économie
Taxes locales et droits de douane : un levier de compétitivité et de résilience budgétaire – Par Hamid Fayou
L'expérience internationale montre que les pays les plus performants ne se contentent pas de réduire les droits de douane pour favoriser les échanges. Ils mettent en place une gouvernance fiscale intégrée où la politique commerciale et la fiscalité territoriale se renforcent mutuellement
Dans cette analyse, Hamid Fayou plaide pour une articulation plus cohérente entre les droits de douane et la fiscalité locale afin de faire de la politique fiscale un levier de compétitivité, de souveraineté budgétaire et de développement territorial. Il défend une architecture intégrée capable de soutenir l'industrialisation, de renforcer les finances des collectivités territoriales et d'accompagner les ambitions du Nouveau Modèle de Développement dans un contexte de recomposition des échanges mondiaux.

Hamid Fayou*
À l'heure où les chaînes de valeur se recomposent, où les tensions commerciales se multiplient et où les finances publiques sont soumises à une pression croissante, la fiscalité ne peut plus être pensée en silos. Les taxes locales et les droits de douane, souvent analysés séparément, relèvent pourtant d'une même logique : financer l'action publique tout en soutenant la compétitivité de l'économie. Au Maroc, la réforme fiscale engagée depuis plusieurs années offre une occasion unique de repenser l'articulation entre ces deux instruments afin de renforcer simultanément l'attractivité économique, la souveraineté budgétaire et le développement territorial.
Les chiffres illustrent cette réalité. Selon les dernières données des administrations financières, les recettes douanières nettes ont dépassé 100,7 milliards de dirhams à fin 2025, en progression de 9,1 % par rapport à l'année précédente. La TVA à l'importation représente près des deux tiers de ces recettes (63,25 milliards de dirhams), tandis que les droits de douane proprement dits ont atteint 17 milliards de dirhams. Cette évolution confirme que, malgré la multiplication des accords de libre-échange signés par le Maroc avec l'Union européenne, les États-Unis, la Turquie ou plusieurs pays arabes et africains, l'administration des douanes demeure un acteur majeur de la mobilisation des ressources publiques. Au-delà de leur fonction fiscale, les droits de douane remplissent également une mission économique en protégeant certaines filières sensibles, en luttant contre la fraude commerciale et en garantissant une concurrence plus loyale.
À l'autre extrémité du système fiscal, les collectivités territoriales restent confrontées à une faiblesse structurelle de leurs ressources propres. Certes, la réforme de la fiscalité locale progresse, mais une grande partie des recettes des communes continue de provenir des transferts de l'État, notamment de la quote-part de TVA. Cette dépendance réduit leur autonomie financière et limite leur capacité à investir dans les infrastructures, la mobilité, les zones industrielles, les services numériques ou les équipements collectifs. Or, ces investissements constituent précisément les facteurs qui déterminent aujourd'hui la compétitivité des territoires et leur capacité à attirer les investissements nationaux et étrangers.
L'expérience internationale montre que les pays les plus performants ne se contentent pas de réduire les droits de douane pour favoriser les échanges. Ils mettent en place une gouvernance fiscale intégrée où la politique commerciale et la fiscalité territoriale se renforcent mutuellement. Les pays de l'OCDE accordent une place croissante aux ressources fiscales locales afin de financer l'innovation, les infrastructures logistiques et les services publics de proximité. Dans plusieurs économies émergentes, les recettes générées par l'activité portuaire, les zones franches ou les plateformes industrielles alimentent directement le développement local. Le Maroc dispose d'atouts comparables grâce à des infrastructures de rang mondial telles que Tanger Med, Nador West Med ou les futures plateformes logistiques régionales. Encore faut-il que les retombées économiques de ces investissements irriguent davantage les finances locales.
L'enjeu est d'autant plus stratégique que les règles du commerce international évoluent rapidement. Les nouvelles politiques industrielles adoptées aux États-Unis, dans l'Union européenne ou en Chine témoignent d'un retour assumé de l'intervention publique. Les droits de douane ne constituent plus uniquement un outil de protection ; ils deviennent un instrument de souveraineté économique, de transition écologique et de sécurisation des chaînes d'approvisionnement. Dans ce contexte, le Maroc doit éviter une vision strictement budgétaire des recettes douanières. Celles-ci doivent être intégrées dans une stratégie globale visant à accroître la valeur ajoutée nationale, favoriser l'industrialisation, renforcer les écosystèmes régionaux et soutenir les investissements créateurs d'emplois.
La réussite de cette stratégie suppose également une réforme ambitieuse de la fiscalité locale. La simplification des taxes, la digitalisation du recouvrement, l'élargissement de l'assiette fiscale, la révision des valeurs locatives, la lutte contre l'informel et une meilleure coordination entre la Direction générale des impôts, l'Administration des douanes et la Trésorerie Générale du Royaume constituent désormais des priorités. Cette convergence administrative permettrait d'améliorer le rendement fiscal sans alourdir la pression sur les contribuables, tout en renforçant la transparence et l'efficacité de l'action publique. À cet égard, les recettes fiscales de l'État, qui ont dépassé 301,9 milliards de dirhams à fin novembre 2025, démontrent que les marges de modernisation existent lorsque les réformes sont conduites de manière cohérente.
Au fond, le véritable débat ne porte plus sur l'opposition entre ouverture commerciale et fiscalité territoriale. Il concerne la capacité du Maroc à construire une architecture fiscale intégrée, capable d'accompagner les ambitions du Nouveau Modèle de Développement. Les droits de douane doivent être mobilisés comme un levier de compétitivité externe, tandis que les taxes locales doivent devenir un moteur du développement territorial et de l'investissement de proximité. La résilience budgétaire du Royaume dépendra moins de la multiplication des prélèvements que de leur cohérence, de leur efficacité et de leur contribution à une croissance inclusive. C'est à cette condition que la fiscalité cessera d'être perçue comme une simple source de recettes pour devenir un véritable instrument de transformation économique et de création de valeur.
*Hamid Fayou est docteur en économie et membre adhérent du Centre africain pour la recherche et les études stratégique