Culture
Cinéma, mon amour de Driss Chouika: Adèle Haenel, une carrière forgée dans l’exigence artistique
Adèle Haenel n'est pas une actrice ordinaire. Révélée à l'âge de treize ans par Christophe Ruggia dans « Les Diables », elle a construit une filmographie d'une cohérence rare, faite de choix radicaux et d'une intensité dramatique peu commune.
Figure singulière du cinéma français, Adèle Haenel a fait de son parcours artistique le prolongement d’une exigence politique et morale. De ses rôles les plus marquants à sa rupture avec le cinéma, puis à l’écriture, Driss Chouika retrace l’itinéraire d’une actrice devenue voix critique d’un milieu qu’elle accuse de silences, de complaisances et de renoncements.

Driss Chouika
« J’ai décidé de politiser mon arrêt du cinéma pour dénoncer la complaisance généralisée du métier vis-à-vis des agresseurs sexuels et, plus généralement, la manière dont ce milieu collabore avec l’ordre mortifère écocide raciste du monde tel qu’il est ».
Adèle Haenel
Née le 11 février 1989, plusieurs Prix dans différents festivals et manifestations dont le Prix Shooting Stars Award et Prix Lumières du meilleur espoir féminin à la berlinale 2012 pour “L'Apollonide : Souvenirs de la maison close“, César de la meilleure actrice dans un second rôle pour “Suzanne“ à la 39ème Cérémonie des Césars, César de la meilleure actrice à la 40ème Cérémonie des César pour les “Combattants“, la française Adèle Haenel est un modèle des comédiennes et autrices qui s'expriment avec une franchise rare sur son métier, son engagement et son rapport à l'écriture en général. En 2020, elle a marqué les esprits par sa décision radicale de quitter le cinéma, une rupture qu'elle explique en des termes très politiques : « J’ai décidé de politiser mon arrêt du cinéma pour dénoncer la complaisance généralisée du métier vis-à-vis des agresseurs sexuels et, plus généralement, la manière dont ce milieu collabore avec l’ordre mortifère écocide raciste du monde tel qu’il est ». Avant d’expliciter sa position en précisant : « Continuer de rendre désirable ce système est criminel. Il y a urgence : il n’y a plus d’avenir viable pour personne à très court terme dans le cadre du capitalisme ! »
Dernièrement, France Télévisions a censuré sa Carte Blanche dans l’émission “La Grande Librairie“ sur France 5 puis supprimé l’ensemble de l’émission. Sur cette censure, elle a réagi en déclarant : « Mon “Droit dans les yeux“ de mercredi soir à la Grande Librairie a été supprimé de France Télévisions, ainsi que l'ensemble de l'émission. Les auteurices passionnant.es avec lesquel.les j'ai eu la chance d'échanger et de partager le plateau ont donc également vu leurs paroles être censurées ».
UNE CARRIÈRE FORGÉE DANS L’EXIGENCE ARTISTIQUE
Adèle Haenel n'est pas une actrice ordinaire. Révélée à l'âge de treize ans par Christophe Ruggia dans « Les Diables », elle a construit une filmographie d'une cohérence rare, faite de choix radicaux et d'une intensité dramatique peu commune. Sa rencontre avec Céline Sciamma, qui la dirige dans « Naissance des pieuvres », marque un tournant décisif : ce rôle de Floriane, adolescente trouble et magnétique, lui vaut sa première nomination aux César. Puis, suivront des collaborations avec les cinéastes les plus exigeants de sa génération, comme Bertrand Bonello dans « L'Apollonide : Souvenirs de la maison close », Katell Quillévéré dans « Suzanne », ou Thomas Cailley dans « Les Combattants ». Mais c'est avec « Portrait de la jeune fille en feu » de Céline Sciamma que Haenel atteint une bien haute forme de l’exigence artistique. Ce film, qui la met en scène aux côtés de Noémie Merlant, est une œuvre d'une beauté formelle saisissante, portée par un regard féminin qui refuse les conventions du regard masculin. Haenel y incarne Héloïse avec une gravité lumineuse, une présence qui semble habiter chaque plan. Le film, nommé dix fois aux Césars, est aujourd'hui considéré comme l’un des jalons du cinéma français contemporain.
La trajectoire d'Adèle Haenel bascule définitivement le 28 février 2020. Ce soir-là, la cérémonie des Césars avait couronné Roman Polanski, accusé de viols sur mineurs, du prix de la meilleure réalisation pour « J’accuse ». Haenel, présente dans la salle, se lève et quitte la cérémonie en s'écriant : « C'est la honte ! ». Ce geste, d'une violence symbolique rare dans le milieu feutré du cinéma français, est immédiatement compris comme un point de rupture. Il intervient quelques mois après que l'actrice a accusé publiquement le réalisateur Christophe Ruggia de l'avoir agressée sexuellement lorsqu'elle était mineure. Sauf que là, Haenel ne fait pas seulement acte de protestation : elle ouvre une brèche. Son départ des Césars a été l'élément déclencheur d'une prise de conscience collective. Ainsi, La comédienne devient, malgré elle, la figure de proue d'un #MeToo français qui tardait à émerger. Sa parole, portée par une détermination sans faille, fissure l'omerta qui régnait dans le cinéma français. En février 2025, Christophe Ruggia est condamné en première instance à quatre ans de prison, dont deux avec sursis, pour agressions sexuelles sur mineure ; la condamnation est confirmée en appel en avril 2026.
Après cette rupture, Adèle Haenel s'éloigne des plateaux de cinéma pour se tourner vers la littérature. En août 2026, elle publie « Viser Juste », un premier livre hybride, entre enquête, récit intime et manifeste politique. L'ouvrage revient sur l'agression pédocriminelle dont elle a été victime, mais dépasse largement le cadre autobiographique. Haenel y explore ce qu’elle appelle la « construction du silence », cette mécanique sociale et médiatique qui étouffe certaines vérités. Ce livre est surtout une réflexion sur la parole publique, sur ce qui peut être dit et ce qui ne peut pas l'être. Haenel y théorise ce qu'elle mettra en pratique quelques semaines plus tard, lors de son passage dans La Grande Librairie : la parole comme acte de résistance, comme refus du silence imposé. Ce faisant, elle s'inscrit dans une tradition intellectuelle française qui va de Simone Weil à Monique Wittig, dont elle lit les textes sur scène.
La censure de sa carte blanche représente un précédent préjudiciable pour la liberté de la presse en France. Adèle Haenel a réagi avec une lucidité mordante en disant : « Ce qui est assez fou, c'est qu'ils font absolument la démonstration parfaite de la pertinence des propos qui consistaient à dire qu'il y a certains mots, certaines réalités que tout le monde sait et qui ne doivent surtout pas être dits ».
FILMOGRAPHIE SÉLECTIVE DE ADÈLE HAENEL
« Les Diables » de Christophe Ruggia (2002) ; « Naissance des pieuvres » de Céline Sciamma (2007) ; « Après le sud » de Jean-Jacques Jauffret (2011) ; « L'Apollonide : Souvenirs de la maison close » de Bertrand Bonello (2011) ; « Trois Mondes » de Catherine Corsini (2012) ; « Suzanne » de Katell Quillévéré (2013) ; « L'homme qu'on aimait trop » d'André Téchiné (2014) ; « Les Combattants » de Thomas Cailley (2014) ; « Les Ogres » de Léa Fehner (2016) ; « La Fille inconnue » des frères Dardenne (2016) ; « Orpheline » d'Arnaud des Pallières (2017) ; « 120 Battements par minute » de Robin Campillo (2017) ; « Les Fleurs fanées » de Chris Kraus (2017) ; « En liberté ! de Pierre Salvadori (2018) ; « Un peuple et son roi » de Pierre Schoeller (2018) ; « Portrait de la jeune fille en feu » de Céline Sciamma (2019).