Politique
Et si c’était elle, la future cheffe du gouvernement ? - Par Naïm Kamal
Fatima Ezzahra El Mansouri au rassemblement de Berkane. De meeting en meeting, la mise en scène a planté le décor, installé les personnages et relancé les calculs
A Berkane, le 3 septembre 2026, Fatima Ezzahra El Mansouri a offert à Fouzi Lekjaa l’entrée en scène la plus applaudie du meeting du Parti authenticité et modernité. Mais derrière l’éclat du ralliement, explique Naïm Kamal, une autre question s’est insinuée : qui, de la star du moment ou de la coordinatrice du PAM, est promis pour la primature ?

Naïm Kamal
A Berkane, l’entrée en scène de la vedette
Au milieu du ring, Fatima Ezzahra El Mansouri harangue la foule. Présente les cadres du PAM qui l’accompagnent. Parmi eux, Marouane Chbbaatou, fils de Saïd Chbbaatou, dont le départ du RNI et le ralliement au parti ont fait grand bruit. Puis arrive le moment fort : « Je vais vous présenter une personne que vous ne connaissez pas », lance-t-elle, dans un trait probablement d’humour marrakchi. Fouzi Lekjaa est assis juste derrière elle. Tonnerre d’applaudissements.
La coordinatrice déroule une présentation élogieuse du président de la Fédération Royale Marocaine du Football. A un probable « merci », inaudible sur la vidéo, de l’intéressé, elle réplique furtivement en français : « C’est sincère. » Qu’en comprendre ?
Son arrivée au PAM, explique-t-elle encore, est naturelle puisqu’il a toujours été proche de cette formation. Elle n’a pas entièrement tort. Les accointances de Lekjaa avec le parti issu du Mouvement de tous les démocrates remontent à l’époque où le tonitruant Ilias El Omari en était le secrétaire général.
La lumière pour Lekjaa, l’écran pour EL Mansouri
Depuis quelques semaines, Fatima Ezzahra El Mansouri, coordinatrice de la « direction collégiale », bat campagne en maîtresse des céans. Fouzi Lekjaa, lui, apporte son soutien, sa caution, le cas échéant ses explications de texte. EL Mansouri occupe presque tout l’écran, même si, pour l’instant, c’est bien Lekjaa qui capte toute la lumière.
Ce jeu de rôle s’est de nouveau retrouvé au cœur de la rencontre organisée par la Fondation Fquih Titouani. Lekjaa à Berkane pour réunion partisane. Elle à Salé pour ‘’affronter’’ la presse au débat de la Fondation. La première question posée à EL Mansouri par une journaliste, Naïma El Mbarki, visiblement enthousiaste et vraisemblablement proche du PAM, fut directe : après avoir crevé le plafond de verre en devenant la première femme à la tête d’un grand parti, n’était-il pas temps d’en briser un autre et de devenir la première femme cheffe de gouvernement ? Question difficile, commente le président de la Fondation et modérateur du débat. Nullement, rectifie rapidement El Mansouri qui a livré une réponse toute politique, ni un oui ni un non : au-delà de la compétence requise, la nomination relève d’une prérogative constitutionnelle du roi.
Quelque part dans la salle Mehdi Bensaïd, l’autre figure de la direction collégiale, opine de la tête, rit volontiers ou applaudit franchement selon les exigences de la séquence, même si la caméra ne s’arrête pas souvent sur lui. La prestation dure près de deux heures. Pendant une heure et vingt-huit minutes, le débat tourne autour de l’inévitable Fouzi Lekjaa, pourtant absent pour sa réunion partisane à Berkane. El Mansouri en loue ce qui serait sa principale qualité : un technocrate de haut vol qui ne manque pas de sens politique. Elle évoque les ralliements sur lesquels le ministre du Budget aurait exercé un effet d’entraînement. Elle en minimise l’ampleur. Devant un auditoire acquis, elle répond, tout en montrant une aptitude certaine à formuler des réponses anguilles.
A peine quelques trente-deux minutes seront consacrées au programme du parti pour les cinq prochaines années. Sans doute la faute aux journalistes.
Le précédent Talbi Alami et la bataille des scénarios
Ce n’est pas la première fois que sont évoqués le destin possible d’El Mansouri comme cheffe de gouvernement et le rôle dévolu à la star pamiste du moment. Le premier à avoir mis la puce à l’oreille est Rachid Talbi Alami, membre du bureau politique du RNI et président de la Chambre des représentants. Dans un audio qui a fuité et qu’il n’a jamais démenti, il s’en prend à celui que la rumeur, boostée par le retrait précoce du Rniste Aziz Akhannouch, prédestine à la tête du gouvernement. Talbi Alami y jure ses grands dieux que le RNI lui barrera la route du ministère de l’Economie et des Finances. Surprenant, non ?
Sur les réseaux sociaux, Mourad Zibouh, avocat à Berkane, donne un titre sans détour à son texte : « Lekjaa en vitrine… El Mansouri à la chefferie du gouvernement ! » Il explique par la misogynie de la société marocaine pourquoi « l’électeur pourrait entrer dans l’isoloir en pensant voter pour Fouzi Lekjaa, et découvrir, après la proclamation des résultats, qu’il a porté Fatima-Zahra El Mansouri à la tête du gouvernement». Il en veut pour démonstration la déclaration de la coordinatrice du PAM selon laquelle Lekjaa « n’est venu prendre la place de qui que ce soit », ainsi que de son insistance sur sa propre grande forme.
Un lièvre nommé Lekjaa ?
Devant le parterre de la Fondation Fquih Titouani, interrogée de but en blanc sur sa santé, El Mansouri demande : « physique ou mentale ? » Rire complice dans la salle. Longtemps les ‘’on dit’’ l’ont dite dépressive, et elle tient à rassurer. Hormis un bobo au genou et des douleurs au dos qu’elle impute à son âge - 50 ans ! -, elle se porterait comme un charme. De là à…, il n’y a qu’un…
Fouzi Lekjaa serait-il le lièvre après avoir été à l’insu de son plein gré le rabatteur de candidats… et, le 23 septembre, celui des voix ? Ce n’est pas inenvisageable. Placé à la tête d’un super ministère de l’Economie, des Finances et du Budget, ne deviendrait-il pas un super-ministre dictant au gouvernement son tempo ? Il arrive qu’interrogé sur son éventuelle prédestination à la primature, il réponde en substance : « je suis un commis de l’Etat ; si, demain, on me dit d’aller faire la circulation à Berkane, j’irai. » Une réplique éminemment politique, ouverte à toutes les probabilités.
De meeting en meeting, la mise en scène a installé les personnages, planté le décor et relancé les calculs : Lekjaa en vedette, EL Mansouri en maîtresse du jeu. Tout cela ne constitue bien évidemment qu’un faisceau de conjectures. Elles peuvent se réaliser comme s’évanouir. Un outsider est peut-être à l’affût. Une seule certitude demeure : les voies du Makhzen restent insondables.