Culture
« Balkan Origami » d'Ishmaël Kardryni : une plongée dans les ténèbres albanaises - Par Samir Belahsen
Kardryni y dépeint une société hantée par les séquelles du communisme, la corruption institutionnelle et les traumatismes laissés par les pyramides financières des années 1990. Il met en lumière la symbiose toxique entre le milieu criminel, la haute politique, les oligarques, les médias sensationnalistes et les agences de renseignement, qu'elles soient locales (SHISH) ou internationales (DEA, CIA).
Parti en Albanie sur les traces d'Ismaïl Kadaré, Samir Belahsen tombe sur Ishmaël Kardryni et son « Balkan Origami », également publié sous le titre « Reine Fourmi ». Kardryni plonge dans les zones d’ombre de l’Albanie post-communiste, entre criminalité organisée, corruption politique, trafics, vendettas et survivances du Kanun. À travers une narration fragmentée et une galerie de personnages pris dans des rapports de force qui les dépassent, le roman décrit un pays où les frontières entre pouvoir, argent et grand banditisme deviennent presque indiscernables, jusqu’à faire du mal une mécanique ordinaire.

Samir Belahsen
« Le réaliste qui écrit sur le meurtre dépeint un monde où les gangsters peuvent gouverner des nations. »
Raymond Chandler
« Le pire mal n'est pas radical, il n'a pas de racines, et parce qu'il n'a pas de racines, il n'a pas de limites ; il peut atteindre des extrêmes impensables et se répandre dans le monde tout entier. »
Hannah Arendt
Publié également sous le titre « Reine Fourmi », « Balkan Origami » d'Ishmaël Kardryni s'inscrit dans la tradition du roman noir contemporain. Cette fiction réaliste et sombre plonge le lecteur au cœur de la criminalité organisée et des jeux de pouvoir qui traversent l'Albanie post-communiste.
Contexte historique
De 1944 à 1985, l'Albanie a vécu sous la dictature stalinienne d'Enver Hoxha, régime caractérisé par un isolement volontaire, une répression systématique et un athéisme d'État constitutionnalisé. La chute du communisme en 1991 a précipité le pays dans une transition chaotique vers l'économie de marché, marquée par un exode massif puis par la guerre civile de 1997, consécutive à l'effondrement des systèmes pyramidaux financiers.
À cette turbulence interne s'ajouta, en 1999, la guerre du Kosovo, qui contraignit près de 500 000 Albanais kosovars à fuir l'épuration ethnique orchestrée par les forces serbes. Au tournant du nouveau millénaire, l'Albanie, bien que membre de l'OTAN et candidate à l'adhésion européenne, demeure fragilisée par des tensions internes. Certaines convoitises étrangères, notamment les intérêts américains autour de l'île stratégique de Sazan (Ivanka Trump et Jared Kushner), menacent de raviver les dissensions. Comme le proclame encore un slogan local : « L'Albanie n'est pas à vendre. »
Irano-albanais né en Albanie en 1990, Ishmaël Kardryni tisse dans son écriture une synthèse singulière entre l'héritage de Raymond Chandler, la profondeur littéraire d'Ismaïl Kadaré et la tension narrative de Don Winslow. Son style hybride confère à « Balkan Origami » une résonance à la fois locale et universelle.
Atmosphère
Le roman se déploie dans une Albanie contemporaine traversée de lieux emblématiques : Tirana et son quartier populaire de Kombinat, les régions montagneuses du Nord : Valbona, Bulqiza, Laç, ainsi que les corridors internationaux du trafic et du blanchiment d'argent : Dubaï, Rome et les Pouilles italiennes.
Kardryni y dépeint une société hantée par les séquelles du communisme, la corruption institutionnelle et les traumatismes laissés par les pyramides financières des années 1990. Il met en lumière la symbiose toxique entre le milieu criminel, la haute politique, les oligarques, les médias sensationnalistes et les agences de renseignement, qu'elles soient locales (SHISH) ou internationales (DEA, CIA).
Par son inspiration puisée du roman noir américain et du cinéma de Quentin Tarantino, il cite Chandler en exergue, l'auteur construit une narration fragmentée, comparable à un pliage d'origami : les personnages se croisent, s'entrecroisent, et parfois s'entre-tuent.
L’histoire
Le meurtre brutal de Dorian K., petit voyou originaire du village de Babrru, déclenche une série de règlements de comptes et d'enquêtes entremêlées. Le commissaire Katani tente d'élucider ce crime au milieu des interférences politiques, de la corruption policière et des défaillances des systèmes de surveillance.
L'assassinat remonte jusqu'à Ardian, vieil opérateur nostalgique et manipulateur agissant depuis le Kombinat, ainsi qu'à divers clans rivaux : les Rufitis d'Elbasan, les Hashimis d'origine kosovare et les réseaux d'hommes de main de Laç.
Ardian orchestre, par l'intermédiaire de son homme de main Ermir et de mercenaires, une tentative d'enlèvement spectaculaire visant Stavri, un puissant oligarque. L'opération tourne au désastre en plein cœur de Tirana lorsqu'une équipe de sécurité privée intervient. Cet échec déclenche une répression judiciaire et politique orchestrée sous la pression de l'ambassade américaine. Le commissaire Katani est abattu par un tueur à gages, tandis qu'Ardian, traqué, est capturé et exécuté par Habib, un chef de clan rigoriste. Ermir est emprisonné, et Nertila, libérée de la tutelle masculine qui l'enserrait, choisit de fuir pour tenter de reconstruire sa vie.
Ouverture vers les montagnes du Nord
Le récit s'élargit ensuite vers les Alpes albanaises, notamment Valbona, lors des funérailles de Sokol, un informateur de police. Dans ce décor préservé, la matriarche du clan, Bulja, cherche à briser la « malédiction » qui pèse sur sa famille en recourant à des rituels mystiques. Cette séquence révèle la persistance des traditions ancestrales et des vendettas dans ces contrées montagneuses.
Le crime organisé, miroir de l'État
Balkan Origami dévoile avec acuité comment, en Albanie comme ailleurs, la frontière entre politique officielle, finance légitime et grand banditisme devient poreuse, voire invisible. Les oligarques achètent des ministres — ou le deviennent eux-mêmes —, les partis politiques financent leurs campagnes par l'achat de voix et le trafic de drogue, et les commissaires de police collaborent étroitement avec les parrains locaux. Les seules rivalités véritables surgissent entre oligarques en désaccord sur le partage des butins.
Le trafic d'êtres humains
Le roman aborde avec lucidité et audace la réalité de l'exploitation des femmes albanaises et moldaves, incarnée par les personnages de Nertila et de sa camarade Luiza. Nertila symbolise la résistance pragmatique et la quête d'émancipation féminine au sein d'un monde violent, oscillant entre l'escortisme à Dubaï, la prostitution de luxe dans les grands hôtels de Tirana et la soumission aux proxénètes et petits voyous locaux.
Modernité terne et traditions persistantes
Kardryni oppose la modernité urbaine de Tirana, saturée de drogues de synthèse, de réseaux sociaux et de spéculation immobilière, aux traditions féodales du Nord du pays. Les lois coutumières du Kanun, la loi du talion, les rituels mystiques pratiqués par les voyantes et le poids du clan y côtoient les technologies chiffrées modernes, créant un contraste saisissant entre archaïsme et hypermodernité.
La fatalité et la banalité du mal : « Reine Fourmi »
Le titre de la première partie du récit, La Reine Fourmi, révèle l'existentialisme désabusé des personnages. Dans leur ultime échange, Ermir et Habib livrent une réflexion poignante :
- « Cela n'a aucune importance. Nous sommes tous des fourmis pour eux. »
Habib le serra dans ses bras :
- « Nous ne sommes pas de simples fourmis, mon frère. Nous sommes des fourmis guerrières. Nous ne pouvons pas choisir nos combats. »
Ermir lui rendit son étreinte :
- « Longue vie à la reine, mon frère ! »
Cette métaphore illustre la condition des personnages, comme de nous tous ou de beaucoup parmi nous : de simples « fourmis guerrières » au service de reines ou de systèmes qui les dépassent, condamnées à se battre sans pouvoir choisir leurs combats.
C’est l'une des facettes de la banalité du mal.