Politique
Un million d'emplois : qui a vraiment les clés ? – Par Adnan Debbarh
Le PPS de Nabil Benabdellah, secrétaire général, annonce à son tour un million d’emplois nets en cinq ans.
À travers la promesse récurrente du million d’emplois, Adnan Debbarh interroge moins la crédibilité des chiffres avancés par les partis que la réalité des leviers dont dispose un gouvernement au Maroc. Entre responsabilité électorale, continuité stratégique de l’État et multiplicité des centres de décision, il plaide pour des programmes qui distinguent clairement ce qui peut être promis, décidé et assumé.

Adnan Debbarh*
À l’approche des élections législatives, revient une saison bien connue de la vie politique : celle des promesses. Elles ont leurs chiffres fétiches, suffisamment ronds pour être mémorisés, suffisamment ambitieux pour produire de l’espérance. Le million d’emplois appartient désormais à cette catégorie. Promis par le RNI en 2021, abondamment reproché au gouvernement lorsqu’il ne s’est pas matérialisé, le voici repris en 2026 par le PPS, qui annonce à son tour un million d’emplois nets en cinq ans.
On pourrait s’en amuser. Ce serait trop facile.
On pourrait aussi sortir la calculatrice, demander combien coûteront les engagements annoncés, quelles recettes les financeront, quelle croissance sera nécessaire et quels secteurs créeront ces emplois. Ce débat est indispensable. Mais il en précède peut-être un autre, plus rarement posé : un gouvernement issu des urnes dispose-t-il réellement de l’ensemble des leviers nécessaires à la réalisation du programme sur lequel les électeurs sont appelés à le choisir ?
La question n’est pas polémique. Elle relève de l’architecture institutionnelle.
Dans une démocratie parlementaire classique, le contrat électoral repose sur une chaîne de responsabilité relativement simple. Un parti propose une politique, les électeurs lui accordent une majorité, il gouverne, puis rend compte de ses résultats. Celui qui promet est supposé disposer, une fois élu, des principaux instruments nécessaires à la réalisation de sa promesse.
Pouvoir et responsabilité ne se confondent jamais parfaitement, mais ils sont suffisamment proches pour que l’électeur puisse sanctionner ou reconduire.
Le système marocain est plus complexe.
Le gouvernement y gouverne réellement. Il prépare et exécute le budget, conduit des politiques publiques, dispose de l’administration, intervient dans la fiscalité, l’éducation, la santé, la protection sociale, l’investissement et de nombreux domaines de la vie économique. Réduire son rôle à celui d’un simple exécutant serait aussi excessif qu’inexact.
Mais il ne gouverne pas seul.
Une partie des orientations stratégiques du pays s’inscrit dans une continuité qui dépasse les alternances gouvernementales. Les grands projets d’infrastructures, certaines orientations industrielles, la politique territoriale, les grands établissements publics ou encore plusieurs programmes structurants relèvent d’une architecture de décision où interviennent des institutions et des centres d’arbitrage qui ne procèdent pas directement de la majorité parlementaire.
Cette organisation possède sa rationalité. Elle assure la continuité de l’État, protège certaines stratégies longues des fluctuations électorales et permet de conduire des projets dont l’horizon dépasse largement une législature. Beaucoup des transformations physiques du Maroc des deux dernières décennies auraient probablement été plus difficiles à mener dans un système soumis à des alternances stratégiques permanentes.
Mais cette continuité a une contrepartie : elle rend plus complexe l’imputation politique des résultats.
L’emploi en fournit une démonstration presque parfaite.
Créer un million d’emplois n’est pas une mesure gouvernementale au même titre que modifier un taux d’imposition ou ouvrir des postes budgétaires. C’est le résultat d’un système économique entier. Il dépend de la croissance, certes, mais aussi de sa composition, de l’investissement privé, de la politique industrielle, de la commande publique, de la formation, du foncier, du financement des entreprises, des infrastructures, des stratégies des grands investisseurs publics et de la capacité des territoires à transformer l’investissement en activité productive.
Bank Al-Maghrib elle-même semble avoir pris acte de cette complexité. Son rapport 2025 ne s’en tient plus aux grands équilibres. Il élargit l’explication de la performance au contenu en emploi de la croissance, à l’éducation, à l’efficacité des réformes, aux effets d’entraînement de l’investissement public, à l’initiative privée, aux territoires et à la cohérence des interventions publiques.
Le CESE apporte un chiffre qui devrait accompagner toutes les promesses d’emploi de la campagne : entre 2021 et 2025, près de 1 704 milliards de dirhams d’investissements auraient accompagné environ 400 000 créations nettes d’emplois. L’élasticité emploi-croissance est tombée à 0,23. Autrement dit, investir davantage ne suffit manifestement plus à garantir mécaniquement davantage d’emplois.
Que signifie alors promettre un million d’emplois ?
La question ne consiste pas seulement à demander au PPS, ou demain à n’importe quel autre parti, combien coûtera son programme. Elle consiste à lui demander par quels instruments, dont disposera effectivement le gouvernement, il entend produire ce résultat.
La nuance est fondamentale.
Car notre système politique organise une dissociation partielle entre pouvoir stratégique et responsabilité électorale. Les institutions qui assurent la continuité de certaines grandes orientations ne sont pas soumises à l’alternance. Le gouvernement, lui, l’est. Il peut donc être appelé à répondre devant les électeurs de résultats dont il ne maîtrise pas seul tous les déterminants.
L’inverse est tout aussi vrai : lorsqu’une politique réussit, déterminer précisément à qui en attribuer le mérite devient difficile.
Cette dilution de la causalité politique laisse un espace considérable à la promesse.
Pourquoi ne pas promettre un million d’emplois si, cinq ans plus tard, il sera toujours possible d’expliquer leur absence par la conjoncture internationale, la sécheresse, l’investissement privé insuffisant, les entreprises qui n’ont pas joué le jeu, les lenteurs administratives ou les politiques structurelles dont le gouvernement n’avait pas entièrement la maîtrise ?
Le problème dépasse donc très largement le PPS. Il concerne la nature même du programme électoral dans l’architecture institutionnelle marocaine.
Nous continuons à concevoir celui-ci comme s’il constituait le mandat donné par les électeurs à un gouvernement disposant ensuite de l’ensemble des instruments permettant de l’exécuter.
Or la réalité est plus subtile. Le gouvernement possède un espace d’action propre, un espace d’influence et de négociation, et un troisième dans lequel il doit s’inscrire dans des orientations qui le précèdent et lui survivront.
Il y a là une forme de cruauté presque silencieuse. Les instruments qui produisent le plus sûrement un emploi durable : la commande publique orientée vers la sous-traitance locale, le financement des PME candidates à la montée en gamme, une formation calée sur les besoins réels des industries qui s'installent, sont précisément ceux dont un gouvernement dispose le plus largement. Mais ce sont aussi les moins spectaculaires, les plus lents à porter leurs fruits, les plus difficiles à mettre en scène devant un électorat qui juge sur cinq ans.
Le grand projet, lui, s'inaugure. Il se photographie. Il porte un nom et une date. C'est précisément là, pourtant, que le gouvernement pèse le moins. Le système électoral récompense ainsi la promesse sur le terrain où l'exécutif a le moins de prise et laisse dans l'ombre celui où il pourrait véritablement agir.
Demander aux partis de tracer publiquement ces frontières serait sans doute téméraire. Cela reviendrait à leur demander de cartographier les limites du pouvoir qu’ils sollicitent avant même de l’exercer.
On peut leur demander quelque chose de plus simple.
À chaque promesse devrait correspondre non seulement un financement, mais une chaîne de décision.
Vous promettez un million d’emplois ? Très bien. Quels instruments gouvernementaux permettront de les créer ? Quelles décisions prendrez-vous vous-mêmes ? Quels investissements privés supposez-vous ? Quels établissements publics devront intervenir ? Quelle politique industrielle soutiendra l’objectif ? Quelle part dépendra de politiques dont vous n’aurez pas l’entière maîtrise ?
Ces questions ne diminuent pas la démocratie. Elles la rendent plus adulte.
Car le véritable enjeu des élections de 2026 n’est peut-être pas de savoir quel parti promettra le plus, ni même lequel présentera les calculs les plus convaincants. Il est de commencer à rapprocher trois choses que le débat politique confond trop facilement : ce que l’on promet, ce que l’on peut effectivement décider et ce dont on pourra légitimement être tenu responsable.
Tant que cette distinction restera floue, les programmes pourront accueillir tous les rêves.
Le million d’emplois pourra passer d’un parti à l’autre, d’une législature à la suivante, sans que soit véritablement posée la question essentielle.
Non pas : combien promettez-vous ?
Mais : qu’aurez-vous réellement le pouvoir de faire ?
*Adnan Debbarh enseigne les Relations Internationales et la Géopolitique à l’ISCAE.