Sebta, de la chevauchée de Tariq à la nage des désespérés - Par Abdelfettah Lahjomri

Sebta, de la chevauchée de Tariq à la nage des désespérés - Par Abdelfettah Lahjomri

Des migrants arrivent sur le rivage après avoir rejoint à la nage Sebta, le 31 juillet 2026. (Composition d’après une photo de Jorge Guerrero / AFP)

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Abdelfettah Lahjomri revient sur le poème « Sebta » du défunt poète Ahmed El Mejjati « Al-Maadawi » (1936-1995), publié dans son recueil « Al-Fouroussia ». Il ne s’agit pas seulement de faire ressurgir un texte de la mémoire littéraire, mais de relire à travers lui les transformations d’une ville qui, dans la conscience marocaine, a toujours représenté bien davantage qu’un simple point géographique.

Abdelfettah Lahjomri

« Et ton zézaiement cordouan s’étend
Entre moi et les sépultures,
Entre moi et la traversée.
Alors tu viendras,
Sur un pied d’argent,
Tu viendras lorsque poussera une épine
Entre mon âme et moi. »

Traduction d’un extrait du poème « Sebta » d’Ahmed El Mejjati, recueil « Al-Fouroussia » :

وتَمتدُّ لَثغتُكِ القُرطُبِيّةُ

بيني وبينَ القُبورِ

وبَيني وبينَ العُبورِ

إذن سوفَ تأتي

على قدمٍ من لُجَيْنِ

ستأتي متَى نَبتتْ شوكةٌ

بينَ نفسي وبيني

Sebta… d’El Mejjati à juillet 2026

La tragédie n’est pas que la mer sépare un jeune homme d’une ville qu’il distingue de ses propres yeux. Elle commence lorsque des milliers de jeunes se persuadent que leur vie débute sur l’autre rive. Sebta sort alors des limites de la géographie pour entrer dans une zone autrement plus cruelle : celle du rêve brisé, de la dignité suspendue et de l’avenir qui scintille derrière des fils barbelés.

Lorsque le regretté Ahmed El Mejjati écrivit son célèbre poème sur Sebta, il ne la vit pas comme une ville derrière une ligne frontalière. Il la vit comme une blessure ouverte dans le corps marocain. Il lui donna les traits d’une femme qu’il aime et qu’il réprimande, réunissant en elle la coupe et la pioche, la prière et la geôle, la mémoire andalouse et les barbelés.

Lorsque des dizaines de milliers de personnes se ruèrent vers elle à la fin de juillet 2026, le poème quitta les pages de son recueil pour marcher parmi la ruée. En quelques jours, près de soixante-douze mille personnes traversèrent. Environ soixante-dix mille retournèrent au Maroc. Les autorités espagnoles recensèrent au moins soixante-douze morts au 2 août. La mer emporta des corps. Les plages accueillirent des survivants pieds nus. La frontière engloutit des milliers de rêves avant de les renvoyer, épuisés, à leur point de départ.

Les métaphores d’El Mejjati n’étaient plus de lointaines images poétiques. Elles trouvaient désormais devant elles des corps leur donnant un sens réel et accablant.

El Mejjati voulait libérer Sebta, les jeunes voulaient qu’elle les libère

El Mejjati ouvre son poème par une voix qui proclame : « Je suis le fleuve, j’exerce le métier de relier. » Il confère au fleuve une fonction morale : relier la nostalgie au rebab*, la branche au nuage, l’être humain à ce qu’il désire.

Mais la Sebta révélée par les événements de juillet a changé la fonction de l’eau. À son horizon, le rêve poétique se heurte à une réalité qui ne connaît aucune clémence. El Mejjati avait fait de l’eau un pont. Le désespoir en a fait un risque. Le poète lui avait donné une mémoire. Les candidats à la traversée lui ont donné le goût du sel et de la peur.

Lorsqu’un être humain choisit la mer parce qu’il n’a trouvé aucun chemin sur la terre ferme, le problème ne réside plus seulement dans l’eau. Il apparaît dans cette vie devenue si étroite que la noyade finit par devenir un risque raisonnable.

El Mejjati dit qu’il relie « la nostalgie au rebab ». Dans la dernière migration, le téléphone a remplacé le rebab. L’ancien instrument transportait la nostalgie par la mélodie ; l’écran moderne transporte la promesse par l’image. Des comptes TikTok, Instagram et Facebook ont diffusé des vidéos de personnes traversant vers Sebta, tandis qu’une rumeur affirmait que la frontière avait ouvert ses portes et qu’une arrivée à la nage empêchait tout renvoi immédiat.

Les enquêtes n’ont pas établi l’existence d’une campagne organisée unique. Mais les images ont produit un effet boule de neige : un jeune en voyait un autre atteindre l’autre rive et s’imaginait que la mer avait raccourci la distance et que la ville n’attendait que lui derrière les vagues.

Cette contradiction révèle un lien subtil entre le poème et l’événement.

Le rebab laisse à celui qui l’écoute le temps de contempler son chagrin. L’algorithme, lui, pousse celui qui regarde à agir avant même d’en calculer le prix. L’écran est devenu une nouvelle monture. Des milliers de jeunes ont enfourché une courte vidéo avant de se retrouver au milieu d’une mer qui ignore tout de la vitesse d’Internet.

La formule « je selle le murmure des secondes » prend ainsi un sens contemporain et cruel. Les plateformes ont sellé leurs secondes, les images ont couru plus vite que la raison, la rumeur s’est transformée en foule, la foule en ruée et la ruée en tragédie.

El Mejjati répète : « Je viens sur la monture des nuages, je viens sur la monture de l’oppression. »

Le poète réunit le rêve et l’oppression dans un même mouvement. Les gens ne se sont donc pas dirigés vers Sebta parce que la mer, seule, les attirait. Ils y ont été poussés par une vie qui ne progresse pas aussi vite que défilent sous leurs yeux les images de la réussite.

Chaque candidat à la traversée portait sa propre raison : l’absence de travail, l’étroitesse de l’horizon, le sentiment d’humiliation, le désir de subvenir aux besoins de sa famille, la fascination pour l’image de l’Europe ou la peur de voir les années passer sans qu’aucune chance ne se présente.

Réunies, ces raisons ont formé une vague collective. L’oppression est devenue cheval, la peur est devenue selle et la frontière ce lieu où celui qui court s’imagine pouvoir abandonner son ancienne vie.

De l’assaut de Tariq à la nage des désespérés

C’est ici qu’El Mejjati convoque « l’assaut de Tariq », renversant par avance l’image que donne aujourd’hui l’histoire.

Tariq traversa les eaux vers le nord avec une force, un projet et une destination clairement définie. Les jeunes d’aujourd’hui ont traversé ces mêmes eaux sans armée, sans étendard et sans certitude.

Certains n’emportaient que des vêtements légers. D’autres avaient glissé leur téléphone dans un sac étanche. Beaucoup avaient laissé leur nom auprès d’une famille attendant un appel.

Tariq partit d’une position de force. Le migrant part d’une position de besoin. Le premier fit l’histoire ; le second tente de trouver une place sur ses marges.

L’eau réunit les deux traversées avant de révéler l’immense distance qui sépare celui qui franchit la mer pour conquérir une terre de celui qui la franchit pour chercher un endroit où poser le pied.

« L’assaut de Tariq » n’est donc pas un simple ornement historique dans le poème. Il constitue une mesure qui révèle le renversement des positions. El Mejjati convoquait un cavalier qui avait fait l’histoire ; le présent montre des jeunes qui la subissent.

Les petits-enfants d’El Mejjati aux clôtures de Sebta

El Mejjati voulait venir à Sebta pour la reprendre. Les jeunes sont venus vers elle pour qu’elle leur rende la possibilité de vivre.

Le poète disait à la ville : je viendrai jusqu’à toi.

Dans leur silence, les corps lancés vers elle semblaient lui dire : prends-nous.

Le poème imaginait un Maroc marchant vers Sebta pour récupérer une partie de son territoire. La migration a montré des Marocains marchant vers Sebta pour récupérer une part de leur avenir.

Lorsque le poète dit tomber « derrière les cendres des embarcations », il choisit une image qui dépasse son époque. Une embarcation ne laisse pas de cendres sur l’eau, mais les rêves consumés laissent des traces.

Dans la tragédie de juillet, des candidats à la traversée se sont noyés, d’autres ont été victimes du chaos près de la barrière, tandis que les services de santé ont pris en charge plus d’un millier de blessés. L’embarcation est passée du statut de moyen de transport à celui de témoin. Un morceau de caoutchouc ou de bois est devenu la fragile distance entre deux mots : survivant et noyé.

El Mejjati n’a pas besoin de décrire un corps. Le mot « cendres » suffit pour que le lecteur voie ce qu’il reste du feu, même lorsqu’il brûle au milieu de l’eau.

Le rêve se consume sans flamme et l’eau devient le lieu qui porte les restes de ce qui promettait le salut.

La mer n’ouvre pas les frontières

La référence à Tétouan donne au poème une autre résonance, plus douloureuse encore. El Mejjati demande à Sebta : « Une brise t’a-t-elle murmuré que Tétouan est une servante ? »

Dans le poème, la brise transportait les nouvelles des villes. Durant les journées de juillet, elle a charié celles des disparus.

Des familles se sont rassemblées à Fnideq, près de la frontière, portant les photographies de leurs enfants et interrogeant chaque personne revenue : as-tu vu mon fils ? As-tu vu ma sœur ? Mon frère a-t-il traversé avec toi ?

La morgue de Tétouan a accueilli des dépouilles, tandis que d’autres familles continuaient d’attendre une nouvelle susceptible de mettre fin à l’incertitude.

El Mejjati avait relié Tétouan à Sebta par une brise. L’événement a relié les deux villes par la peur, les photographies, l’attente et les noms qui ne retrouvaient plus ceux qui les portaient.

Parmi les images les plus lumineuses du poème figure celle de la fillette qui écrit son nom pour l’aube sur le corps du désert, puis son nom pour l’eau sur le tronc d’un citronnier.

Les événements ont donné à cette fillette un visage réel et triste.

Près d’un millier de mineurs sont restés à Sebta après la vague, les lois espagnoles empêchant leur renvoi selon les mêmes modalités que les adultes. Certains ont laissé leurs coordonnées à des associations locales. D’autres ont attendu de quoi manger.

La fillette muette d’El Mejjati n’a pas de voix : elle écrit son nom. Le mineur bloqué n’a aucune prise sur les décisions des États : il écrit son numéro de téléphone et attend que quelqu’un préserve son nom de l’oubli.

Mille pas vers la clôture, aucun vers l’avenir

Le mot « geôle » prend également toute sa signification dans le poème.

Sebta est apparue à certains candidats à la traversée comme une porte. Beaucoup l’ont ensuite découverte comme un espace fermé, dépourvu de nourriture et d’abri, qui les poussait rapidement au retour.

Des jeunes ont raconté avoir nagé durant des heures avant de revenir affamés et pieds nus, après avoir découvert qu’atteindre la ville ne signifiait pas pouvoir s’y installer.

Sebta réunit ainsi deux images contradictoires : une fenêtre vue de l’extérieur et une prison lorsqu’on se trouve à l’intérieur.

Ce spectacle ne réduit pas la question à l’imprudence de la jeunesse et ne transforme pas la prise de risque en héroïsme factice.

Il pose une question plus lourde que la clôture elle-même : qu’est-ce qui pousse des dizaines de milliers de personnes à courir au même instant vers une possibilité qui ne leur garantit même pas la survie ?

La rumeur, à elle seule, n’explique pas cette foule. Une étincelle a besoin d’une terre sèche. Et la réalité accumule son bois : chômage, frustration, inégalités et sentiment d’impasse.

Lorsque des milliers de jeunes voient dans la mer un chemin plus accessible que les institutions de leur propre pays, renforcer la surveillance ne suffit pas. L’État doit reconstruire la confiance, élargir les possibilités d’emploi, ouvrir de véritables voies de mobilité sociale et affronter les images illusoires de la migration que vendent les plateformes.

Les événements de juillet relisent ainsi le poème d’El Mejjati sous un angle que son époque ne pouvait connaître.

Le poète voyait Sebta comme une captive attendant qu’un cavalier chevaleresque vienne jusqu’à elle sur la monture des nuages et de l’oppression.

Les jeunes de 2026 se sont vus, eux, comme des captifs attendant de la ville qu’elle leur ouvre un passage.

De la monture des nuages au bord de la noyade

Le poème du regretté Ahmed El Mejjati demeure saisissant parce qu’il a donné à la ville des yeux, une mémoire et une blessure.

Les événements demeurent terrifiants parce qu’ils ont donné à ses métaphores des corps réels.

Le « sacrifice du fleuve » est devenu une plage.

« La mort de la fierté » est devenue un jeune homme revenant pieds nus.

« Le désir et le deuil » sont devenus une mère portant la photographie de son fils.

« La traversée et les tombes » sont devenues une nouvelle quotidienne.

El Mejjati avait fait de Sebta une blessure dans la terre. La migration a révélé une blessure dans l’être humain.

La solution commence lorsque les jeunes trouvent dans leur propre pays une possibilité de vivre qui ne passe pas par la noyade ; lorsqu’ils sentent que la dignité ne les attend pas derrière une clôture et que l’avenir n’exige pas un laissez-passer délivré par la mer.

Alors seulement, le fleuve retrouvera sa fonction : relier l’être humain à son pays, le rêve à l’opportunité et la dignité à la vie.

D’ici là, Sebta restera bien davantage qu’une ville autour de laquelle se joue un différend. Elle restera un miroir posant au Maroc une question qu’il ne peut différer : comment ses enfants peuvent-ils se précipiter vers sa blessure en espérant y trouver le salut à leurs propres meurtrissures ?

Méditons-y. Et à une prochaine réflexion.

* Le rebab (ou rabâb) est une famille d'instruments à cordes frottées ou pincées originaire du monde arabo-musulman, considéré comme l'un des plus anciens ancêtres des instruments à archet en Europe comme le rebec.