Culture
Cinéma, mon amour de Driss Chouika : « LA vaquilla », une satire corrosive de l'absurdité de la guerre
Dans le film il n’y a ni grandes batailles ni combats héroïques et le réalisateur lui-même explicite sa démarche en disant : « Depuis les tranchées, il y avait les idéologies, mais entre tranchée et tranchée, c'est la biologie qui primait, la survie.
Avec « La vaquilla », Luis García Berlanga choisit la comédie pour désacraliser la guerre civile espagnole et en révéler l’absurdité. Driss Chouika revient sur cette œuvre majeure de 1985, longtemps empêchée par la censure franquiste, qui substitue aux récits héroïques une vision grotesque, désenchantée et profondément humaine d’un conflit où la survie finit par l’emporter sur les idéologies.

Driss Chouika
« Depuis les tranchées, il y avait les idéologies, mais entre tranchée et tranchée, c'est la biologie qui primait, la survie. C'est pourquoi, avec « La vaquilla », j'ai prétendu démythifier la Guerre Civile dans un format de comédie ».
Luis Garcia Berlanga.
Sorti en mars 1985, « La vaquilla » occupe une place singulière dans la filmographie du réalisateur espagnol Luis Garcia Berlanga et égakement dans l'histoire du cinéma espagnol. Première comédie jamais réalisée sur la guerre civile espagnole, elle est aussi le fruit d'une longue gestation : le projet, initialement conçu dans les années 1950, fut repoussé à trois reprises par la censure franquiste avant de voir enfin le jour en pleine démocratie. Ce long métrage, qui fut le plus grand succès commercial du cinéma espagnol à l'époque, constitue la dernière collaboration entre Luis García Berlanga et l’écrivain et scénariste Rafael Azcona, duo mythique du cinéma ibérique.
Dans le film il n’y a ni grandes batailles ni combats héroïques et le réalisateur lui-même explicite sa démarche en disant : « Depuis les tranchées, il y avait les idéologies, mais entre tranchée et tranchée, c'est la biologie qui primait, la survie. C'est pourquoi, avec « La vaquilla », j'ai prétendu démythifier la Guerre Civile dans un format de comédie ». L'intrigue, en apparence simple, suit un groupe de soldats républicains qui, sur le front d'Aragon en 1938, décident de s'infiltrer en territoire nationaliste pour dérober une génisse destinée à une corrida festive. Ce prétexte burlesque sert de point de départ à une satire féroce de l'absurdité guerrière.
SATIRE CORROSIVE DE L'ABSURDITÉ DE LA GUERRE
La genèse tumultueuse de « La vaquilla » est révélatrice des tensions qui ont entouré la représentation de la guerre civile dans l'Espagne franquiste. Apparemment, le réalisateur n’avait aucune intention de raviver les plaies du passé, mais voulait, comme il l’a affirmé à plusieurs occasions, appeler à une réconciliation modeste, loin des grands gestes pompeux. En effet, le traitement du film en fait une satire corrosive qui vise à dénoncer l'absurdité de la guerre.
Le film s'inscrit ainsi dans le contexte particulier de la transition démocratique espagnole. Cette dimension temporelle est essentielle, le film ayant été fait à un moment où la société espagnole cherchait à panser ses blessures, quoiaue les clivages idéologiques restaient encore vifs. Ainsi, l'approche critique la plus féconde pour appréhender ce film est sans doute celle qui le rattache à la tradition de l'« esperpento », ce mode esthétique basé sur une déformation grotesque de la réalité, bien ancré dans la tradition cinématographique espagnole. Mais cette déformation systématique du réel n'est pas gratuite : elle permet à Berlanga de dénoncer l'absurdité de la guerre en la vidant de toute dimension épique. L’action de base devient alors une lutte pour la vie à travers une aventure qui, dans son absence de grandeur épique, définit l'humanité que ces pauvres soldats incarnent véritablement, totalement inconscients de l'horreur et de l'absurdité de la guerre.
L'un des aspects les plus subversifs de « La vaquilla » réside dans son refus de prendre parti. Berlanga ne dresse pas un récit manichéen où les républicains seraient les gentils et les nationalistes les méchants. Au contraire, le film insiste sur l'humanité commune des soldats des deux camps, tous également victimes d'une guerre qu'ils subissent plus qu'ils ne la font. Les soldats des deux camps, en s'ennuyant, imaginent des moyens diaboliques de démoraliser les ennemis. Ainsi, l'ennui, la faim, le désir de survie deviennent les moteurs de l'action, non l'engagement idéologique.
Certains critiques reprochent au film d’avoir banalisé le conflit en mettant sur un pied d'égalité bourreaux et victimes. Mais pour d’autres, ses défenseurs, cette position relevait d'une indépendance politique assumée, caractéristique du cinéma de Berlanga. D’ailleurs, Berlanga lui-même refusait de croire en des personnages totalement bons ou totalement méchants, préférant montrer des êtres humains pris dans des circonstances qui les dépassent.
Le film suggère ainsi que, dans la guerre civile espagnole, tout le monde est sorti perdant. Et, il ne s'agit pas d’un pacifisme naïf, mais d’une vision lucide et désenchantée. C’est une exploration de l'absurdité fondamentale de la guerre, où la possibilité de l'entente repose essentiellement sur l'instinct de survie, et où tout le monde est à égalité parfaite dans les besoins humains les plus fondamentaux. Puis finalement, le dénouement du film confère à cette satire une dimension allégorique qui en approfondit la portée. La génisse volée par les soldats républicains, finit par mourir en terre « no man's land », dévorée par les vautours.
En tout cas, « La vaquilla » demeure une œuvre majeure du cinéma espagnol, qui continue de susciter le débat sur la guerre civile espagnole.
FILMOGRAPHIE SÉLECTIVE DE LUIS GARCIA BERLANGA
« Bienvenue, Monsieur Marshall » (1953) ; « Ce couple heureux .» (1953) ; « Calabuch » (1956) ; « Plácido » (1961) ; « Le Bourreau » de Martin Scorsese (1963) ; « Les Piranhas » (1967) ; « Vive les jeunes mariés !» (1970) ; « Taille réelle » (1974) ; Trilogie de la famille Leguineche : « Le fusil de chasse national » (1978) ; « Patrimoine national » (1981) ; « National III » (1982) ; « La génisse » (1985) ; « Maures et chrétiens » (1987) ; « Tout le monde en prison » (1993) ; « Paris-Tombouctou » (1999).