Culture
The American Experiment sur Netflix : l’Amérique face au miroir de ses promesses fondatrices - Par Mounia Benatia
La série remonte aux années qui précèdent l’indépendance, suit la guerre contre la Couronne britannique, la rédaction de la Déclaration d’indépendance, les difficultés de l’union naissante, l’élaboration de la Constitution et enfin les premières années de la présidence de George Washington
Par Mounia Benâtia
À l’occasion du 250e anniversaire des États-Unis, Netflix revisite la naissance de la démocratie américaine avec The American Experiment : Une nation à l’épreuve du temps. Produite notamment par Tom Hanks et réalisée par Brian Knappenberger, cette série documentaire en cinq épisodes confronte les idéaux de liberté et d’égalité proclamés par les fondateurs aux contradictions qui ont accompagné leur mise en œuvre. La critique (américaine) salue largement la rigueur et l’équilibre du projet, tout en lui reprochant parfois un traitement trop sage et académique. Il a surtout traité la question des autochtones et des noirs à la marge d’un documentaire, comme seuls les Américains savent en produire, tout à la gloire, nuancée par intermittence, de la Révolution américaine.
Une expérience politique vieille de 250 ans
L’ambition de The American Experiment tient presque tout entière dans une question : un peuple peut-il réellement se gouverner lui-même ? C’est, selon Netflix, l’interrogation radicale qui traverse la Révolution américaine et autour de laquelle s’organisent les cinq épisodes de la série.
Diffusée depuis le 24 juin 2026, la série remonte aux années qui précèdent l’indépendance, suit la guerre contre la Couronne britannique, la rédaction de la Déclaration d’indépendance, les difficultés de l’union naissante, l’élaboration de la Constitution et enfin les premières années de la présidence de George Washington. Les cinq épisodes, d’une durée supérieure à une heure chacun, conduisent ainsi le spectateur de la contestation coloniale à la naissance du système politique américain sans négliger ses ambiguïtés.
Réalisé par Brian Knappenberger et produit notamment par Tom Hanks et Gary Goetzman, le documentaire mêle reconstitutions historiques, commentaires d’historiens et interventions de personnalités politiques contemporaines.
Les contradictions originelles au cœur du récit
La série ne se contente pourtant pas d’un récit héroïque de la fondation des États-Unis. Son intérêt principal réside dans la confrontation permanente entre les principes proclamés par les fondateurs et la réalité politique et sociale du pays qu’ils construisent. Dont le particulier système électoral américain qui porte encore la marque des compromis difficiles de la Convention de Philadelphie de 1787. Il ne repose pas sur la seule majorité nationale des suffrages, mais combine poids démographique et égalité fédérale des États. Ce sont surtout les désaccords sur leur représentation au Congrès, opposant grands et petits États, qui faillirent faire éclater la Convention. Le compromis du Connecticut permit finalement de préserver l’Union tout en conciliant boiteusement représentation proportionnelle et égalité entre États.
Liberté, représentation, pouvoir individuel et gouvernement par le peuple sont évoqués en même temps que l’esclavage et l’exclusion de larges catégories de la population. Thomas Jefferson qui porte le plume de la Déclaration d’indépendance avait des esclaves, notamment un jeune garçon noir d’environ 14 ans en 1776 et accompagnait Thomas Jefferson comme serviteur personnel lorsque celui-ci séjourna à Philadelphie et rédigea la Déclaration. Monticello, l’institution historique qui gère aujourd’hui le site de la propriété éponyme de Jefferson, le décrit explicitement comme « un adolescent réduit en esclavage qui accompagna Jefferson à Philadelphie en 1776 »
Le contraste est évidemment saisissant : Jefferson rédigeait alors le texte affirmant que « tous les hommes sont créés égaux » tout en étant accompagné d’un adolescent qu’il possédait comme esclave. Robert Hemmings restera à son service pendant plusieurs années avant d’obtenir son affranchissement en 1794.
C’est précisément ce qui donne à The American Experiment sa dimension contemporaine. Le film ne traite pas la Révolution américaine comme un événement définitivement achevé. Les querelles du XVIIIe siècle sur la représentation, le pouvoir fédéral, les libertés individuelles ou les minorités sont constamment rapprochées des fractures politiques actuelles.
La présence de personnalités aussi différentes que Hillary Clinton, Kamala Harris, Al Gore, Mike Pence, Ted Cruz ou Rand Paul répond à cette volonté d’offrir un panorama politique très large. Brian Knappenberger défend d’ailleurs l’idée que « l’expérience » américaine reste en cours : les institutions créées il y a deux siècles et demi doivent toujours démontrer leur capacité à résister aux divisions du pays.
Une critique professionnelle séduite, et un public bien plus que mitigé
La réception critique est jusqu’ici très favorable. Rotten Tomatoes, n site américain qui agrège les critiques de films et de séries, affiche un Tomatometer de 100 %, établi toutefois sur seulement sept critiques professionnelles. Le contraste est spectaculaire avec le score attribué par les spectateurs, qui se situe à 32 %
The Times attribue quatre étoiles sur cinq à la série et y voit une œuvre à la fois incisive et cérébrale, qui considère la démocratie américaine non comme un édifice terminé mais comme une construction toujours inachevée. The Hollywood Reporter souligne pour sa part l’intérêt de replacer les angoisses politiques contemporaines dans une histoire beaucoup plus longue : les incertitudes traversant aujourd’hui les États-Unis ne seraient pas totalement inédites. (
Le risque d’un documentaire trop sage
Les réserves portent davantage sur la forme. The Guardian, qui lui attribue également quatre étoiles sur cinq, reconnaît le sérieux et la richesse documentaire de l’ensemble mais souligne son caractère extrêmement dense et son souci presque ostentatoire de l’équilibre. La multiplication des intervenants prestigieux et des faits peut finir par donner à la série une allure très scolaire.
C’est le paradoxe de The American Experiment. Sa prudence le protège du pamphlet partisan, mais elle peut également lui retirer une partie de sa force dramatique. Là où d’autres grandes fresques historiques assument davantage le point de vue de leurs auteurs, le réalisateur Knappenberger privilégie la démonstration, la pluralité des témoignages et la pédagogie. Le parti pris est sans ambiguïté. Il est tout à la gloire, nuancée par intermittence, des Etats Unis d’Amérique, un empire original comme le monde n’en avait jamais vu auparavant
Une démocratie conçue comme une promesse
Au bout de ces cinq épisodes, le véritable sujet n’est donc peut-être ni Washington, ni Jefferson, ni même la Révolution américaine. C’est l’écart entre une promesse et sa réalisation.
Les États-Unis ont proclamé très tôt des principes d’une puissance universelle tout en construisant une société qui en excluait immédiatement une partie de ses habitants. Dont notamment, outre les Afro-américains, les autochtones, communément appelés les Indiens, exclus de traité de paix entre les novelles Etats Unis, treize colonies en ce moment, et la Couronne britannique, et qui feront aussitôt les frais de l’expansion vers l’Ouest. The American Experiment les évoque mais ne s’attarde pas trop sur ce chapitre.
Netflix ne fait pas de cette contradiction à une accusation rétrospective. Il en fait le moteur même de l’histoire américaine : génération après génération, de nouveaux groupes ont demandé que les principes proclamés à la naissance de la République leur soient effectivement appliqués. Le résultat est connu sans que Netflix qui ne déroule pas jusqu’à aujourd’hui l’expose explicitement : des autochtones totalement absents ou presque du tableau et des descendants des esclaves toujours dans la difficulté malgré Barak Obama, le premier président noir américain.
Pourtant, ses ancêtres, deux cent cinquante ans auparavant, avait activement pris part à la Révolution américaine et la guerre d’indépendance.
Deux cent cinquante ans plus tard, le documentaire laisse ainsi la question ouverte : l’expérience américaine a-t-elle réussi ? Sa réponse implicite est plus intéressante qu’un oui ou qu’un non. L’expérience n’est tout simplement pas terminée.