Si notre passé rendait visite à notre présent -Par Abdelfettah Lahjomri

Si notre passé rendait visite à notre présent -Par Abdelfettah Lahjomri

Il ne s’agit pas de revenir à la lampe à huile. La nostalgie réchauffe le cœur, mais ne gouverne pas un État, ne répare pas une école ni ne soigne pas un malade

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Sommes-nous encore nous-mêmes ? À travers la culture, la politique, les solidarités et notre rapport à la modernité, Abdelfettah Lahjomri fait rencontrer le passé et le présent dans un ascenseur bloqué. Sans passéisme, et sans avoir l’air d’y toucher, il raconte ce qui a changé et n’aurait pas dû.

Abdelfettah Lahjomri

Le passé devant notre porte

Si notre passé frappait à la porte du présent, nous hésiterions à lui ouvrir. Nous l’observerions par le judas et lui réclamerions une pièce d’identité. Entré, il découvrirait des murs élégants et de grands écrans, mais des conversations plus courtes et des visages éclairés par les téléphones plutôt que par la joie des retrouvailles.

Il chercherait l’odeur du pain, la voix du voisin ou un livre ouvert. Il trouverait un groupe familial sur WatsApp de quarante-sept membres, dont aucun ne visite sa mère. Alors viendrait la question : « Wach hna houma hna ? » ( واشْ حْنا هُمَا حْنا؟) Sommes-nous encore nous-mêmes ? Ce refrain ghiwani enferme notre hier et notre aujourd’hui dans un ascenseur bloqué entre deux étages. Ne demande pas nos noms ou à ce quoi nous. Ressemblons mais ce qu’il reste de nous après que la vitesse a dévoré notre mémoire et que l’intérêt a domestiqué nos consciences. Et établit, le constat de notre à l’instar d’un agent qui fait celui d’un accident.

La culture transformée en vitrine

Dans notre hier culturel, la pauvreté rongeait le temps du créateur et se fermaient des portes à. De nombreuses. Voix Mais l’art gardait sa dignité. Le chanteur portait les préoccupations des gens, le poème connaissait son adversaire, le théâtre ouvrait une fenêtre dans le mur de la peur et l’écrivain sacrifiait son confort pour offrir une question nouvelle.

L’intellectuel inquiétait le pouvoir ; certains s’inquiètent aujourd’hui du nombre de leurs abonnés. L’écrivain cherchait un lecteur ; certains auteurs cherchent surtout une photographie avec leur livre et une tasse de café noir. Nous admirons la couverture, capturons l’image, puis laissons les pages dormir. Les rayonnages se remplissent tandis que les débats se vident de leurs idées.

Nous célébrons le patrimoine mais un promoteur démolit une demeure antique pour un parking. Nous posons devant un portail en bois noble, puis remplaçons la nôtre par de l’aluminium. Nous vantons l’artisanat et marchandons deux dirhams à l’artisan. La culture devient un décor. Tout le monde parle, peu réfléchissent et rares sont ceux qui écoutent. Nous avons augmenté le volume sans amplifier le sens.

La politique au rythme des saisons

En politique, la question se fait plus mordante. Le passé n’a pas connu une justice parfaite : des militants ont payé leurs opinions de leurs années de vie et de leurs moyens d’existence. Pourtant, le citoyen voyait dans la politique une cause engageant son destin. Dans les quartiers, on débattait et retenait les idées autant que les dirigeants.

Certaines permanences se sont métamorphosées en agences saisonnières ouvertes à l’approche des élections. Le candidat sourit, serre les mains, embrasse les enfants, visite les malades et jure qu’il est un fils de la région. Il promet emplois, hôpitaux, routes et écoles. Les partis se disputent pour conduire l’autobus pendant que le citoyen le pousse. Depuis son bureau climatisé, le responsable vante le sacrifice et exhorte le peuple à se serrer la ceinture, tandis qu’il en cherche une assortie à son costume neuf.

Les solidarités réduites à des notifications

Hier, le voisin savait quand l’autre tombait malade, avait besoin d’un plat ou cachait sa peine. Quand une personne chutait, plusieurs mains se tendaient pour le relever. Aujourd’hui, nous suivons des inconnus lointains, mais ignorons le nom de celui qui vit derrière le mur d’à côté.

Nous apprenons la mort d’un proche par notification, envoyons l’émoji d’un visage triste, puis passons à une vidéo de danse. Les condoléances tiennent dans une figure sans âme et la visite dans un message vocal. Même l’aumône devient mise en scène. Certains offrent un sac de farine et filment leur geste. Le pauvre reçoit sa nourriture et la caméra prélève sa dignité.

Notre présent n’est pourtant pas que champ de ruines. Il reste un artiste qui refuse de vendre sa voix, un journaliste en quête de vérité, un enseignant qui achète des livres à ses élèves, un médecin qui traite humainement le pauvre et un jeune qui aide une personne âgée sans posture devant l’œil indiscret d’une caméra. Tous affirment que nous sommes encore nous-mêmes, même si le chemin nous a épuisés.

Une modernité qui n’efface pas la mémoire

Personne ne nous a volé notre identité en une nuit. Nous l’avons vendue au détail et à crédit : à la vitesse, à l’intérêt, à la peur et au désir de ressembler à ceux qui ne nous connaissent même pas. Nous avons réservé le patrimoine à la décoration, la morale aux discours, le patriotisme aux matchs, la religion aux sermons et la modernité aux vêtements. Entre ces façades, l’être humain cherche sa place.

Il ne s’agit pas de revenir à la lampe à huile. La nostalgie réchauffe le cœur, mais ne gouverne pas un État, ne répare pas une école ni ne soigne pas un malade. On quête une modernité porteuse de mémoire, une politique consciente, une culture qui questionne et une société qui accorde la liberté sans retirer la chaleur du groupe.

Le miroir ne flatte personne

Nous sommes nous-mêmes lorsque le responsable sert le citoyen au lieu de se servir et de s’en servir, lorsque l’intellectuel écrit ce qu’il croit plutôt que ce que réclame la plateforme et lorsque l’artiste tire la beauté de la douleur des gens, non de la convoitise du marché. Si notre passé nous rendait visite, nous voudrions l’accueillir avec un visage humain et lui dire que nous avons changé, trébuché et commis des erreurs, sans abandonner le dernier fil qui nous relie à nous-mêmes.

Si nous continuons à vendre notre mémoire, à louer nos consciences et à faire du pays la vitrine d’un magasin fermé, le passé déposera une rose noire sur le seuil du présent. Le temps écrira : « Ici vécut un peuple qui se connaissait parfaitement, puis passa sa vie à imiter les autres. »

Des profondeurs de la blessure s’élèvera une voix ghiwanie : « Wach hna houma hna ? » Sommes-nous encore nous-mêmes ? La question n’attendra aucune réponse. Cette fois, le miroir répondra.

Réfléchissons-y, et à une prochaine méditation.

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