Bilan d’étape de la restauration de la citadelle portugaise d’El Jadida – Par Jalil Drif et Mustapha Jmahri

Bilan d’étape de la restauration de la citadelle portugaise d’El Jadida – Par Jalil Drif et Mustapha Jmahri

Consolidation des structures des voûtes au niveau d’une galerie et de la Citerne

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Six mois après le lancement du chantier, la restauration de la citadelle portugaise d’El Jadida entre dans une phase décisive. Sécurisation des voûtes, dégagement des façades, traitement de l’étanchéité et restitution des structures anciennes composent une intervention complexe, pensée comme une lecture historique du monument autant que comme une opération de conservation. Prévu sur dix-huit mois et doté d’un budget de 20 millions de dirhams, le projet doit concilier exigences techniques, respect des différentes strates architecturales et préservation de la lisibilité patrimoniale de la citadelle de Mazagan.

Jilali Derif

Secrétaire général de Doukkala Mémoire

Mustapha Jmahri

Auteur-éditeur des Cahiers d’El Jadida

Engagé il y a six mois, le chantier de restauration de la citadelle portugaise d’El Jadida s’inscrit dans une histoire au long cours de conservation et de transformation de ce patrimoine exceptionnel. Prévu pour une durée totale de dix-huit mois, ce projet placé sous la supervision de la Direction régionale de la Culture de la région Casablanca-Settat est financé par le ministère de la Jeunesse, de la Culture et de la Communication (Département de la Culture) à hauteur de 20 millions de dirhams.

            Parvenu au terme de son premier semestre d’exécution, le chantier se trouve à un tournant déterminant. Les interventions menées jusqu'ici ont principalement porté sur la sécurisation des structures voûtées, le dégagement des façades historiques, le retrait progressif des couches contemporaines d'étanchéité ou de remblais, ainsi que la restauration des éléments en terre cuite endommagés.

Palimpseste architectural

            La citadelle de Mazagan ne constitue pas un simple vestige figé de la présence portugaise au Maroc ; elle se présente comme un véritable palimpseste architectural façonné par plus de cinq siècles d'histoire, de réparations successives et d'occupations postérieures. Dès lors, l'enjeu de ce chantier dépasse la seule réparation des maçonneries : il s'agit d'une opération de lecture du monument. Le défi consiste à identifier les différentes strates matérielles de l'édifice, à en comprendre la chronologie et à distinguer les structures d'origine des altérations récentes afin de restituer la lisibilité architecturale de l'ensemble.

Dans cette perspective, la prochaine phase des travaux s'avère délicate. Dévolue notamment à l’élimination de plusieurs constructions postérieures, elle devra s'accompagner d’une documentation archéologique et historique, indispensable pour pérenniser la mémoire des multiples vies de la forteresse. Un premier bilan d'étape permet aujourd'hui d'évaluer les avancées concrètes tout en mesurant la complexité des défis techniques à surmonter.

Ce premier semestre du chantier a ainsi été entièrement consacré à la sécurisation des structures et à la mise au jour progressive de ces supports architecturaux. L’une des opérations les plus délicates de cette phase a concerné les systèmes de couverture et de voûtement de la citadelle. Selon les secteurs, les arcs en plein cintre, les voûtes d’ogives et les voûtains présentaient des degrés variables de fragilisation.

Pour pallier ces pathologies structurelles, la mise en place d’étaiements métalliques complexes a constitué une mesure de sauvegarde préalable et obligatoire. Ce dispositif technique permet de reprendre temporairement les charges de l'édifice, limitant ainsi drastiquement les risques d’effondrement pendant les phases cruciales de dégagement des remblais, de diagnostic approfondi et de reconstruction des maçonneries

Cette intervention revêt une importance capitale dans un édifice où les structures voûtées remplissent simultanément trois fonctions majeures : elles agissent comme éléments porteurs, servent de dispositifs de couverture et constituent des composants essentiels à la lecture architecturale des espaces intérieurs.

La restauration des voûtains effondrés ou dégradés s’effectue en privilégiant des matériaux compatibles avec les maçonneries d'origine. Les entreprises spécialisées emploient à cet effet des briques et des éléments traditionnels en terre cuite. Le choix de composants présentant des caractéristiques physiques, chimiques et mécaniques analogues aux supports anciens répond à l'un des principes fondamentaux de la conservation du bâti historique.

 

Photo 2- Voûtains restaurés de la galerie Chaïbia Talal.

Le dégagement des façades

Le décapage des quatre façades extérieures, dont l’objectif est de retrouver progressivement les supports architecturaux anciens sous les revêtements et transformations postérieures, revêt une dimension documentaire. Les façades du monument historique ne constituent pas uniquement des surfaces à restaurer : elles enregistrent les différentes phases de son histoire constructive. Les ouvertures percées ultérieurement, les reprises de maçonnerie, les différents enduits et les dispositifs d’obturation constituent autant d’indices permettant de comprendre les transformations successives de l’édifice.

Dans ce contexte, le traitement des ouvertures correspondant aux anciennes habitations implantées contre ou dans les structures de la citadelle doit être envisagé non comme une simple opération de maçonnerie, mais comme une restitution de la continuité des élévations historiques. Les ouvertures dont la création est postérieure à la construction de la forteresse sont ainsi progressivement condamnées au moyen de matériaux compatibles avec les maçonneries anciennes (Photos 3).

Photo 3 - Travaux au niveau du mur de la façade ouverte sur rua Celleiros

 

La question de l’étanchéité

La terrasse constitue l’un des secteurs les plus sensibles de la conservation de la citadelle. Les infiltrations d’eau représentent un facteur majeur de dégradation des structures maçonnées et voûtées. À ce titre, le chantier prévoit le décapage des remblais et des différentes couches d’étanchéité contemporaines qui recouvrent certains voûtains effondrés, endommagés ou ayant fait l’objet de restaurations anciennes.

Une attention particulière est accordée à la terrasse de la citerne portugaise, où une étanchéité contemporaine comprenant notamment du feutre bitumineux est progressivement déposée afin de retrouver le support sous-jacent (photo 4).

Cette opération présente un double intérêt. Elle doit permettre, d’une part, d’établir un diagnostic plus précis de l’état de conservation des structures anciennes et, d’autre part, de préparer la mise en œuvre d’un dispositif d’étanchéité compatible avec les caractéristiques architecturales et matérielles du monument.

Photo 4. Décapage de feutre bitumineux déposé directement sur le remblai

 

 

Le choix des matériaux et des techniques de pose ne saurait donc être dissocié de l’étude préalable des supports. C’est dans cette perspective que des échantillons d’enduits et de mortiers sont actuellement préparés et que différents échantillons de pavage sont soumis à l’examen avant leur éventuelle mise en œuvre (photo 5).

Photo 5- Echantillons de pavage support de l’étanchéité

 

Dans le cas de la citadelle de Mazagan, cette question des matériaux anciens et nouveaux est d’autant plus importante que les maçonneries ont été exposées pendant plusieurs siècles à un environnement marin contraignant.

La préparation d’échantillons d’enduits permet de rechercher une formulation de mortier compatible avec les supports historiques. L’objectif n’est pas nécessairement de reproduire un matériau ancien dans toutes ses caractéristiques, mais de rechercher une compatibilité suffisante en termes de comportement physique, de perméabilité, d’adhérence et de vieillissement.

   De même, le choix du pavage destiné aux terrasses doit être considéré en relation avec la gestion des eaux pluviales et avec le fonctionnement global du système d’étanchéité. Le chantier actuel constitue ainsi une occasion d’observer directement les relations entre les différentes composantes matérielles de la citadelle et d’affiner, à partir des observations de terrain, la connaissance des techniques constructives.

La suppression des constructions postérieures

L’une des prochaines étapes annoncées concerne les constructions qui occupent encore certains secteurs supérieurs de la citadelle. Il s’agit notamment des restes d’habitations édifiées au XIXe et au début du XXe siècle au niveau supérieur des tours Cadéa et à l’emplacement de la tour El-Boreija (Védoria), ainsi que des constructions établies au-dessus de l’ancien magasin portugais donnant sur la Rua Carreira. Ces vestiges comprennent notamment des dalles et des escaliers en béton armé, des éléments de couverture en bois et différents murs édifiés au cours des phases postérieures à la période portugaise.

Du point de vue de l’histoire du monument, leur présence est particulièrement significative. Elle témoigne de la réutilisation progressive de l’espace fortifié après la disparition de la fonction militaire portugaise. Cependant, leur valeur documentaire ne signifie pas nécessairement qu’ils doivent être maintenus in situ. La conservation d’un monument suppose en effet d’établir une distinction entre les différentes strates historiques et d’évaluer la compatibilité de chacune d’elles avec les objectifs de conservation de l’ensemble.

Photo 6 - Ruines d’une habitation sur la tour Cadéa

 

Le secteur de l’ancienne tour El-Boreija constitue un exemple particulièrement significatif de cette stratification. La comparaison entre la documentation iconographique antérieure à la destruction de la tour et l’état observé sur le chantier permet de mesurer les transformations intervenues dans cet espace au cours du XXe siècle. Une photographie ancienne figurant dans le livre de Joseph Goulven « La place de Mazagan sous la domination portugaise » édité en 1917, montre encore la tour El-Boreija dans son environnement bâti, avant sa disparition vers 1913. L’observation archéologique contemporaine révèle, quant à elle, les vestiges de constructions postérieures qui ont progressivement transformé son emplacement.

Cette confrontation entre source iconographique et observation in situ présente un intérêt particulier pour l’étude de l’édifice. Elle permet non seulement de documenter la disparition de la tour, mais également d’identifier les éléments architecturaux conservés et de distinguer les structures appartenant à la fortification historique des constructions plus récentes. L’ancien mur conservant une série de mâchicoulis, visible à l’arrière-plan de la photographie prise en 2026 (photo 7), constitue à cet égard un élément important pour la lecture de la séquence architecturale de ce secteur.

Photo 7- Vestiges de la tour El-Boreija et de la construction du XXe siècle.

 

L’habitation mitoyenne de la tour Cadéa

La problématique actuelle s’inscrit dans une histoire plus ancienne de protection de la citadelle. Le classement du monument au titre du patrimoine national en 1919 (Dahir du 3 novembre 1919, B.O n° 370) marque une étape importante dans la reconnaissance institutionnelle de sa valeur historique et architecturale.

Toutefois, cette protection juridique n’a pas immédiatement entraîné la disparition des occupations et transformations postérieures. Les espaces de la forteresse ont continué à être utilisés à des fins commerciales ou résidentielles, entraînant l'installation de boutiques dans les anciens magasins portugais ainsi que l’occupation de certaines terrasses et structures défensives.

La récupération progressive de ces espaces a nécessité l’intervention des autorités publiques et des procédures administratives pour libérer les parties historiques. Un arrêté viziriel du 20 décembre 1943 a officiellement « déclaré d'utilité publique l'aménagement en musée des salles voûtées contiguës à la citerne portugaise de Mazagan. En vertu de cet acte, l'État avait frappé d'expropriation trois parcelles, notamment la propriété Medfia, titre foncier n° 20665 CZ (Salles voûtées sises rue Da-Carreira n° 9, 11, 13, 15 et 21) appartenant aux héritiers Mᵐᵉ veuve Desguins, les salles voûtées n° 20 et 22 (rue Da-Cadéa) des héritiers Carrara, ainsi que la salle voûtée n° 16 (rue Da-Cadéa) des héritiers Elias Butler.

Dans cette perspective, la restauration actuelle doit être comprise comme une nouvelle étape d’un processus engagé depuis plus d’un siècle : celui de la reconnaissance, de la protection et de la restitution progressive de l’intégrité architecturale de la citadelle.

Un cas particulier demeure cependant au niveau d’une habitation à deux niveaux qui utilise encore les anciens escaliers de la tour Cadéa comme voie d’accès et interfère avec les travaux prévus sur les terrasses. La difficulté d'assurer une continuité complète du traitement de l’étanchéité peut maintenir des conditions favorables aux infiltrations et, par conséquent, contribuer à la dégradation des structures voûtées situées en dessous.

La question concerne notamment les voûtes de l’ancien magasin portugais, aujourd’hui associé à la Galerie Abdelkébir Khatibi, ainsi que les structures de la citerne.

Au-delà de la seule question technique, cette occupation pose celle de l’intégrité visuelle et architecturale du monument. Dans le cadre d’un édifice protégé et intégré à l’ensemble de la ville portugaise de Mazagan, la conservation de l’authenticité ne concerne pas uniquement les matériaux anciens : elle implique également la préservation de la lisibilité des volumes, des circulations et des relations spatiales entre les différents éléments de la forteresse.

Photo 8- l’obstacle – Un problème à résoudre

La réunion tenue sur le chantier le 17 septembre 2026 par la commission consultative de suivi constitue, à cet égard, un élément important du dispositif de conservation. La présence conjointe des services de la Culture, des responsables techniques du chantier, du bureau d’études, de l’autorité locale, du Conseil communal et des représentants de la société civile permet de confronter les différentes compétences autour d’un même objet patrimonial.

Cette approche est particulièrement pertinente pour un monument aussi complexe que la citadelle de Mazagan, dont la conservation ne peut relever d’une seule discipline. L’histoire de l’architecture, l’archéologie du bâti, la conservation des matériaux, l’ingénierie des structures, l’histoire urbaine et la gestion patrimoniale doivent être articulées afin d’éviter que les interventions techniques ne soient dissociées de la compréhension historique du monument.

La réussite de cette restauration en cours dépendra donc autant de la qualité des interventions techniques que de la capacité à préserver cette stratification historique, et restituer au monument sa cohérence architecturale et sa lisibilité patrimoniale.