chroniques
Abderrahim Tourani : La lettre et l’esprit de l’ironie – Par Rédouane Taouil
« Nazaouat Goya » (Caprices de Goya), qui est de part en part animé par le dessein original et d’allier fantastique et mode ironique
Rédouane Taouil
Explorant la variété et la diversité de la littérature marocaine, Rédouane Taouil propose à découvrir deux nouvelles, traduites par ses soins, de cet écrivain dont le trait marquant est d’allier ancrage réel et effets surnaturels sous l’égide d’une ironie réflexive.
Ce passionné de la fiction, dont on ne rencontre pas de nouvelles dans des anthologies ou des numéros spéciaux de revues dédiés à ce genre, est l’auteur d’un recueil « Nazaouat Goya » (Caprices de Goya), qui est de part en part animé par le dessein original et d’allier fantastique et mode ironique. Pour marquer ses réserves sur le roman, André Gide préféra ressusciter la sotie, sorte de pièce dramatique du XVIème siècle interprétée par des sots, qui raille les vices de la société.
Ce vocable sied avec force aux exercices satiriques de ce recueil dont la référence au célèbre peintre espagnol est parlante à plus d’un titre. «L’écrivain et la nouvelle chauve » est emblématique de ce ton si particulier : la nouvelle est le sujet de la nouvelle à travers une mise en abyme où l’auteur est confronté à un miroir cauchemardesque qui le dépossède de l’identité …d’auteur. Le surnaturel est au centre de « L’effroi et la poussière » où une mise en scène magique d’un effondrement d’immeubles peint le courroux d’un personnage dépouillé de certains de ses membres mais toujours munis de ses effets personnels. Méditatif, le regard du narrateur pointe avec ironie la réduction en poussière qu’opère le chiffrage des victimes.
L’écrivain et la nouvelle chauve
La nouvelle chauve ne cède pas à l’auteur. Il tente en vain de la séduire en lui offrant une cigarette puis un verre. Comme elle ne répond pas, il s’en va. Visiblement anxieux.
Dans la rue, l’écrivain croise des odes, des méditations littéraires, des romans et des nouvelles magnifiques à tous égards. Une nouvelle sourit en lui faisant un clin d’œil. Il la suit. Elle pénètre dans des rues désertes puis s’arrête devant une porte antique.
Dans une chambre à coucher obscure, elle ôte ses très légers vêtements et demande à l’écrivain d’en faire autant. L’écrivain essuie ses lunettes, incrédule, et reste médusé à voir la nouvelle enlever sa perruque. Elle est toute chauve. Il découvre que son œil est en verre et que ses seins sont atrophiés. La nouvelle ne prête aucunement attention à l’ébahissement de son convive. Elle pose son dentier sur la commode et s’agrippe à l’écrivain avide de sucer son sang. Il s’oppose de toutes ses forces et parvient à étrangler la farouche nouvelle et la tue avant qu’elle ne l’achève. Il s’empare de sa perruque, de l’œil en verre et du soutien-gorge gonflable et fuit.
Il s’arrête au marché aux puces pour offrir à la vente ces objets. Faute d’acquéreur, il s’en débarrasse en les jetant dans une benne. Il rentre chez lui. La nouvelle est assise sur son lit revêtant les habits d’une ode conçue selon une métrique rigoureuse. Aussitôt qu’elle le voit, elle se lève et l’implore de lui restituer seulement son dentier. Sans attendre sa réponse, elle saute sur lui, le dépouille de ses dents et de ses yeux, lui arrache les cheveux et disparaît. L’écrivain est transféré vers le dispensaire littéraire où les critiques lui conseillent de ne plus approcher les nouvelles, mais plutôt le roman. Longtemps plus tard, il est resté souffrant et n’a guéri qu’après s’être délivré de l’idée selon laquelle le roman est le grand père de la nouvelle.
L’effroi et la poussière
Je me suis réveillé en découvrant que j'étais dans une cave sombre. Je ne sais pas depuis quand j’y suis. C'était comme si je sortais du sommeil, saisi par une horreur effroyable. C'était une véritable horreur. J’ai été déçu que ce ne fût pas qu'un cauchemar. J'ai été enterré par erreur. J'entends des pas au-dessus de la cave-tombe. J'entends des murmures. Émanent-ils de voisins qui ont été enterrés, comme moi, par erreur, ou de ceux qui m'ont enterré ?
Je tente de crier. En vain. Je cherche à déchirer le linceul qui enveloppe mon corps. Ce n'était pas un linceul. J’emploie mes mains et mes jambes pour sortir des décombres. Mes cris restent étouffés. J’espérais que les gens qui marchaient au-dessus de la cave m'entendraient.
L’épuisement et le désespoir s’emparent de moi. Je m’abandonne au sommeil. J’entends le bruit de la pluie. Ce n'était pas de la pluie. Puis, je sens un picotement dans tout mon corps. Il a commencé au bout de mes pieds et remonté jusqu'à ma tête.
J’ouvre la bouche. Je rêve d'une goutte d'eau mais ma langue s’emplit de poussière froide. Je l'ai imaginée comme de l'eau. Je l'ai avalée. Je ferme les yeux. Puis, je les ouvre. Que vois-je ? Je suis debout parmi un groupe de personnes en deuil et une foule de curieux, m’interrogeant avec elles sur les causes de l'effondrement et le nombre de survivants et de morts sous les décombres.
Les chiffres et les témoignages sont divergents. Chacun donne un chiffre. On raconte avoir entendu des cris provenant des décombres. Je reste perplexe. Je réfléchis à l'énigme.
Comment m'étais-je relevé des décombres ? J'étais terrifié. Vraiment terrifié.
Le cortège officiel est arrivé pour dresser le constat du sinistre : trois immeubles se sont effondrés à l'aube sur leurs habitants à Casablanca.
La caméra fait un gros plan sur les visages des membres des autorités. Ils apparaissent empreints d'une tristesse jusqu’aux larmes. Ce n'était pas une vraie tristesse. La poussière les a même chassés tous de l'endroit.
Je suis retourné dans les décombres pour tâter mon corps.
Je trouve ma montre mais pas mes mains.
Je trouve mon chapeau sans tête, et mes chaussures sans pieds.
Plus tard, je me vois en chiffre dans le bulletin principal.
Essoufflé, je monte avec mes restes dans le camion qui est venu ramasser les décombres.
La présentatrice est passée aux informations sur la guerre à Gaza.
Le nombre de martyrs s’est accru. Les chiffres sont contradictoires. Les images aussi.
