société
Rabat, l’exemple type de la fracture au coin de la rue - Par Anwar Cherkaoui
La route des Zaers à Rabat, il suffit par endroits de la traverser pour tomer sur un monde sans rapport avec le quartier Souissi
À Rabat, par exemple, une artère suffit parfois pour passer d’un Maroc à un autre. Quartiers populaires, zones résidentielles huppées, poches de précarité et concentrations de richesse coexistent dans un même espace urbain sans toujours partager les mêmes opportunités. À l’approche du 23 septembre, rappelle Anwar Cherkaoui, l’enjeu dépasse la seule compétition électorale : il pose la question de la redistribution des chances, de la mobilité sociale et de la capacité de la ville à réduire ses fractures.

Anwar Cherkaoui
Le véritable enjeu du 23 septembre dépasse peut-être la seule question du vainqueur. Il s’agit de savoir si les urnes permettront enfin de transformer la proximité géographique entre riches et pauvres en véritable proximité des chances.
À Rabat, quelques kilomètres, parfois quelques rues, suffisent pour passer de Douar El Hajja, Douar Doum ou Hay Touarga à l’OLM, Souissi ou Bir Kacem. Même ville, mais réalités sociales très différentes : ici les revenus modestes et les emplois précaires, là les villas, les patrimoines et les voitures haut de gamme.
La richesse concentrée peut certes générer impôts, services et emplois. Mais sa seule proximité ne garantit ni ascension sociale ni égalité des opportunités. Un quartier pauvre à côté d’un quartier riche ne devient pas automatiquement plus prospère. C’est précisément là que commence la responsabilité politique : organiser la redistribution des chances, et pas seulement celle des revenus.
La question que les élections devraient poser
Le 23 septembre prochain, les Marocains éliront leurs représentants à la Chambre des représentants et à travers elle leur futur gouvernement. Mais au-delà des programmes, des slogans et des promesses électorales, une question beaucoup plus concrète mérite d'être posée : Que fera le prochain gouvernement de ces fractures territoriales visibles à l'œil nu ?
Faudra-t-il continuer à considérer comme une fatalité qu'un enfant né dans un quartier défavorisé de Rabat ait, dès son premier jour, avec leurs lots de frustrations, moins de chances d'accéder à une école performante, à des soins de qualité, à des espaces verts, au numérique, aux transports, à la culture ou simplement à un environnement urbain digne ? Ou décidera-t-on enfin que la richesse produite dans une ville doit contribuer à réduire les écarts à l'intérieur même de cette ville ?
C'est une différence fondamentale. La vraie redistribution ne consiste pas seulement à transférer au goutte-à-goutte de l'argent aux pauvres. Elle consiste à leur donner davantage de possibilités de ne plus être pauvres.
De la charité urbaine à la justice territoriale
Il serait dangereux de construire une politique sociale sur l'idée que les riches finiront naturellement par « aider » les pauvres.
Une femme de ménage employée dans une villa ne constitue pas une politique de lutte contre la pauvreté. Un jeune recruté comme gardien ne constitue pas une politique d'insertion professionnelle.
Quelques emplois domestiques créés par les quartiers aisés ne remplacent ni une école de qualité, ni une formation professionnelle adaptée, ni des transports efficaces, ni un accès équitable aux soins, ni un véritable tissu économique local. Ils sont les témoins oculaires et pauvres de l’aisance des autres. Un outil de comparaison qui les renvoie douloureusement à leur misère.
La question n'est donc pas de savoir si les riches font vivre les pauvres. La question est de savoir si la richesse d'une ville est transformée en investissement collectif.
C'est là que la fiscalité locale, l'urbanisme, les transports publics, l'école, la santé, le logement, les équipements sportifs et culturels prennent toute leur importance. Une ville intelligente ne cherche pas seulement à attirer les capitaux. Elle cherche à transformer une partie de ces capitaux en mobilité sociale.
Medellín et Rio : deux villes, une même leçon d’intégration
Medellín, longtemps associée au trafic de drogue, offre aujourd’hui un exemple intéressant de transformation urbaine. Dès les années 1990, la ville colombienne a choisi d’orienter des investissements importants vers ses quartiers les plus défavorisés, souvent installés sur les versants périphériques et mal desservis.
Transports, écoles, bibliothèques, espaces publics, équipements culturels et Metrocable ont été conçus comme des outils de lutte contre l’exclusion spatiale. L’objectif était clair : rapprocher les habitants des services, des emplois et des opportunités. La leçon de Medellín tient en une idée simple : il ne suffit pas de demander aux pauvres de rejoindre la ville, il faut aussi que la ville aille vers eux.
Rio de Janeiro illustre une autre forme de fracture. La proximité entre quartiers aisés et favelas a longtemps relevé davantage de la juxtaposition que de l’intégration. Le programme Favela-Bairro, puis Territórios Sociais, ont cherché à reconnecter les populations vulnérables aux infrastructures, à l’éducation, à la santé, à l’emploi et aux dispositifs sociaux.
Même si Medellín est un cas plus convaincant que Rio, et sans aller jusqu’à parler d’intégration totalement réussie, ces deux expériences rappellent qu’on ne réduit pas la pauvreté en éloignant les pauvres et en convertissant leurs quartiers, mais en intégrant pleinement leurs quartiers à la ville.
Et Rabat dans tout cela ?
À Rabat, la fracture sociale se lit parfois à quelques rues d’écart. Cette proximité pourrait pourtant devenir un levier de solidarité. Une part des richesses produites dans les quartiers les plus favorisés pourrait financer écoles, santé, transports, espaces publics et formations dans les zones populaires voisines.
L’enjeu est aussi d’ouvrir les mêmes perspectives aux jeunes, qu’ils vivent à Douar El Hajja ou à Douar Doum : accéder aux études, aux emplois qualifiés et aux pôles économiques. La véritable mixité sociale ne consiste pas seulement à rapprocher les lieux de vie, mais à rapprocher les chances.
Le véritable test du 23 septembre
Les élections ne résoudront pas, à elles seules, les fractures sociales et territoriales, mais elles peuvent fixer une direction. Le prochain gouvernement devra dépasser la gestion fragmentée des inégalités et penser la ville comme un ensemble solidaire, où la richesse produite bénéficie à tous.
L’enjeu n’est plus seulement de multiplier aides et programmes ponctuels, mais de transformer la richesse concentrée en mobilité sociale. Car une ville coupée entre enclaves prospères et poches de pauvreté nourrit frustrations et ruptures. Le véritable défi du 23 septembre sera donc de faire de la proximité géographique une véritable égalité des chances.