Abdelali Benamour, l’économiste qui a réinventé le consensus politique. – Par Hassan Tariq

Abdelali Benamour, l’économiste qui a réinventé le consensus politique. – Par Hassan Tariq

Abdelali Benamour 1941 - 2026

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Dans cet hommage, Hassan Tariq, Médiateur du Royaume, revient sur sa rencontre déterminante avec Abdelali Benamour, qui vient de quitter, et sur la place centrale du consensus dans la pensée de cet économiste engagé dans le débat public marocain. Un économiste et un politique qui a œuvré de toutes ses forces à une nouvelle façon de concevoir la pensée et l’action politique au Maroc.

Par Hassan Tariq

Une lettre et un livre

J’étais étudiant, aux prises avec le désarroi des débuts et l’inquiétude des questions que soulevait une époque en pleine mutation. Lui était une étoile dans le ciel du Maroc des années 1990.

Plus d’une génération nous séparait, ainsi que toutes sortes de barricades dressées sur la distance, apparemment infranchissable, entre les marges lointaines et les lumières éclatantes du centre.

L’étudiant que je fus, était fasciné par celui qui lui semblait porter un timbre différent et profond, une voix qui ne cherchait ni à couvrir les autres ni à faire du cri une phrasée politique : un oiseau rare, qui élaborait une thèse claire et lui dotait des arguments, des fondements et de la perspective nécessaires.

Pour un travail de recherche, il me fallut un exemplaire de son livre « Le Maroc interpellé ». Il n’en restait plus en librairie, après l’épuisement du faible tirage mis en vente à la fin de 1993. L’étudiant passionné que j’étais osa alors la solution la plus radicale que permettait l’époque : écrire à l’auteur et lui envoyer une lettre ! Une petite difficulté subsistait : trouver une adresse postale fiable. Je n’avais que celle de l’école HEM, à Casablanca, dont il a été le fondateur — je me souviens encore qu’elle se trouvait dans le quartier Polo.

Je portai ma lettre au bureau de poste de Bhalil, une petite commune urbaine à l’époque à mi-chemin de la ruralité, et la confiai au destin, comme on jette à la mer un message désespéré dans une bouteille fermée.

Ce qui suivit appartient à ces événements qui ne se produisent pas tous les jours : ces rencontres inspirantes qui nous changent, ces livres qui refaçonnent toute une vie ou ouvrent nos parcours sur d’autres horizons.

Quelques jours plus tard — assez peu pour que je n’aie pas oublié ma démarche, assez pour que la surprise demeure —, je reçus une élégante lettre manuscrite accompagnée du livre. Ce geste de générosité humaine ne s’oublie pas.

La lettre ouvrit une fenêtre sur de nouvelles questions, nées de la lecture du livre. Elles reçurent la même attention délicate.

La société civile, un nouvel espace politique

Notre pays, qui sortait d’une décennie de dures politiques d’ajustement structurel, cherchait une nouvelle manière de trouver sa place dans un monde transformé. L’ancien s’était effondré dans le fracas assourdissant du mur de Berlin, remettant l’idée de réforme à l’ordre du jour national.

Dans le même temps, les transformations de la société, de la démographie et de l’urbanisation firent sortir, pour la première fois, le dialogue sur la réforme du face-à-face entre l’État et la classe politique. Les années 1990 virent émerger de vastes dynamiques sociales indépendantes des enjeux partisans et préoccupées par les affaires publiques : organisations civiles, mouvements de défense des droits, expériences médiatiques et voix indépendantes.

Dans ce troisième espace, la voix du professeur Abdelali Benamour se distinguait de toute son évidence : élégance du propos, éloquence dans la communication et profondeur du contenu. Sa démarche s’inscrivait dans une forte cohérence doctrinale et une vision politique claire.

Ce brillant universitaire arrivait dans une société civile encore jeune avec la pédagogie d’un professeur qui avait contribué à établir la tradition de l’enseignement de l’économie dans l’université marocaine. Il apportait aussi l’expérience d’un engagement politique antérieur, marqué par un mandat parlementaire à une étape délicate du parcours législatif du pays. Il gardait une grande passion pour le dialogue des idées, la vitalité de l’engagement et le plaisir de la discussion et des débats.

Au sein de l’association Alternatives, dont il a été, avec d’autres, le fondateur, Abdelali Benamour se trouvait au cœur d’une aventure sans précédent. Sa description la plus proche serait peut-être ce que notre professeur Abdallah Saaf a appelé, dans un autre contexte, la « politique civile » : lorsque l’intellectuel invente de nouveaux espaces pour penser les affaires publiques et mise sur la capacité des élites à peser, à proposer des idées, à forger des concepts et à produire le changement en dehors des circuits partisans, sans nécessairement s’y opposer.

L’exercice n’avait rien de facile dans des contextes où la vie politique avait été, la plupart du temps, marquée par des dialogues et des affrontements binaires.

Le consensus comme projet de société

En novembre 1991, Abdelali Benamour publia une tribune intitulée « Le Maroc à la croisée des chemins ». Les « révisions intellectuelles » qu’elle contenait suscitèrent un large débat, parfois de polémiques, au point de conduire son auteur à développer ses idées dans « Le Maroc interpellé », publié deux ans plus tard.

L’ensemble de ces idées, inscrites dans une perspective de progrès et de modernité, mais portées par un courage critique et une audace politique, devint le cœur de l’expérience associative d’« Alternatives – Changement et développement ». Fondée au milieu des années 1990, l’association fut un laboratoire d’idées, de propositions et d’élaboration de conceptions du changement capables de devenir une force de progrès.

Le professeur Benamour défendit inlassablement les lignes de cette thèse, avec une énergie inextinguible, dans ses contributions universitaires, ses interventions médiatiques et ses articles de presse, notamment dans la rubrique " على مسؤوليتي"  (Sous ma responsabilité) du journal Al Ahdath Al Maghribia.

Au centre de ce plaidoyer se trouvait toujours le concept de « consensus », idée centrale de son analyse et de sa démarche de construction.

Il y voyait une grande leçon de l’histoire et un véritable point de départ pour le progrès. Le consensus, entendu comme la capacité de s’approprier collectivement les valeurs communes et fondatrices de l’État-nation, devient une condition nécessaire à l’essor, au progrès et au développement.

Ce consensus ne se réduit pas à une gestion tactique des exigences du jeu politique. Il est, par définition, un consensus à l’échelle de la société. Il porte sur l’identité nationale, la démocratisation, les choix d’une économie sociale de marché appuyée sur de nouvelles fonctions de l’État et sur des politiques de cohésion sociale. Il concerne aussi un système éducatif fondé sur un minimum d’accords nationaux, à l’écart de l’instrumentalisation politicienne de ses questions les plus sensibles : l’arabisation, la gratuité et l’orientation.

Une dette intellectuelle et démocratique

L’honnêteté intellectuelle et le devoir de reconnaissance m’imposent d’exprimer toute ma gratitude. Je suis redevable — comme beaucoup de ceux de ma génération — au regretté professeur Abdelali Benamour pour ce qu’il a apporté à notre pays et à la démocratie marocaine : un engagement constant au service du débat public, un plaidoyer continu pour la clarté idéologique, le souci de lier la politique aux valeurs et une attention permanente aux grands choix de la nation en matière de politique, d’économie et d’éducation.

Sa vision croyait aux vertus du consensus comme construction collective de ce que la nation partage et de la référence aux valeurs du peuple marocain. Elle a fait de lui l’une des figures rayonnates de la « social-démocratie » marocaine.

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