la mise en scène d'une tension universelle entre le cadre social et la pulsion de débordement, que le réalisateur lui-même dit avoir éprouvée. Szifron signe avec ce film une œuvre fragmentaire qui agit comme un révélateur chimique sur les frustrations enfouies de la classe moyenne argentine. En six récits autonomes mais reliés par une même pulsion de débordement, le cinéaste explore cette frontière ténue entre civilisation et sauvagerie, transformant la vengeance en un plaisir coupable et nécessaire. Loin d’une simple satire sociale, le film propose une phénoménologie de la perte de contrôle, où chaque explosion individuelle vient fissurer l’édifice des conventions collectives. L’œuvre se présente en somme comme une catharsis de la barbarie au quotidien.
Le film s’ouvre sur une séquence d’avion où tous les passagers découvrent qu’ils ont, à un moment ou à un autre, contribué à la souffrance d’un même homme, Gabriel Pasternak. Ce dernier, aux commandes de l’appareil, précipite la communauté entière vers sa fin. Ce prologue pose d’emblée la thèse du film : la violence n’est pas l’irruption d’un dehors sauvage, mais la conséquence logique d’une accumulation de micro-agressions sociales, de mépris ordinaires et de rejets anodins. Szifron refuse pourtant de lier ses histoires par une intrigue commune. Comme il l’a lui-même expliqué, il a préféré laisser respirer les récits plutôt que de les forcer à se croiser à la manière de « Pulp Fiction » de Quentin Tarantino. Cette autonomie radicale renforce l’idée que la “sauvagerie“ n’est pas un état exceptionnel, mais une potentialité latente en chacun, prête à se manifester dès que le cadre social se relâche. Le titre original, « Relatos Salvajes », insiste sur cette sauvagerie qui traverse chaque conte, chaque personnage franchit la frontière qui sépare la civilisation de la barbarie.
Le thème central du film est basé sur la vengeance, à la fois comme plaisir et comme impasse. Le cœur battant du film réside dans l’ambiguïté morale de ses protagonistes. Szifron ne filme pas des héros ni des monstres, mais des individus ordinaires dont la patience a été poussée à son point de rupture. Le traitement du film n’est pas explicitement réaliste. Le réalisateur lui-même le confirme en précisant : « Ce film n'est pas une fresque réaliste, il traite plutôt de la sensation que nous provoque cette réalité ». L’épisode « Bombita », interprété magistralement par Ricardo Darín, en est l’illustration la plus emblématique : Simón Fischer, ingénieur en démolition, voit sa voiture mise en fourrière de manière abusive. Après une série de recours bureaucratiques humiliants, il choisit la destruction pure et simple du système qui l’a écrasé. La jouissance que procure cette scène finale, où l’explosion devient un feu d’artifice libérateur, est précisément ce que Szifron cherche à provoquer chez le spectateur. Comme il le dit lui-même, le film traite du « plaisir de réagir, de perdre le contrôle et de se sentir bien, même si les histoires ne finissent pas toujours bien ».
Cette catharsis est cependant toujours tempérée par une forme de malaise. Dans l’épisode « Les Rats », la serveuse reconnaît en son unique client l’homme qui a ruiné sa famille et poussé son père au suicide. La cuisinière, figure à la fois maternelle et impitoyable, propose alors le poison. La vengeance s’accomplit, mais elle est le fait d’une tierce personne, comme si la victime elle-même n’a pas osé franchir le pas. Le film ne célèbre pas la vengeance individuelle comme solution au malaise ; il en expose la tentation, la mettant en scène avec une jubilation formelle, puis en révèle la vacuité ou le coût humain exorbitant.
L’épisode final, « Jusqu’à ce que la mort nous sépare », est sans doute le sommet du film. Lors de sa réception de mariage, Romina découvre l’infidélité de son mari et, au lieu de s’effondrer, décide de transformer la cérémonie en champ de bataille. Et puis, Érica Rivas a livré une performance d’une intensité rare, passant de la dignité blessée à une rage iconoclaste d’une grande intensité. Cela provoque une réflexion sur ce qui reste quand les apparences sociales sont détruites.
Finalement le film pose une question politique dérangeante : que faire de la colère ? La civilisation repose sur un ensemble complexe d’inhibiteurs sociaux qui nous empêchent de répondre à la violence par la violence. Mais lorsque ces inhibiteurs deviennent des instruments d’oppression, lorsque la loi ne protège que ceux qui savent l’exploiter, la sauvagerie devient-elle une réponse légitime ? Le film ne répond pas. Il se contente d’exposer, avec un humour noir et une énergie visuelle saisissante, l’abime qui s’ouvre quand le contrat social cesse de sembler juste. Et il laisse le spectateur chercher l’origine du malaise.
FILMOGRAPHIE DE DAMIAN SZIFRON (LM)
« Le fond de la mer » (2003) ; « L'heure est aux braves » (2005) ; « Contes sauvages » (2014) ; « Misanthrope » (2023).