Cinéma, mon amour de Driss Chouika : Les saints innocents une plongée cauchemardesque dans l’Espagne franquiste

Cinéma, mon amour de Driss Chouika : Les saints innocents une plongée cauchemardesque dans l’Espagne franquiste

La construction formelle de la narration le présente comme un réquisitoire contre l'oppression, une dénonciation impitoyable des rapports de classe dans l'Espagne franquiste. La famille paysanne de Paco et Régula vit dans une soumission quasi-médiévale, entièrement dévouée au service des propriétaires terriens. Le film dresse un portrait bien saisissant de la réalité très sombre de l'Espagne des années 1960, dont les pratiques sont assimilables à celles du moyen âge

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Dans sa chronique « Cinéma, mon amour », Driss Chouika revient sur « Les saints innocents » de Mario Camus, adaptation du roman de Miguel Delibes devenue l’un des films emblématiques du cinéma espagnol. À travers le destin d’une famille paysanne soumise à un ordre quasi féodal, l’auteur analyse une œuvre qui met à nu la violence sociale, l’humiliation et la déshumanisation dans l’Espagne franquiste, portée par les interprétations marquantes d’Alfredo Landa et Francisco Rabal.

Driss Chouika

« Quand je me demande pourquoi ce film est toujours là, je pense à la sensation que j'ai eue en lisant le roman de Miguel Delibes, le comportement terrible des gens, les uns envers les autres, et cette espèce d'esclavage consenti ».

Mario Camus.

Sorti le 04 avril 1984 en Espagne, puis le 13 octobre 2021 en France, « Les saints innocents » du réalisateur espagnol Mario Camus constitue l'une des œuvres cinématographiques les plus marquantes du cinéma espagnol. Adapté du roman homonyme de Miguel Delibes publié en 1981, le film dépeint avec une brutalité saisissante la vie d'une famille de paysans dans un cortijo (maison de campagne) d'Estrémadure sous le franquisme des années 1960. Présenté en compétition officielle au Festival de Cannes, il y remporta le Prix d'interprétation masculine ex æquo pour Alfredo Landa et Francisco Rabal, consécration rare pour un film espagnol. Dans ce film, Camus transcende l'adaptation littéraire pour livrer une critique sociale d'une puissance exceptionnelle, avec des choix esthétiques et narratifs d’une force attirante qui font de cette œuvre un classique d’une valeure sûre.

Camus explique son choix ainsi : « Après la mort du dictateur Franco, l'Espagne s'est retrouvée nue, sans aucun témoignage sur son histoire. Heureusement des écrivains comme Miguel Delibes ont parfaitement compris qu'il était essentiel de combler cette lacune... Vous savez, en plein franquisme, on ne voyait pas le bout du tunnel. Alors j'ai voulu raconter cela, non pas comme une prise de conscience, mais comme une vie désespérée au jour le jour de sa désespérance. Moi-même, qui suis né en 1935, j'ai vécu toute ma vie sous Franco sans imaginer jamais qu'on en sortirait un jour ». Puis affirme le succès et la réception positive du film en précisant : « Quand je me demande pourquoi ce film est toujours là, je pense à la sensation que j'ai eue en lisant le roman de Miguel Delibes, le comportement terrible des gens, les uns envers les autres, et cette espèce d'esclavage consenti ».

PLONGÉE CAUCHEMARDESQUE DANS L’ESPAGNE FRANQUISTE

Par sa structure narrative originale, optant pour une temporalité non linéaire qui commence par l'après-crime et revient en flashbacks sur les événements. Ce choix, audacieux, installe d'emblée une tension dramatique et une fatalité qui imprègnent tout le récit qui devient ainsi une plongée cauchemardesque dans la terrible Espagne franquiste. L'un des mérites majeurs du film réside dans sa capacité à transposer l'univers de Delibes à l'écran sans en trahir l'esprit, tout en s'autorisant des libertés créatives. L’adaptation est parvenue à assurer une forme visuelle d’une poésie triste, combinant un réalisme cru avec un lyrisme émotionnel

La construction formelle de la narration le présente comme un réquisitoire contre l'oppression, une dénonciation impitoyable des rapports de classe dans l'Espagne franquiste. La famille paysanne de Paco et Régula vit dans une soumission quasi-médiévale, entièrement dévouée au service des propriétaires terriens. Le film dresse un portrait bien saisissant de la réalité très sombre de l'Espagne des années 1960, dont les pratiques sont assimilables à celles du moyen age. Cette féodalité persistante est incarnée par la marquise et son fils Iván, dont l'obsession pour la chasse symbolise le mépris aristocratique pour la vie, tant humaine  qu’animale. Les paysans ne sont pas traités comme des êtres humains mais comme des animaux de trait, instrumentalisés et humiliés. A titre d’exemple frappant, la scène où le jeune homme exige que Paco tue sa propre chienne est à cet égard emblématique de la déshumanisation imposée par le système.

L’une des forces du film est qu’il révèle une dimension souvent négligée : la manière dont le vieillissement, le handicap et l'animalisation se conjuguent pour renforcer la hiérarchie sociale. Camus est arrivé à dépeindre la structure sociale hautement hiérarchisée du régime franquiste. Au sein de cette structure, les personnes âgées, surtout celles souffrant de handicaps physiques ou mentaux, sont inhumainement exploitées et humiliées par les aristocrates. Le personnage d'Azarías, interprété par Francisco Rabal, frère de Régula, atteint d'un handicap mental, est l'incarnation la plus tragique de cette condition. Son amour pour les oiseaux, qui le distingue par sa très fine sensibilité, n'empêche pas son traitement comme un être inférieur.

Un autre point fort du film est constitué par la performance des acteurs qui est un sommet d'intensité. La réussite du film doit beaucoup à ses interprètes. Alfredo Landa, connu jusqu'alors pour des comédies légères, livre une performance bouleversante dans le rôle de Paco, homme résigné dont la soumission cache une humanité profonde. Francisco Rabal, en Azarías, a réussi à créer un personnage d'une fragilité et d'une pureté déchirantes. Leur Prix d'interprétation à Cannes récompense justement cette incarnation physique de la condition paysanne. La comédienne Terele Pávez également, en Régula, incarne la résignation féminine face à un destin implacable, tandis que Juan Diego campe un jeune aristocrate d'une cruauté froide et méprisante. La direction d'acteurs de Camus parvient à extraire de chaque regard, de chaque silence toute la détresse d'un monde où la parole est un privilège.

En définitive, dans ce film, Camus livre un réquisitoire intemporel contre toutes les formes d'oppression. Plus de quatre décennies après sa sortie, il conserve sa force de frappe et nous rappelle que la mémoire n'est pas un luxe mais une nécessité.

FILMOGRAPHIE SÉLECTIVE DE MARIO CAMUS

« Le Vent brûlant de l'été » (1966) ; « Volver a vivir » (1968) ; « La joven casada » (1975) ; « La Ruche » (1982) ; « Les Saints innocents » (1984) ; « La Maison de Bernarda Alba » (1987) ; « Des ombres dans une bataille » (1993) ; « Adosados » (1996) ; « El color de las nubes » (1997) ; « La Ville des prodiges » (1999) ; « El prado de las estrellas » (2007).