Politique
Budget 2027 : aligner les investissements en IA et en digital sur la stratégie du Maroc - Dr Az-Eddine Bennani
L’alignement stratégique ne consiste pas à ajouter des outils numériques à des organisations qui continueraient à fonctionner comme auparavant. Il consiste à mettre les investissements technologiques au service des finalités de la stratégie, des activités, des processus et des résultats attendus.
Pour le Budget 2027, Az-Eddine Bennani appelle à dépasser une logique de simple financement des technologies pour inscrire chaque investissement public dans l’intelligence artificielle et le digital dans une stratégie nationale cohérente. Il plaide pour une articulation étroite entre priorités du Maroc, politiques publiques, programmation budgétaire, souveraineté des données, compétences et évaluation des résultats sur l’ensemble du cycle de vie des projets.

Az-Eddine Bennani, HDR France
Dans son article publié sur Quid.ma, Hamid Fayou pose une question pertinente : entre le pompier qui répond aux urgences et le bâtisseur qui prépare l’avenir, quel rôle le budget de l’État doit-il jouer ?
La question devient encore plus importante lorsque l’on considère les investissements publics dans le digital et l’intelligence artificielle. Ces investissements ne relèvent pas seulement de la modernisation technique de l’administration. Ils engagent la transformation des services publics, la compétitivité de l’économie, la souveraineté des données, la formation des compétences, la cybersécurité, les infrastructures de calcul et la capacité du Maroc à maîtriser durablement ses choix technologiques.
Ils relèvent donc simultanément du présent et du long terme.
L’alignement stratégique, tel que je le défends depuis plusieurs décennies, ne consiste pas à ajouter des outils numériques à des organisations qui continueraient à fonctionner comme auparavant. Il consiste à mettre les investissements technologiques au service des finalités de la stratégie, des activités, des processus et des résultats attendus.
Appliqué à l’État, cet alignement doit relier quatre dimensions : les priorités stratégiques du Maroc, les politiques publiques sectorielles, les investissements en IA et en digital, et les ressources autorisées par la loi de finances.
La stratégie indique la direction. La loi de finances affecte les ressources. Les administrations exécutent les programmes. Les responsables de la stratégie IA et digitale doivent assurer la cohérence entre ces différents niveaux.
Un projet numérique ne devrait donc pas être financé uniquement parce qu’il mobilise une technologie récente, qu’il comporte le terme intelligence artificielle ou qu’il promet de moderniser l’administration. Il devrait démontrer à quel objectif stratégique du Maroc il contribue, quel problème public il traite, quel processus il transforme, quelles données il mobilise, quels résultats il doit produire et qui en assume la responsabilité.
Cette exigence est d’autant plus importante que les investissements numériques sont rarement limités à leur coût initial. Une plateforme, un système d’information ou une application d’intelligence artificielle génère des dépenses durables : infrastructures, hébergement, cloud, données, licences, cybersécurité, mises à jour, maintenance, interopérabilité, formation, recrutement de compétences et accompagnement des utilisateurs.
Le coût affiché dans une loi de finances ne représente ainsi qu’une partie du coût réel du système sur l’ensemble de son cycle de vie.
Une décision apparemment ponctuelle peut engager l’État pendant plusieurs années et créer une dépendance durable envers un fournisseur, une technologie, une architecture ou une infrastructure située à l’extérieur du territoire national. L’investissement numérique doit donc être évalué non seulement selon son coût annuel, mais aussi selon ses conséquences techniques, économiques, humaines et souveraines à moyen et long terme.
Le budget annuel ne suffit pas, à lui seul, à gouverner cet horizon. La programmation budgétaire triennale doit jouer pleinement son rôle de liaison entre la stratégie nationale, la loi de finances et la continuité des investissements. Elle doit rendre visibles les coûts futurs, les engagements récurrents, les besoins en compétences, les risques de dépendance et les résultats attendus au-delà de la première année.
Le Cadre stratégique de réforme de la gestion des finances publiques 2026-2032 du ministère de l’Économie et des Finances reconnaît précisément la nécessité de renforcer la planification, la gestion axée sur les résultats et la convergence entre les réformes. Il rappelle également que la stratégie Maroc Digital 2030 implique la mobilisation de financements, la protection des données et des infrastructures, ainsi que l’adaptation aux nouvelles technologies, dont l’intelligence artificielle.
Mais inscrire le digital et l’IA dans plusieurs documents stratégiques ne garantit pas leur alignement.
Le risque est de voir se multiplier des plateformes, des applications, des observatoires, des portails et des projets d’intelligence artificielle conçus séparément par les administrations, sans architecture commune, sans interopérabilité suffisante et sans vision consolidée des coûts. Chaque projet peut paraître justifié isolément tout en produisant collectivement de la fragmentation, des doublons et de nouvelles dépendances.
La transformation digitale ne se mesure pas au nombre de plateformes lancées. Elle se mesure à la transformation effective des activités de l’État et à l’amélioration constatée des services rendus aux citoyens et aux entreprises.
Une plateforme qui reproduit en ligne une procédure inutile ne constitue pas une transformation. Un modèle d’intelligence artificielle qui génère des textes sans modifier la qualité du service public n’est pas un investissement stratégique. Une base de données qui ne communique avec aucun autre système ne renforce pas la capacité de décision de l’État.
La technologie ne crée de la valeur que lorsqu’elle est intégrée à la chaîne de valeur publique, aux processus de l’administration et au cercle de décision.
C’est ici que la responsabilité des dirigeants chargés de la stratégie IA et digitale au Maroc devient centrale. Leur mission ne peut pas se limiter à annoncer des programmes, à sélectionner des technologies ou à suivre des calendriers de déploiement. Ils doivent assurer l’alignement entre la vision nationale, les besoins des ministères, les architectures numériques, les capacités humaines et les arbitrages de la loi de finances.
Ils doivent pouvoir répondre à des questions précises : pourquoi cet investissement est-il prioritaire ? À quelle politique publique contribue-t-il ? Quels processus seront réellement transformés ? Quelles données seront utilisées ? Où seront-elles hébergées ? Qui autorisera les traitements ? Quels risques ont été identifiés ? Quels indicateurs permettront de mesurer les résultats ? Quelle solution est prévue si la technologie ne produit pas les effets annoncés ?
Ces décisions ne peuvent pas être abandonnées aux fournisseurs, aux cabinets de conseil ou aux entreprises technologiques. Ceux-ci peuvent proposer des solutions et apporter des compétences. Ils ne peuvent pas définir les priorités du Maroc, arbitrer entre les politiques publiques ou assumer la responsabilité de leurs conséquences.
L’intelligence artificielle ne décide pas de la stratégie. Elle ne détermine pas ce qui constitue l’intérêt général. Elle calcule et exécute des opérations dans les limites des programmes, des données, des ressources, des autorisations et des environnements techniques qui lui sont attribués.
La responsabilité demeure humaine, administrative et politique.
Il faut donc intégrer les responsables de la stratégie IA et digitale dans le cycle de préparation, d’arbitrage, d’exécution et d’évaluation de la loi de finances. Réciproquement, les responsables budgétaires doivent participer à la gouvernance des grands investissements numériques afin que les choix techniques tiennent compte de leur soutenabilité financière et que les arbitrages budgétaires intègrent leurs conséquences technologiques.
L’alignement stratégique naît précisément de ce dialogue organisé. Il ne peut être obtenu lorsque la stratégie, le budget, les systèmes d’information, les données, les métiers et les ressources humaines sont pilotés séparément.
Répondre aux urgences actuelles ne doit pas conduire à financer dans la précipitation des solutions numériques qui deviendront les problèmes budgétaires et technologiques de demain. À l’inverse, préparer le long terme ne doit pas servir à justifier de grands projets dont les bénéfices resteraient imprécis ou impossibles à mesurer.
Entre le pompier et le bâtisseur, le budget de l’État doit être un instrument d’alignement.
Chaque dirham consacré à l’IA et au digital devrait pouvoir être relié à une priorité stratégique, à un besoin réel, à une transformation attendue, à un responsable identifié et à un résultat vérifiable. Il devrait également être apprécié sur l’ensemble du cycle de vie de l’investissement, et non uniquement au moment de son inscription dans la loi de finances.
Le Maroc ne construira pas sa souveraineté numérique par l’accumulation d’outils. Il la construira par la cohérence de ses choix, la maîtrise de ses données, le développement de ses compétences, la gouvernance de ses infrastructures et la capacité de ses responsables à inscrire les investissements technologiques dans une vision nationale de long terme.
C’est à cette condition que la loi de finances cessera d’être seulement un instrument d’autorisation de la dépense pour devenir le véritable moyen de mise en œuvre de la stratégie IA et digitale du Maroc.