Au théâtre cet automne : l’adversaire comme programme – Par Abdelfattah Lahjomri

Au théâtre cet automne : l’adversaire comme programme – Par Abdelfattah Lahjomri

L’adversaire d’aujourd’hui peut devenir l’allié de demain ; l’allié du matin peut se transformer en traître après le déjeuner ; et ce même traître redevenir, à l’heure du dîner, un homme d’État responsable si le compte n’est pas bon et les calculs exigent un député supplémentaire.

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À moins de trois semaines des élections, les ententes se fissurent, les alliances se brouillent et les rivalités personnelles prennent le pas sur le débat d’idées. Dans cette chronique satirique, Abdelfattah Lahjomri ausculte une scène politique où le consensus s’effrite au rythme des clashs, des archives exhumées et des alliances de circonstance.

Abdelfettah Lahjomri

Il n’y a pas si longtemps, nous avions une belle histoire appelée « le consensus d’or ». L’expression brillait au point de laisser croire que la politique était enfin entrée dans l’âge des métaux précieux. Tout le monde souriait à tout le monde, tout le monde tapotait l’épaule de tout le monde, tout le monde parlait d’harmonie, de responsabilité, d’intérêt supérieur et de destin commun. Même le désaccord semblait poli : il entrait timidement dans la salle, s’asseyait au dernier rang, gardait le silence et attendait la fin de la photo de groupe.

Puis vinrent les élections

Soudain, nous avons découvert que l’or n’était qu’un placage. La couche brillante est tombée au premier frottement électoral, laissant apparaître le fer, puis la rouille, puis quelque chose dont on ne sait même plus s’il s’agit encore d’un métal ou des vestiges d’une vieille bataille que les politesses avaient dissimulés sous le tapis. Du consensus doré, nous sommes passés au consensus argenté, puis cuivré, puis étamé, avant d’atteindre, avec une assurance absolue, le consensus de la ferraille.

Chacun s’est mis à ouvrir les archives de l’autre comme un inspecteur des impôts ouvre un bila, financier suspect. Celui-ci rappelle à celui-là ce qu’il a déclaré il y a des années ; celui-là exhume, contre celui-ci, une déclaration datant d’avant l’ère des smartphones ; un troisième exhibe une vieille photo ; un quatrième assure qu’il « savait depuis le début », alors même que, sur ces photos, son visage dégoulinait d’affection, de loyauté et de partenariat stratégique.

Quelle mémoire électorale prodigieuse ! Le responsable politique peut oublier son programme, ses promesses, les prix, voire le quartier qu’il a visité le matin même, mais il se souvient avec une précision chirurgicale d’une phrase prononcée par son adversaire douze ans plus tôt, lors d’une rencontre à laquelle assistaient sept personnes et demie.

Quand l’adversaire devient le programme

Ainsi a commencé la saison des clashs électoraux. Les tribunes n’exposent plus tant des idées que des épisodes brûlants d’une émission intitulée « Qui démasquera l’autre le premier ? ». L’un dit à l’autre : tu as échoué. Le second répond : c’est toi qui m’as appris l’échec. Un troisième intervient pour annoncer que les deux ont échoué. Un quatrième propose la création d’une commission chargée d’étudier l’histoire de l’échec.

Un cinquième publie un billet intitulé « La vérité dont ils ont peur », puis revient deux heures plus tard expliquer que ses propos ont été sortis de leur contexte. Le contexte, le pauvre, est devenu le citoyen le plus souvent kidnappé pendant la saison électorale. Le mot a été sorti de son contexte, la photo a été sortie de son contexte, et peut-être même l’électeur est-il sorti de son contexte depuis des années sans que lui ni personne ne s’en aperçoive.

Adversaires le matin, alliés le soir

Nous sommes ensuite entrés dans une phase plus cocasse encore : celle des « frères ennemis ». Quelle fraternité ! Un frère sourit à son frère devant la caméra, lui serre chaleureusement la main, puis retourne à son bureau chercher le meilleur qualificatif à lui offrir lors de la prochaine rencontre : opportuniste, versatile, incapable, populiste, discrédité.

Lors des cérémonies officielles, nous les voyons côte à côte, calmes, urbains, échangeant des salutations assorties de sourires savamment dosés. L’espace d’un instant, on se dit que le pays va bien et que la sagesse l’a emporté. Cinq minutes plus tard, l’un d’eux ouvre son téléphone et nous découvrons que la sagesse était hors zone. Les publications commencent : « Nous savons qui sert l’intérêt général et qui sert ses intérêts personnels. »

L’autre réplique : « Certaines personnes ont besoin d’un miroir avant de distribuer des leçons. » Le premier revient écrire : « Il semble que le message soit parvenu à ses destinataires. » Le citoyen suit le duel comme s’il regardait un long feuilleton, avec une différence essentielle : dans un feuilleton, on finit par savoir qui a épousé qui ; ici, on commence en sachant qui s’alliera avec qui. Et c’est là que le spectacle révèle tout son génie.

L’adversaire d’aujourd’hui peut devenir l’allié de demain ; l’allié du matin peut se transformer en traître après le déjeuner ; et ce même traître redevenir, à l’heure du dîner, un homme d’État responsable si le compte n’est pas bon et les calculs exigent un député supplémentaire. La politique ne connaît pas l’impossible, elle connaît le nombre de sièges. Quant aux principes, ils exigent souvent un rendez-vous préalable et des calendes grecques.

Chaque parti proclame qu’il porte un projet historique destiné à sauver le pays, puis consacre la moitié de sa campagne à expliquer pourquoi l’autre parti représente une catastrophe cosmique. L’autre moitié à chercher qui lui apportera le plus de voix. Vous l’interrogez sur l’économie, il vous parle de son adversaire. Vous l’interrogez sur la santé, il vous parle de son chalenger. Vous l’interrogez sur l’enseignement, il vous parle de son vis-à-vis. Vous l’interrogez sur les transports, il vous parle de lui. À la fin, une idée vous traverse : le véritable programme est d’une simplicité extrême — abattre d’abord l’adversaire, puis réfléchir plus tard à ce que l’on fera du pays. Fort probablement qui se porterait mieux sans lui.

Un consensus de papier… et des clashs d’acier

Peut-être sommes-nous passés du consensus doré à un consensus sans couleur. Gris ? Anthracite ? Ciment ? Inflammable ? Le nom le plus exact serait peut-être « le consensus à la demande ». Nous nous accordons lorsque l’image nous sert, nous nous opposons lorsque l’intérêt nous sert ; nous nous serrons la main dans la salle et nous nous lançons des projectiles à l’extérieur ; nous jurons que jamais nous ne nous allierons, puis nous découvrons, une fois les résultats proclamés, que le mot « jamais », dans le dictionnaire électoral, signifie : jusqu’à nouvel ordre. Le plus drôle est que tout le monde parle de « l’éthique de l’action politique ».

L’éthique apparaît généralement après la catastrophe, telle une ambulance qui arrive après que tout le monde a quitté les lieux de l’accident. Chaque camp appelle les autres à la retenue tout en aiguisant sa propre lame rhétorique. Chacun appelle au calme d’une voix tonitruante ; chacun met en garde contre l’empoisonnement de la vie politique tout en vidant lui-même son venin devant la caméra.

Quand la table se retourne contre ses convives

Nous sommes face à un spectacle admirable dans sa contradiction : des frères qui parlent comme des ennemis, des ennemis qui conservent leurs numéros de téléphone respectifs en prévision de futures alliances, des alliés qui préparent des dossiers les uns sur les autres en prévision de futurs différends. Ce n’est pas une rivalité politique au sens traditionnel ; c’est une grande famille dont le groupe WhatsApp a complètement échappé à tout contrôle.

Comment en sommes-nous arrivés à la foire d’empoigne ? Parce que la compétition s’est muée en règlement de comptes ; parce que le discours s’est mis en vacance et la candidat à chercher la blessure avant l’idée ; parce que triompher de l’adversaire est devenu plus important que convaincre le citoyen ; parce que tout le monde veut apparaître en homme d’État sur la photo et en catcheur devant le microphone.

Le public rit jaune, les partisans applaudissent, les pages s’embrasent, les séquences se propagent, les algorithmes jubilent. Puis le spectacle prend fin, les urnes se ferment, les voix sont comptées et les frères ennemis s’assoient à la même table. L’un regarde l’autre ; tous deux se taisent un instant ; puis l’un d’eux déclare avec toute la solennité requise : « En fin de compte, l’intérêt de la patrie passe avant toute autre considération. » Le rideau tombe.

C’est ici que commence la meilleure plaisanterie de la saison électorale.

Réfléchissons-y, la campagne n’a pas encore commencé.