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Sebta et la fabrique des certitudes 2/2 – Par Mohamed Benabdelkader
Le public, absorbe, amplifie et passe à la vague suivante. Ceux qui le dirigent le savent. Ils ne s’adressent plus à des citoyens capables de juger mais à une audience qu’ils veulent maintenir captive. Le portrait fallacieux publié par El Pais, présentant la jeune immigrée (Wafae Atid) à la vie de voyages et de luxe, comme la victime, en est un exemple éloquent.
Dans le première partie, revenant sur la crise de Sebta, l’analyste et ancien ministre Mohamed Benabdelkader a interrogé moins les faits eux-mêmes que la manière dont ils ont été racontés, interprétés et transformés en certitudes dans l’espace public espagnol. Dans cette deuxième partie, il se penche sur ce que la crise de Sebta révèle de la manière dont une partie du débat public espagnol transforme soupçons, récits et émotions en certitudes. Et dissèque l’emballement médiatique, la polarisation politique et la logique de mobilisation qui contribuent à faire reculer l’examen des faits au profit de l’intempestif. Il oppose à cette dérive une autre Espagne, attachée au doute, à la raison, au dialogue et à une relation plus mature avec le Maroc.

Mohamed Benabdelkader
La crise de Sebta montre que l’enjeu ne réside pas seulement dans les faits eux-mêmes, mais dans la manière dont ils sont nommés, interprétés et progressivement transformés en certitudes. Entre communication institutionnelle défaillante, manipulation médiatique, circulation numérique des récits et montée des cadrages émotionnels, une interprétation peut finir par s’imposer avant même que les faits aient été pleinement établis.
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C’est précisément cet écart entre la simple circulation des opinions et la véritable délibération que permet d’interroger la notion habermassienne de raison communicationnelle, une opinion publique démocratique ne se définit pas par le nombre de voix qui s’expriment, mais par sa capacité à confronter les points de vue, à soumettre les affirmations à la critique et à laisser place au doute. La crise de Sebta apparaît ainsi comme un révélateur d’une transformation plus profonde de l’espace public espagnol, où la pluralité et le débat semblent parfois céder devant la répétition, l’émotion, la polarisation et la fabrication de certitudes partagées.
De l’opinion publique au public
Il y a aujourd’hui quelque chose de particulièrement saisissant dans cette transformation. Il est pour le moins curieux de constater que, dès que le Maroc apparaît à l’horizon du débat, l’opinion publique espagnole semble abandonner l’architecture du raisonnement pour se livrer à une masse de bruits. Un « public » comme dans les stades. Une multitude qui n’a plus besoin de comprendre, seulement de vibrer. Qui n’a plus besoin de raisonner, seulement de réagir. Qui n’a plus besoin d’être plurielle, seulement d’être unanime dans l’instant.
Le public devient alors l’inconscient collectif en action, il ne raisonne plus, il ressent, il ne discute plus, il s’identifie, il ne mesure plus, il s’exalte. On ne lui demande plus ce qu’il pense, on lui demande de réagir, d’exploser en likes, de partager avant de comprendre, de se joindre au chœur de l’indignation. On n’attend plus de lui une réflexion, mais une réaction, non une conscience critique, mais une adhésion instantanée.
Si Ortega y Gasset sortait aujourd’hui la tête de sa tombe pour commenter la rage médiatique contre le Maroc en pleine crise de Ceuta, il reconnaîtrait immédiatement les symptômes de son vieux diagnostic : le retour violent de l’homme-masse. Un retour qui investit peu à peu les rues, les réseaux sociaux, les plateaux de télévision et les chaînes de radio. Dans La révolte des masses, Ortega y Gasset a décrit l’homme-masse comme un type d’être humain prédominant dans la société moderne de masse, caractérisé par la médiocrité, le conformisme et le rejet de toute exigence supérieure. L’homme-masse se sent « comme tout le monde » et n’est pas angoissé d’être identique aux autres, renonçant à son individualité. Il ne se valorise pas lui-même pour des raisons particulières, mais proclame le « droit à la vulgarité ». Il se sent égal à tous les autres et s’en satisfait. Il rejette l’effort, l’excellence et la discipline, tout en se croyant titulaire de tous les droits sans obligations.
À l’image de ces chroniqueurs bavards d’aujourd’hui, qui se croient experts en défense, en renseignement et en géopolitique, l’homme-masse est un authentique señorito satisfecho, un spécialiste à l’esprit étroit qui, installé dans le confort de son petit domaine, étend son ignorance bien au-delà des limites de son champ. Il intervient en tout par la violence ou l’imposition, sans compétence.
La convulsion médiatique et discursive contre le Maroc n’est que la métaphore vivante de ce retour de l’homme-masse, une force qui dynamite la fonction de l’opinion publique, laquelle, de son côté, exigeait encore un effort qui consiste à distinguer, prioriser et justifier. Le public, lui, n’exige rien. Il absorbe, amplifie, oublie et passe à la vague suivante. Et ceux qui le dirigent le savent parfaitement. Ils ne s’adressent plus à des citoyens capables de juger. Ils s’adressent à une audience qu’ils veulent maintenir captive. Ils dosent la lumière, le rythme, le climax. ils construisent les personnages, distribuent les rôles, désignent les victimes et les coupables Ils gèrent les affects, non les arguments.
Il suffit, pour s’en convaincre, de regarder la manière dont certains récits sont fabriqués, ainsi de ce portrait fallacieux publié par El Pais, présentant la jeune immigrée (Wafae Atid) comme la victime d’une famille qui lui aurait interdit d’étudier, de voyager et de s’habiller librement, ou encore de l’argument avancé par la ministre (Sumar) de la Jeunesse et de l’Enfance (Sira Rego) pour justifier la non-facilitation du retour des mineurs au Maroc, renvoyant à l’absence supposée de structures familiales et de centres d’accueil garantissant suffisamment leurs droits et leur protection.
Dans ces récits, le fait n’est plus soumis à l’examen, il est absorbé par la dramaturgie. La complexité disparaît derrière le personnage, la nuance derrière l’indignation et l’argument derrière l’émotion. Le public n’est plus invité à juger, il est invité à ressentir, à s’identifier et à prendre parti.
Le Maroc le Maroc le Maroc…
Dans les jours de crise, le paysage médiatique espagnol semble se transformer ainsi en un chœur parfaitement accordé, obsessivement synchronisé autour d’un seul mot : Marruecos. Marruecos ici, Marruecos là, Marruecos derrière ceci, Marruecos derrière cela. Que nous cache Marruecos ? Que prétend Marruecos ? Tout semble renvoyer au Maroc, comme s’il n’y avait pas d’autre cause à chercher, d’autre acteur à interroger, d’autre nom à prononcer. Le Maroc, encore et encore, jusqu’à en faire une sorte de substantif totémique, comme s’il était le seul mot encore disponible dans le dictionnaire de la géopolitique ibérique. La pluralité intelligible a donc été remplacée par l’inconscient collectif et l’opinion publique par le public, qui, bien sûr, ne cesse d’applaudir, car le public n’a jamais eu besoin de comprendre pour se sentir exister.
Même si le gouvernement de Pedro Sanchez répète inlassablement, qu’il n’existe aucune preuve, les médias et la quasi-totalité de la classe politique continuent pourtant d’accuser le Maroc, comme si la certitude n’était qu’une formalité gênante, plutôt qu’une exigence élémentaire de toute accusation sérieuse.
Comme si le Maroc, bouc émissaire de luxe et incarnation contemporaine du vieux « Maure sur la Côte », constituait le décor idéal d’une précampagne en quête d’un adversaire commode - ce que le communiqué du ministère marocain des Affaires étrangères n’a d’ailleurs pas manqué de relever avec une remarquable clarté. La vérité ? Le respect du voisin ? L’honnêteté intellectuelle ? Des détails mineurs, presque décoratifs, face à la grande machinerie de mobilisation des votes.
Dans ce carnaval de marrocophobie, devenu rituel cathartique d’une inquisition postmoderne, le scénario semble écrit d’avance : stigmatiser le Maroc, le désigner, le diaboliser, rompre avec lui et, dans cette escalade, aller jusqu’à prêcher sa destruction, comme l’a fait un séparatiste sahraoui de service sur plusieurs chaînes de télévision, et pousser ainsi la diabolisation du Maroc jusqu’à en faire l’ennemi absolu.
Il ne s’agit même plus de pensée unique, qui désigne une doctrine dans laquelle seule une façon d’analyser, de juger et de penser le monde est présentée comme légitime, en écartant ou en disqualifiant automatiquement tout point de vue divergent. Ici, il s’agit de passion unique : une seule émotion, une seule vibration, une seule rage partagée. Un espace où la droite se fond avec l’extrême droite, où l’extrême droite embrasse l’extrême gauche, où l’indépendantiste danse avec le souverainiste. Tous unis, non pour quelque chose, mais contre quelque chose, contre le Maroc. Tous mobilisés, non par la raison, mais par le pouls accéléré de l’indignation. Une multitude hypnotisée, mue par l’impulsion et guidée davantage par le cœur que par la raison.
Le torero sans taureau
Et dans ce cocktail émotionnel, l’adrénaline néocolonialiste monte si haut qu’elle ne distingue plus entre réalité et fiction, entre intérêt national et spectacle électoral. Elle monte comme un vin de table, il échauffe la tête, délie la langue et transforme chaque geste en pose, chaque mot en cri, chaque doute en certitude. Dans ce théâtre de l’indignation, la vérité n’appartient plus à celui qui la démontre, mais à celui qui crie le plus fort. La raison a été remplacée par le volume, semble avoir raison celui qui simplifie le plus, qui crie le plus, qui insulte le plus. Il suffit d’écouter Gabriel Rufián, porte-parole d’ERC, qui semble insulter plus qu’il ne respire, pour comprendre jusqu’à quel point le bruit peut en venir à occuper la place de l’argument.
La vérité, en ces jours, semble être la propriété du plus fanfaron, de celui qui ose même piétiner le drapeau du voisin, du plus complotiste, qui découvre des ennemis et des conspirations jusque dans la soupe, du plus bavard, qui transforme la diplomatie en une corrida et la négociation en un coup de cape. Elle est, en définitive, le patrimoine du plus torero, celui qui plante les pieds, ouvre les bras et défie le vent… même s’il n’y a pas de taureau ! Et au centre de l’arène, bien sûr, se trouve le Quichotte de service, celui qui charge contre des moulins en croyant à des géants, celui qui confond le bruit avec la fureur et la fureur avec la gloire. Un héros de carton-pâte, forgé dans les déclarations et les unes, qui n’a pas besoin de bataille réelle pour se sentir vainqueur.
Attaquer le Maroc n’est pas une politique étrangère, c’est une stratégie de marketing. Se pavaner contre le voisin du sud ne demande pas de stratégie, seulement un micro. Et ainsi, entre déclarations et unes, les héros du moment se forgent sans besoin de bataille, seulement avec une carte mal regardée et un ennemi opportunément proche. La dignité, apparemment, a aussi un prix de campagne. Et dans cette enchère, le meilleur enchérisseur n’est pas le plus honnête, ni le plus prudent, ni celui qui respecte le plus, c’est celui qui sait le mieux interpréter le rôle du patriote enragé, même s’il n’est rien de plus qu’un fossile communiste à vocation séparatiste.
Malgré tout
Malgré tant de fanfarons, de bavards et de toreros sans taureau, l’Espagne n’a pas cessé de donner des signes d’autre chose. Il y a encore des figures publiques qui ont eu le courage moral non seulement de questionner ceux qui accusent, sans preuves, le Maroc d’être responsable de l’entrée massive d’immigrés à Ceuta, mais aussi d’ouvrir un véritable débat sur l’avenir des deux villes enclavées dans le nord du Maroc.
Au milieu de tant d’hystérie inquisitoriale, il y a eu des citoyens espagnols honnêtes qui ont préféré enquêter plutôt que de répéter, de confronter plutôt que d’accuser. Ils ont cherché par eux-mêmes et ont trouvé des vidéos montrant comment les forces de l’ordre marocaines tentaient de contenir l’afflux d’immigrés irréguliers.
Malgré tant de bruit, nous continuerons de croire au potentiel immense de la raison communicative dans l’opinion publique espagnole. Nous continuerons de croire en cette autre Espagne, la vraie Espagne d’Ortega y Gasset et d’Unamuno, l’Espagne qui ne crie pas, mais qui pense, qui n’impose pas, mais qui dialogue, qui n’a pas besoin de fabriquer des ennemis pour affirmer son existence.
Car une société démocratique ne se reconnaît pas au volume de ses cris, mais à sa capacité d’écouter, de douter et de penser contre elle-même. Et surtout lorsqu’il s’agit d’un voisin trop proche pour être ignoré, trop important pour être traité comme un ennemi, trop souverain pour être réduit au rôle de partenaire subordonné.
La maturité d’une relation entre voisins ne consiste pas à nier leurs désaccords, mais à apprendre à les gérer sans transformer le désaccord en hostilité, la différence en menace, ni la revendication territoriale en offense. Elle consiste, plus profondément, à accepter que l’on puisse être voisins sans être d’accord - et à comprendre qu’une revendication territoriale, si sensible soit-elle, ne devient pas pour autant une déclaration d’hostilité.