Entre le pompier et le bâtisseur : quel rôle pour le budget de l’État ? Par Hamid FAYOU

Entre le pompier et le bâtisseur : quel rôle pour le budget de l’État ? Par Hamid FAYOU

Investir davantage ne signifie pas automatiquement investir mieux. C'est probablement là que se trouve l'une des principales questions que devrait poser le débat public.

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À l’approche de la préparation du budget 2027, les finances publiques marocaines affichent un contraste marqué : le déficit recule, les recettes fiscales progressent et l’investissement public accélère, tandis que les dépenses ordinaires continuent de croître rapidement. Pour Hamid Fayou, l’enjeu n’est plus seulement de maîtriser les équilibres comptables, mais de mesurer la capacité de chaque dirham public à produire de la croissance, de l’emploi, de meilleurs services et des transformations durables.

Hamid Fayou*

Au Maroc, le débat sur les finances publiques ne peut plus se limiter à une question comptable : combien l’État dépense-t-il et quel est le niveau du déficit ? La véritable question est désormais plus exigeante : à quoi servent les milliards mobilisés par le budget de l’État et quels résultats produisent-ils pour l’économie et pour les citoyens ? À quelques mois de l’élaboration du budget 2027, les chiffres disponibles à fin juillet 2026 montrent une situation paradoxale : le déficit budgétaire recule, les recettes fiscales progressent fortement et l’investissement public accélère, mais les dépenses ordinaires augmentent également à un rythme élevé. Le gouvernement est ainsi confronté à un arbitrage délicat entre gérer les urgences du présent et préparer les transformations de demain.

À fin juillet 2026, le déficit budgétaire s'est établi à 48,2 milliards de dirhams, contre 53,7 milliards à la même période de 2025, soit une amélioration de près de 5,5 milliards de dirhams. Cette évolution peut être considérée comme un signal positif. Elle résulte notamment d'une progression des recettes ordinaires de 8,3%, à environ 261 milliards de dirhams, tandis que les recettes fiscales ont atteint 237,1 milliards, en hausse de 12,9%.

Mais derrière cette amélioration du déficit se cache une première interrogation. Le redressement budgétaire repose-t-il suffisamment sur une amélioration structurelle de l'efficacité de la dépense ou dépend-il encore largement de la progression des recettes fiscales ? Les impôts directs ont augmenté de 13,1%, la TVA de 12% et les taxes intérieures de consommation de 13,9%. Autrement dit, une part importante de l'amélioration des comptes publics provient d'une capacité accrue de l'État à mobiliser des recettes.

Cette dynamique pose naturellement la question de la pression fiscale et de son rendement économique et social. Lorsque les recettes fiscales progressent fortement, le véritable enjeu n'est pas seulement de savoir si les caisses de l'État se remplissent davantage, mais si cette mobilisation supplémentaire se traduit par une amélioration perceptible des services publics, du pouvoir d'achat, de l'emploi et des conditions de vie. La réforme fiscale ne peut être évaluée uniquement à l'aune de son rendement budgétaire ; elle doit également être jugée sur son équité et sur l'efficacité de l'utilisation des recettes collectées.

Dans le même temps, les dépenses continuent de progresser rapidement. Selon les dernières données de la TGR, les dépenses globales ont augmenté de 13,3% à fin juillet 2026. Les dépenses de biens et services ont progressé de 14,3%, tandis que les dépenses de personnel ont augmenté de 10,4%. Les charges d'intérêts de la dette ont également progressé de 2,7%. Plus préoccupant encore du point de vue de la flexibilité budgétaire, les dépenses de compensation ont augmenté de 65% sur la période.

C'est ici que se situe l'un des principaux dilemmes du gouvernement. L'État doit-il continuer à répondre aux urgences successives ou dégager davantage de marges pour financer les transformations structurelles ? Le Maroc doit simultanément financer la protection sociale, soutenir certains secteurs, renforcer les services publics, répondre aux besoins liés à l'eau, à l'énergie et aux infrastructures, tout en maintenant une trajectoire de réduction du déficit. L'exercice ressemble de plus en plus à celui d'un pompier appelé à éteindre plusieurs incendies en même temps.

Pour autant, le tableau n'est pas exclusivement celui d'une politique de dépenses courantes. L'investissement public connaît également une accélération. Les dépenses d'investissement du budget général ont atteint 69,3 milliards de dirhams à fin juillet 2026, en hausse de 13,9% sur un an, avec un taux de réalisation de 60,4% des prévisions de la Loi de finances. Les données de la TGR font également état de dépenses d'investissement émises de près de 72 milliards de dirhams, soit une progression de 10,2%.

Cette accélération constitue un élément positif, car un État qui veut transformer son économie ne peut se contenter de gérer les urgences. Les infrastructures, le transport, l'eau, l'énergie, la santé, l'éducation et les équipements territoriaux nécessitent des investissements lourds et de long terme. Le gouvernement semble d'ailleurs vouloir faire de l'investissement public un levier central de croissance, dans un contexte où le HCP prévoit une croissance économique de 4,8% en 2026, notamment grâce au rebond agricole et au dynamisme de plusieurs activités non agricoles.

Mais investir davantage ne signifie pas automatiquement investir mieux. C'est probablement là que se trouve l'une des principales questions que devrait poser le débat public. Combien de projets financés par le budget produisent effectivement de la croissance, de l'emploi et de la valeur ajoutée ? Quelle est leur rentabilité socio-économique ? Les territoires les moins favorisés bénéficient-ils suffisamment de cet effort ? Et surtout, existe-t-il un écart entre le volume des crédits engagés et les résultats effectivement obtenus ?

La question est d'autant plus importante que la marge de manœuvre budgétaire reste limitée. À fin juillet, le Trésor affichait encore un besoin de financement de 54,1 milliards de dirhams, couvert notamment par 26,8 milliards de financement extérieur et 27,4 milliards de financement intérieur. Dans le même temps, le solde ordinaire positif s'est établi à seulement 4,5 milliards de dirhams, contre 16,5 milliards un an auparavant.

Ce dernier chiffre mérite une attention particulière. La réduction du déficit global constitue certes une bonne nouvelle, mais la détérioration du solde ordinaire rappelle que la dynamique des dépenses courantes exerce une pression croissante sur les finances publiques. Une politique budgétaire véritablement orientée vers le développement devrait idéalement préserver davantage de ressources ordinaires afin de financer durablement l'investissement sans accroître excessivement le recours à l'endettement.

Le gouvernement se trouve donc face à une équation particulièrement complexe : financer l'État social, maintenir l'investissement, répondre aux urgences conjoncturelles et, simultanément, réduire le déficit. Ces objectifs peuvent être compatibles, mais à une condition : améliorer substantiellement la qualité de la dépense publique. La question centrale n'est plus simplement « combien dépensons-nous ? », mais « combien de richesse économique et sociale chaque dirham public permet-il de créer ? ».

À l'approche de la préparation du prochain budget, le véritable test pour le gouvernement ne sera donc pas uniquement sa capacité à contenir le déficit. Il sera aussi sa capacité à démontrer que l'argent public produit des résultats mesurables. Un budget de développement ne se juge pas seulement au montant des crédits mobilisés, mais à la transformation qu'ils génèrent dans la vie économique et sociale.

Le Maroc dispose aujourd'hui d'une opportunité importante : utiliser la dynamique de l'investissement, la progression des recettes et la reprise de la croissance pour accélérer les transformations structurelles. Mais cette fenêtre peut rapidement se refermer si la progression des dépenses courantes réduit progressivement les marges budgétaires.

Entre le pompier qui éteint les urgences du présent et le bâtisseur qui prépare l'économie de demain, le budget de l'État doit choisir son équilibre. Le véritable enjeu des prochaines années sera précisément de faire en sorte que la gestion des urgences ne finisse pas par prendre le pas sur la construction du futur.

*Hamid Fayou est docteur en économie et membre adhérent du Centre africain pour la recherche et les études stratégique

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