Culture
La démocratie est une culture – Par Abdesslam Benabdelali
La démocratie n'est que lorsqu'elle n'est pas. Elle fait partie de ces actes impossibles, au même titre que la rationalisation, la critique, la modernisation et la création... Toutes ces choses ne fonctionnent qu'en état de crise, qu'accompagnées d'un sentiment de crise
La démocratie ne se décrète pas, ne s’apprend pas comme une théorie et ne se réduit pas à un ensemble de procédures. Pour le philosophe Abdesslam Benabdelali, membre de l’Académie du Royaume du Maroc, elle relève d’une véritable culture au sens de formation, d’exercice et d’apprentissage permanent. Elle se construit dans la durée, au rythme des crises, des corrections et des résistances, jusqu’à devenir une pratique quotidienne toujours inachevée et sans cesse à reprendre.

Abdesslam Benabdelali
De nouvelles utilisations du mot « culture » s'imposent désormais à nous, nous éloignant du concept que nous avions l'habitude d'admettre, ce concept qui, même s'il ne faisait pas l'objet d'un grand consensus quant à son sens, se limitait pour l'essentiel à l'acception anthropologique. C'est ainsi que nous parlons aujourd'hui de « culture cinématographique », de « culture des droits de l'homme », de « culture de la tolérance », de « culture de la citoyenneté » et de « culture de la démocratie » ...
Il va de soi que le terme ne renvoie pas ici à ce qui concerne la catégorie que l'on appelle « les hommes de culture » ou « les intellectuels », et il ne signifie pas non plus, au premier chef, savoir et érudition ; il n'indique pas davantage le civisme et la civilisation ; il ne renvoie même pas au sens anthropologique que nous visons, par exemple, lorsque nous parlons des « cultures des peuples primitifs ».
Je pars de l'hypothèse que lorsque nous parlons de « culture des droits de l'homme », par exemple, nous renvoyons au sens originel du mot français culture — ce mot qui ne se ramène pas à l'« agriculture », comme on pourrait d'abord le croire, mais au terme allemand qui renvoie lui-même au sens grec du mot paideia.
La paideia grecque est ce que l'on peut traduire par « éducation », formation, dressage et apprentissage par la pratique (ce que la langue arabe courante nomme الترابي). Il apparaît que c'est bien dans ce sens que le mot culture circule désormais. Ainsi, lorsque nous parlons de « culture des droits de l'homme », par exemple, nous ne renvoyons pas à de l'érudition et du savoir, et peut-être ne visons-nous pas essentiellement des théories et des concepts, mais bien une éducation, une formation, un façonnement — une éducation aux droits de l'homme, avec ce que cela exige, comme toute éducation, de patience et d'exercice, d'entraînement et d'accoutumance, de trébuchements et de tâtonnements, de progrès et de reculs, d'évaluation et de correction, et tout ce qu'implique l'accoutumance de l'individu à « accepter la différence » et à cohabiter avec « l'autre ».
Il est évident que cette formation ne se fait pas du jour au lendemain, ni ne s'accomplit en tournant une page pour en ouvrir une autre ; elle exige nécessairement du temps. Instaurer une « culture des droits de l'homme », c'est donc semer et cultiver, une « agriculture » (culture) sur un sol accidenté.
Ainsi, le mot culture, dans son sens « nouveau » et dans tous les exemples que nous avons cités, désigne essentiellement cette culture et cette plantation, avec ce qu'elles exigent de soin, d'attention et de suivi.
C'est précisément ce sens que nous visons ici lorsque nous parlons de « culture de la démocratie », et du fait que la démocratie est une culture. La démocratie n'est ni un savoir qu'on enseigne, ni une science qu'on acquiert, ni un slogan qu'on adopte ; elle est formation, éducation et exercice. Elle est ingénierie et gestion, pratique et expérimentation. C'est un programme qui peut s'étaler sur des générations, un programme qui plante la démocratie jusqu'à ce qu'elle s'enracine dans le local et devienne un comportement que l'individu s'imprègne matin et soir. Elle est paideia, c'est-à-dire effort et application, avec ce que tout effort porte en lui de sentiment persistant d'insatisfaction et d'inachèvement, et d'aspiration constante vers davantage et vers l'accomplissement. Il n'est donc pas surprenant que la devise du démocrate soit, comme l'a écrit Jacques Derrida : être démocrate, c'est toujours accompagner ses actes et ses paroles de la reconnaissance de vivre dans une société qui ne l'est pas encore. La démocratie est donc une condition désespérée. Elle ne peut être accompagnée que d'un sentiment de manque et d'inachèvement, voire de l'impossibilité de se réaliser pleinement. Le paradoxe, ici, est que cette impossibilité même est le véritable aliment de la démocratie. Car la démocratie n'est que lorsqu'elle n'est pas. Elle fait partie de ces actes impossibles, au même titre que la rationalisation, la critique, la modernisation et la création... Toutes ces choses ne fonctionnent qu'en état de crise, qu'accompagnées d'un sentiment de crise. Ce sont des filles de crises. La démocratie véritable ne se sépare pas de la crise de la démocratie, tout comme la rationalité ne se sépare pas de la crise de la rationalité, et la création demeure liée à la crise de la création.
En ce sens, la crise ne signifie ni arrêt ni pénurie, mais mouvement, effervescence et « floraison ». La crise est cet état où s'embrase l'esprit du changement, où s'intensifie le débat, où grandit la critique, où « se construit » la démocratie et où prospère la véritable création.
L'histoire confirme la justesse de cette corrélation : toutes les périodes qui ont connu des tentatives d'instauration de la démocratie, sous ses diverses formes, ont été des périodes de crises, et toutes les entreprises de libération et d'affranchissement se sont accompagnées de périodes de tension, de conflit et de crise.
Cela ne tient pas seulement aux résistances « extérieures » qui font obstacle à la démocratisation, à la libération, à la modernisation et à l'affranchissement, mais tient aussi, et peut-être essentiellement, à la « nature » même de la démocratie, de la libération, de la rationalité et de la modernisation : ces réalités portent en elles leurs propres obstacles, non pas au sens où elles s'entraveraient et se feraient obstacle à elles-mêmes, mais au sens où elles se perçoivent elles-mêmes comme des résistances, considérant que leur existence relève davantage de la négation et du refus que de l'affirmation et du positif. Elles ressentent le manque à mesure qu'elles s'enrichissent, la soif à mesure qu'elles s'abreuvent, l'inachèvement à mesure qu'elles s'accomplissent ; elles ne se réalisent que lorsque leur réalisation devient impossible, et ne sont effectivement que lorsqu'elles ne sont pas.
La démocratie, donc, comme l'avait écrit Abdallah Laroui, « ne s'instaure pas après une révolution ou un changement total des horizons et des âmes » ; elle est plutôt « ce que nous expérimentons, ce que nous voyons et touchons, et ce que nous ne cessons de renouveler et de corriger » ; elle est, selon ses propres mots encore : « une réparation continuelle d'une déchirure sans cesse renouvelée ترميم مستمر لفتق متجدد».