Culture
De quelle couleur est le caméléon ? – Par Abdesslam Benabdelali
Et si « le caméléonisme » n'est pas un voile occultant la réalité des choses ? La réponse traditionnelle à ces questions trouve son appui dans la distinction entre deux mondes : celui des apparences trompeuses, et celui censé abriter la vérité des êtres, leur nature et leur essence
À partir de l’image du caméléon et de ses couleurs changeantes, le philosophe Abdesslam Benabdelali, membre de l’Académie du Royaume du Maroc, se penche sur l’une des plus anciennes obsessions de la philosophie : faut-il chercher, derrière les apparences, une vérité plus profonde et plus stable ? En convoquant Platon, Nietzsche et les grandes mutations de l’herméneutique contemporaine, il renverse la perspective : l’apparence n’est peut-être pas un voile à arracher, mais le lieu même où l’être se manifeste.

Abdesslam Benabdelali
« Ah ! Ces Grecs, comme ils savaient vivre ! Cela demande la résolution de rester bravement à la surface, de s’en tenir à la draperie, à l’épiderme, d’adorer l’apparence et de croire à la forme, aux sons, aux mots, à tout l’Olympe de l’apparence. Ces Grecs étaient superficiels…par profondeur ! »
F.Nietzsche
Le sens de cette question est aussi ancien que la pensée philosophique elle-même. Elle vise fondamentalement à interroger ce qui se cache derrière les apparences, à se demander si les couleurs changeantes que prend le caméléon ne sont que des masques dissimulant la couleur « véritable », et si « le caméléonisme » n'est pas un voile occultant la réalité des choses ?
La réponse traditionnelle à ces questions trouve son appui dans la distinction entre deux mondes : celui des apparences trompeuses, et celui censé abriter la vérité des êtres, leur nature et leur essence. Le célèbre mythe de la caverne, qu'évoque Platon au septième livre de La République, illustre bien cette distinction : il représente le passage du monde des apparences au monde des idées comme le mouvement forcé d'un regard qui se détourne des ombres pour se diriger vers la lumière éblouissante, apprenant peu à peu à contempler la vérité.
Ici, le « caméléonisme » est considéré comme un simple jeu voué à l'échec, sur lequel triomphe la compréhension qui cherche à percer, derrière la ruse, la vérité. L'objectif de l'interprétation devient alors d'atteindre le sens caché derrière la forme, de saisir l'essence dissimulée derrière les apparences, et les profondeurs cachées sous les surfaces.
Cette théorie de l'interprétation a su résister à de nombreuses mutations scientifiques et intellectuelles. Elle a dû, elle aussi, se colorer de teintes diverses, transportant les significations d'un monde transcendant pour les faire habiter les choses et loger dans les mots. Cependant, elle a fini par recevoir des coups décisifs de la part des grands maîtres de l’herméneutique contemporaine, que Michel Foucault réunit dans la triade « Nietzsche, Freud, Marx » — une triade qui renvoie à toute une épistémè plutôt qu'à des noms de philosophes.
Si nous devions recourir à cette théorie de l'interprétation pour répondre à la question de notre titre, nous dirions : le caméléon est ce qu'il paraît être. Si nous lui arrachions la peau, nous mettrions peut-être fin à une « tromperie », mais nous ne dévoilerions pas pour autant la vérité derrière le changement des couleurs apparentes.
Nietzsche se demande : «Qu’est-ce que l’“apparence” pour moi maintenant ? Certainement pas le contraire d’une quelconque essence...Certainement pas un masque mort que l’on pourrait placer sur un X inconnu et que l’on pourrait aussi enlever !...L’apparence est pour moi la chose même qui vit et agit.»
Ce qui apparaît est ce qui apparaît. Il n'y a pas nécessairement, derrière le rideau, une réalité d'un autre ordre qui attendrait d'être dévoilée. « S'il y a un masque, comme dit Nietzsche, il n'y a rien derrière lui. » Ici, l'apparence retrouve toute sa richesse. Cela signifie que, chez Nietzsche, dépasser l’illusion de l’apparence ne conduit pas à un monde de la vérité pure. Nous demeurons au contraire dans le monde de l’apparence, mais avec la conscience qu’elle est apparence. Le masque, chez Nietzsche, n'est pas ce qui dissimule la vérité ; il est une forme de manifestation, là où la vérité ne saurait apparaître à l'état nu.
C’est là que se manifeste la différence entre Nietzsche et certaines formes de critique des illusions : il ne dit pas « ôtez le masque pour accéder à la vérité », mais il semble plutôt nous inviter à voir le masque non comme un obstacle à la vérité, mais comme l'une des formes sous lesquelles le vrai peut se manifester.
L'être ne se donne alors qu'à travers les qualités de son apparence, tandis que les profondeurs elles-mêmes deviennent ainsi des effets produits par le jeu de l'apparaître, plutôt qu'un arrière-monde dissimulé derrière lui, elles sont des effets des surfaces — précisément l'effet de leur pli et repli. Elles sont ce qui naît du fantasme que suscite en nous l'apparent, nous empêchant de le considérer comme un simple apparent.
Le caméléonisme ne désigne donc plus seulement une capacité à changer de couleur ; il devient une manière d'être au monde : apparaître en se dérobant, se manifester sans jamais se livrer tout entier. C'est en ce sens que la taqiyya التقيّة cesse alors d'apparaître comme le trait particulier d'une doctrine théologique ou philosophique pour devenir une figure plus générale de l'être : un être qui ne se manifeste qu'en se dérobant, qui ne se révèle qu'en se dissipant.
La question n'est donc plus de savoir de quelle couleur est réellement le caméléon, mais de comprendre que sa couleur n'est jamais séparée de son devenir-caméléon. Chercher sa « vraie » couleur, ce serait encore chercher derrière l'apparence une essence qui lui serait étrangère.