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Le Maroc à l’épreuve de l’émergence : un rendez-vous encore inachevé - Par Abdeslam Seddiki
Les observateurs honnêtes ne peuvent nier l’ampleur des transformations réalisées au cours des vingt-cinq dernières années. Mais une question demeure : pourquoi ces réalisations ne se traduisent-elles pas encore par un véritable décollage économique et social ?
Abdeslam Seddiki
Membre du BP du PPS et ancien ministre
Dans cette chronique, Abdeslam Seddiki analyse les raisons pour lesquelles le Maroc peine encore à rejoindre le cercle des économies émergentes malgré des avancées majeures en matière d'infrastructures et d'ouverture économique. À travers une comparaison avec la Corée du Sud, il met en avant le rôle déterminant du capital humain, de l'innovation, de la gouvernance et de l'efficacité des institutions pour transformer les acquis du Royaume en une émergence durable.
Depuis plusieurs années, les responsables politiques, les économistes et les institutions internationales évoquent régulièrement l’ambition du Maroc de rejoindre le cercle des pays émergents. Cet objectif est devenu une référence récurrente dans les discours officiels sans qu’une échéance précise n’ait été fixée. Pourtant, malgré les progrès indéniables accomplis depuis l’indépendance et plus particulièrement au cours du dernier quart de siècle, le Maroc peine encore à franchir le seuil qui sépare les pays en développement des véritables économies émergentes.
Cette situation soulève une interrogation légitime : pourquoi le Maroc tarde-t-il à devenir un pays émergent alors que plusieurs pays qui se trouvaient à un niveau comparable dans les années soixante ont réussi leur transformation économique et sociale ? Les exemples de l’Espagne et surtout de la Corée du Sud sont particulièrement éclairants.
Qu’est-ce qu’un pays émergent ?
Avant d’aborder le cas du Maroc, il convient de préciser ce que recouvre la notion de pays e émergent. Il ne s’agit pas d’une catégorie juridique clairement définie mais plutôt d’une notion utilisée par les institutions internationales et les analystes économiques pour désigner les pays qui se situent à mi-chemin entre le sous-développement et le statut de pays développés.
Un pays émergent se caractérise généralement par plusieurs éléments : une croissance économique soutenue, une industrialisation avancée, une forte insertion dans les échanges internationaux, une amélioration continue du niveau de vie de la population, des infrastructures modernes, une stabilité macroéconomique, un système éducatif performant et une capacité croissante d’innovation.
L’émergence ne se réduit donc pas à l’augmentation du produit intérieur brut. Elle implique une transformation profonde des structures économiques, sociales et institutionnelles.
À cet égard, le Maroc présente des avancées incontestables mais également des insuffisances persistantes qui expliquent son positionnement intermédiaire.
Le Maroc a incontestablement changé de dimension.
Les observateurs honnêtes ne peuvent nier l’ampleur des transformations réalisées au cours des vingt-cinq dernières années. Le Royaume s’est doté d’infrastructures parmi les plus modernes du continent africain. Autoroutes, lignes ferroviaires à grande vitesse, ports, aéroports, plateformes logistiques, barrages, zones industrielles et équipements urbains ont profondément modifié le paysage économique national.
Le port Tanger Med est devenu une référence internationale dans le domaine logistique. L’industrie automobile constitue désormais le premier secteur exportateur du pays. Le Maroc s’est également imposé comme un acteur crédible de la transition énergétique grâce aux investissements réalisés dans le solaire, l’éolien et les nouvelles filières liées à l’hydrogène vert.
Parallèlement, le pays a renforcé sa présence économique sur le continent africain et diversifié ses partenariats internationaux en développant des relations équilibrées avec l’Europe, les États-Unis, les pays du Golfe, la Chine et de nombreux pays africains.
Tous ces acquis sont réels. Ils constituent des fondations solides pour une future émergence. Mais une question demeure : pourquoi ces réalisations ne se traduisent-elles pas encore par un véritable décollage économique et social ?
La comparaison avec la Corée du Sud : le miroir qui dérange
Pour répondre à cette question, rien n’est plus instructif que la comparaison avec la Corée du Sud. Dans les années soixante, les deux pays présentaient pourtant des caractéristiques relativement proches. Le Maroc venait d’accéder à l’indépendance. La Corée du Sud sortait d’une guerre dévastatrice qui avait laissé le pays exsangue. Les deux économies étaient largement dominées par l’agriculture. Les niveaux de revenu étaient comparables. Les taux d’analphabétisme étaient élevés. Les infrastructures demeuraient limitées.
Peu d’observateurs auraient alors parié sur le fait que la Corée du Sud deviendrait quelques décennies plus tard une puissance industrielle, technologique et scientifique mondiale. Or c’est précisément ce qui s’est produit.
Aujourd’hui, le revenu moyen d’un Sud-Coréen dépasse plusieurs fois celui d’un Marocain. La Corée figure parmi les économies les plus innovantes du monde. Elle exporte des produits à haute valeur ajoutée, maîtrise les technologies avancées et abrite des entreprises mondialement connues comme Samsung, Hyundai, LG ou Kia.
L’écart qui sépare aujourd’hui les deux pays ne reflète pas seulement une différence de niveau de développement. Il traduit surtout une divergence de trajectoires historiques.
Le miracle coréen : une volonté politique transformée en projet national.
Le succès de la Corée du Sud ne relève pas du hasard. Il est le résultat d’une stratégie nationale poursuivie avec constance pendant plusieurs décennies. L’État coréen a joué un rôle central dans la définition des priorités économiques. Il a orienté les investissements vers les secteurs jugés stratégiques. Il a protégé temporairement certaines industries tout en leur imposant des objectifs stricts de compétitivité à l’exportation.
Contrairement à certaines idées reçues, la Corée n’a pas appliqué un libéralisme intégral. Elle a pratiqué un interventionnisme économique sélectif, discipliné et orienté vers la performance.
Les entreprises qui recevaient un soutien public devaient produire des résultats. Les échecs n’étaient pas systématiquement récompensés. Cette culture de l’efficacité a contribué à l’émergence de grands groupes industriels qui sont devenus par la suite des champions mondiaux.
L’éducation : la différence fondamentale
Le véritable secret du succès coréen réside toutefois dans le capital humain. Privée de ressources naturelles significatives, la Corée du Sud a choisi de faire de l’éducation sa principale richesse. L’école est devenue une priorité nationale. Les investissements dans l’enseignement se sont multipliés. Les exigences académiques ont été élevées. Les filières scientifiques et technologiques ont bénéficié d’un soutien particulier. Aujourd’hui encore, la qualité du système éducatif coréen constitue l’un des principaux moteurs de la compétitivité du pays.
Le Maroc, en revanche, continue de payer le prix de plusieurs décennies d’hésitations et de réformes inachevées dans ce domaine. Les déficits accumulés en matière d’éducation et de formation expliquent une partie importante du retard observé dans la productivité, l’innovation et la compétitivité. Or aucun pays n’a réussi son émergence durable sans une véritable révolution éducative.
Recherche, innovation et technologie : le second décrochage
La deuxième grande différence concerne la recherche scientifique et l’innovation. La Corée du Sud consacre aujourd’hui une part très importante de sa richesse nationale à la recherche-développement, soit %. Ce choix stratégique lui a permis de devenir un leader mondial dans plusieurs secteurs de pointe. Le pays ne se contente plus de produire. Il conçoit, invente, innove et exporte ses technologies.
Le Maroc reste encore loin de cette situation. Les dépenses consacrées à la recherche scientifique demeurent modestes, à peine 0,7% du PIB. Les liens entre l’université et l’entreprise restent insuffisants. Le nombre de brevets déposés demeure limité. Dans une économie mondiale de plus en plus fondée sur la connaissance, ce retard constitue un handicap majeur.
Au-delà de l’économie : la question décisive de la gouvernance
La comparaison avec la Corée du Sud met en lumière une dimension souvent négligée dans les débats sur l’émergence : la qualité de la gouvernance et l’efficacité des institutions.
Les infrastructures, les investissements et les stratégies sectorielles sont certes indispensables, mais ils ne suffisent pas à eux seuls à transformer durablement un pays. L’expérience internationale montre qu’aucune économie n’a réussi sa transition vers l’émergence sans disposer d’institutions performantes capables d’assurer la continuité des politiques publiques, la sécurité juridique, la concurrence loyale et la reddition des comptes.
De ce point de vue, le Maroc a enregistré des avancées significatives. Les institutions se sont progressivement consolidées et le pays a réussi à préserver sa stabilité dans un environnement régional souvent marqué par les crises et les turbulences. Toutefois, plusieurs insuffisances continuent de limiter l’efficacité de l’action publique.
La première concerne l’écart souvent observé entre la qualité des stratégies élaborées et leur exécution sur le terrain. Le Maroc ne manque ni de visions ni de plans ambitieux. Les stratégies sectorielles se sont multipliées dans l’agriculture, l’industrie, le tourisme, l’énergie, l’éducation, la santé ou encore la protection sociale. Le véritable défi réside davantage dans leur mise en œuvre, leur suivi, leur coordination et leur évaluation.
La deuxième faiblesse touche le fonctionnement des institutions représentatives. Le Parlement peine encore à jouer pleinement son rôle dans l’évaluation des politiques publiques et dans le contrôle effectif de l’action gouvernementale. Les débats sont souvent dominés par les préoccupations immédiates au détriment des grandes questions stratégiques liées au développement à long terme.
La justice constitue également un facteur déterminant de l’émergence. Malgré les réformes engagées au cours des dernières années, les attentes demeurent fortes en matière de célérité des procédures, de sécurité juridique et de confiance dans l’institution judiciaire. Or l’investissement et l’innovation prospèrent avant tout dans un environnement où les règles du jeu sont transparentes, prévisibles et équitablement appliquées.
L’administration publique représente un autre chantier majeur. Les efforts de digitalisation ont permis des progrès appréciables, mais les lourdeurs bureaucratiques, la complexité de certaines procédures et les difficultés de coordination continuent d’affecter l’efficacité des politiques publiques et le climat des affaires.
Enfin, la question de la responsabilité demeure centrale. Les différents rapports d’évaluation mettent régulièrement en évidence des dysfonctionnements dans la gestion de certains programmes publics. L’efficacité institutionnelle exige que la responsabilité accompagne systématiquement l’exercice du pouvoir et que les mécanismes de reddition des comptes soient appliqués avec rigueur.
En définitive, le Maroc souffre moins aujourd’hui d’un déficit de stratégies ou d’infrastructures que d’un déficit d’efficacité institutionnelle. Les routes, les ports, les zones industrielles et les équipements peuvent être construits en quelques années. La construction d’institutions performantes, crédibles et responsables exige en revanche un effort de longue haleine et une volonté politique clairement affichée. C’est probablement sur ce terrain que se jouera, dans les prochaines années, le véritable passage du Maroc vers l’émergence.
Le paradoxe marocain
Le Maroc présente aujourd’hui un paradoxe frappant. D’un côté, le pays dispose d’infrastructures comparables à celles de nombreuses économies émergentes. De l’autre, les indicateurs sociaux et humains progressent moins rapidement que prévu. Autrement dit, le Maroc a parfois réussi son rattrapage matériel plus vite que son rattrapage humain et institutionnel. Cette situation explique en grande partie les difficultés actuelles.
Les infrastructures sont indispensables mais elles ne produisent leurs effets maximaux que lorsqu’elles sont accompagnées d’un capital humain de qualité, d’une administration performante et d’un environnement favorable à l’innovation.
Les freins qui persistent
Plusieurs obstacles continuent de ralentir la marche vers l’émergence.
Le premier concerne l’emploi. Malgré les investissements réalisés, l’économie marocaine ne crée pas suffisamment d’emplois de qualité pour absorber les nouvelles générations arrivant sur le marché du travail.
Le deuxième frein réside dans la faiblesse de la productivité. Une partie importante de l’économie continue d’opérer dans des secteurs à faible valeur ajoutée où les gains de productivité restent limités.
Le troisième obstacle concerne les disparités sociales et territoriales qui demeurent importantes malgré les efforts entrepris.
Le quatrième frein est constitué par le poids de l’économie informelle qui continue d’occuper une place significative dans l’activité économique.
Le cinquième réside dans la persistance de situations de rente et de formes diverses de capitalisme de connivence qui faussent la concurrence, limitent la mobilité économique et freinent l’innovation.
Enfin, la corruption demeure l’un des principaux défis à relever. Elle affaiblit la confiance dans les institutions, renchérit le coût des transactions économiques et nuit à l’attractivité du pays.
Le coût du temps perdu.
La comparaison avec la Corée du Sud permet de mesurer ce que l’on pourrait appeler le coût du temps perdu. L’enjeu n’est pas seulement de constater que la Corée est aujourd’hui plus riche que le Maroc. L’enjeu est d’évaluer ce que le Maroc aurait pu devenir si certaines réformes avaient été engagées plus tôt ou menées plus efficacement. Cette réflexion n’a rien de nostalgique ni de culpabilisant. Elle permet simplement de comprendre que les retards accumulés dans l’éducation, l’innovation, la gouvernance ou la productivité ont un coût économique considérable qui se répercute sur plusieurs générations.
Chaque décennie perdue se traduit par un manque à gagner en termes de revenus, d’emplois, de compétitivité et de bien-être collectif.
Le Nouveau Modèle de Développement : une seconde chance à ne pas rater !
Le Nouveau Modèle de Développement a le mérite d’avoir posé un diagnostic lucide sur les défis auxquels le Maroc est confronté. Il fixe des objectifs ambitieux à l’horizon 2035 en mettant l’accent sur le capital humain, la gouvernance, la compétitivité économique et la cohésion sociale. La réussite de ce projet dépendra toutefois moins de la qualité du diagnostic que de la capacité à le traduire en réalisations concrètes.
L’expérience internationale montre que les pays qui réussissent leur émergence sont ceux qui parviennent à maintenir une vision stratégique sur plusieurs décennies, au-delà des alternances politiques et des contraintes conjoncturelles.
Le Maroc est-il un pays émergent ?
La réponse la plus correcte est probablement nuancée : Le Maroc n’est plus un pays en développement au sens classique du terme. Mais il n’est pas encore un pays émergent au sens plein du terme. Il est un pays en transition vers l’émergence.
Cette transition est réelle. Les progrès accomplis sont substantiels. Les fondations existent. Les atouts sont nombreux : stabilité institutionnelle, position géographique exceptionnelle, infrastructures modernes, ouverture internationale et vision stratégique.
Cependant, l’expérience des nations qui ont réussi leur décollage économique montre que les infrastructures ne suffisent pas. L’émergence repose avant tout sur trois piliers indissociables : un capital humain de qualité, des institutions efficaces et une gouvernance fondée sur la responsabilité et le mérite.
Le Maroc a déjà parcouru une partie importante du chemin. Le défi des prochaines années sera moins de construire davantage que de mieux gouverner, mieux former et mieux valoriser les compétences et de mieux répartir les richesses produites
La question n’est donc plus de savoir si le Maroc possède les moyens de devenir un pays émergent. La véritable question est de savoir s’il saura transformer les opportunités historiques qui s’offrent aujourd’hui à lui en un projet collectif suffisamment puissant et mobilisateur pour combler le retard accumulé et rejoindre durablement le cercle des nations émergentes.
Car au fond, le débat n’est plus celui de l’émergence. Il est celui de la vitesse à laquelle le Maroc parviendra à l’atteindre.
