Culture
Cinéma, mon amour de Driss Chouika: Killers of the flower moon, une pénible représentation du mal colonial
Dans ce film, Scorsese place la caméra du côté des criminels, nous immergeant dans leur quotidien, leurs conciliabules, leur violence froide, transférant ainsi le poids émotionnel de la souffrance des Osages vers le tourment psychologique du bourreau
Dans cette chronique de Cinéma, mon amour, Driss Chouika revient sur Killers of the Flower Moon , l’un des films les plus ambitieux de Martin Scorsese. À travers le massacre des Osages dans l’Amérique des années 1920, le cinéaste ausculte la violence coloniale, l’avidité et la banalité du mal, au risque toutefois de déplacer le centre de gravité du récit vers les bourreaux et de reléguer les victimes à l’arrière-plan.

Driss Chouika
« C'est toute ma vie, m'occuper de ce que nous sommes. J'ai trouvé que cette histoire se prêtait à cette exploration plus approfondie ».
Martin Scorsese.
Sorti le 1er octobre 2010 au Royaume-Uni et le 9 mars 2011 en France, trois prix au Festival de Dinard du film britannique en 2010, « Killers of the Flower Moon » de Martin Scorsese demeure l’un de ses films les plus ambitieux et les plus dérangeants. Adapté de l’enquête de David Grann, le long métrage raconte la série de meurtres perpétrés contre la nation Osage dans l’Oklahoma des années 1920, après la découverte de pétrole sur leurs terres. Mais loin de se réduire à un simple film de « faits divers » ou à un western classique, l’œuvre se présente comme une méditation douloureuse sur la complicité, le déni et la banalité du mal. Scorsese lui-même résume ainsi son projet : « C'est toute ma vie, m'occuper de ce que nous sommes. J'ai trouvé que cette histoire se prêtait à cette exploration plus approfondie ». Cette citation de Scorsese indique d’emblée le déplacement opéré par le cinéaste : l’enquête policière cède la place à une interrogation plus vaste sur l’indifférence collective et la violence systémique. Avant de préciser plus sa pensée en précisant : « Je suppose que pour moi, chaque film est un labeur d'amour, et j'insiste sur les deux mots : “labeur“ et “amour“. Ce faisant, Scorsese a pris un risque considérable : faire d’un film sur le génocide amérindien un drame centré sur la psyché des bourreaux blancs. C’est précisément cette tension, entre nécessité mémorielle et écueil de la représentation, qui constitue à la fois la force et la limite de l’œuvre.
UNE PÉNIBLE REPRÉSENTATION DU MAL COLONIAL
Même s’il peut paraître dur et pénible, le choix narratif de « Killers of the Flower Moon » est son point de vue. Pour bien mettre l’accent sur la dure réalité du mal colonial, le film suit principalement Ernest Burkhart, interprété par Leonardo DiCaprio, neveu crédule et médiocre du « Roi » William Hale, campé par Robert De Niro, manipulateur qui orchestre l’élimination systématique des Osages pour s’approprier leurs droits pétroliers. Scorsese place la caméra du côté des criminels, nous immergeant dans leur quotidien, leurs conciliabules, leur violence froide, transférant ainsi le poids émotionnel de la souffrance des Osages vers le tourment psychologique du bourreau. Ce choix et la stratégie qui en découle, rappellent évidemment « Les affranchis » ou « Casino », où Scorsese faisait du point de vue des gangsters un outil de séduction et de dénonciation. Mais ici, l’effet est plus trouble. Scorsese met l’accent en prenant tout son temps pour immerger les spectateurs dans la sauvagerie sans bornes, les actes abominables du mal absolu. Le problème est qu’avec cette immersion dans la psyché des oppresseurs, Scorsese a pris le risque d’éclipser les victimes.
Ainsi, à force d’y insister lourdement, Hale et Ernest ne sont plus vus comme des monstres sadiques, mais des hommes ordinaires, guidés par l’appât du gain et un sentiment de supériorité raciale si profond qu’ils n’ont même pas conscience de leur barbarie. Certes, Scorsese montre comment la violence s’inscrit dans des structures légales et familiales, mais le système monté par ces « gardiens » blancs, qui contrôlent les finances des Osages jugés inférieurs, transforme le vol en administration légitime. C’est pour cela que certains critiques ont considéré que l’approche de Scorsese paraît avoir ses limites. Autrement dit, Scorsese paraît montrer sans juger, accumulant les scènes de cruauté sans les hiérarchiser, comme s’il était lui-même submergé par l’ampleur des crimes. C’est peut-être une lecture bien sévère, mais elle touche à une difficulté réelle : comment filmer l’indicible sans le spectaculariser, sans l’esthétiser, sans le réduire à un divertissement macabre ? Pour ces critiques, le relatif échec du film à exprimer pleinement et explicitement l’horreur deviendrait alors son sujet même : une sorte de lamentation cinématographique sur les limites de la représentation du mal colonial.
Pour ces critiques, la faiblesse relative du film vient essentiellement du fait que Scorsese semble avoir renoncé à une part de sa virtuosité stylistique. On n’a plus retrouvé les travellings vertigineux et les ruptures de rythme qui caractérisaient ses premiers chefs-d’œuvre. Ici, la mise en scène est plus posée, plus contemplative, presque clinique. Cette esthétique de la retenue paraît bien déconcertante. En refusant les expressions du suspense et du rythme trépidant, Scorsese force une forme de contemplation douloureuse. C’est un choix certes honorable, mais qui enlève beaucoup à la réalité hautement dramatique du génocide des Osages.
Malgré cette faiblesse, « Killers of the Flower Moon demeure une œuvre profondément ambivalente. Elle place les spectateurs du côté des bourreaux pour mieux les confronter à leur propre complicité.
FILMOGRAPHIE SÉLECTIVE DE MARTIN SCORSESE
« Who’s That Knocking at my Door » (1967) ; « Bertha Boxcar » (1972) ; « Taxi Driver » (1976) ; « New York, New York » (1977) ; « Raging Bull » (1980) ; « La valse des pantins » (1983) ; « After Hours » (1985) ; « La couleur de l’argent » (1986) ; « La dernière tentation du Chrisr » (1988) ; « Les affranchis » (1990) ; « Les nerfs à vif » (1991) ; « Le temps de l’innocence » (1993) ; « Casino » (1995) ; « Kundun » (1997) ; « A tombeau ouvert » (1999) ; « Gangs of New York » (2002) ; « Aviator » (2004) ; « Les infiltrés » (2006) ; « Shutter Island » (2010) ; « Le loup de Wall Street » (2013) ; « Silence » (2016) ; « The Irishman » (2019) ; « Killers of the Flower Moon » (2023).