Politique
Benkirane et le PJD, une histoire qui n’est pas finie - Abdelaziz Koukass
Benkirane apparaît ici comme une ressource politique que l’on ne saurait réduire à l’éloquence ou à la référence religieuse. Sa force de communication réside dans sa capacité à faire de la politique une conversation compréhensible et facile à relayer : anecdote personnelle, plaisanterie, colère, digression ou confrontation directe.
Passé de 13 sièges en 2021 à 54 lors des législatives du 23 septembre 2026, le Parti de la justice et du développement retrouve une capacité de concurrence. Abdelaziz Koukass décrypte un résultat où la Abdalilah Benkirane joue un rôle central dans ce retour du PJD, donné pour ‘’mort’’ il y a cinq ans. Il invite aussi à examiner le vote sanction, la solidité du parti et la diversité des attentes électorales.

Abdelaziz Koukass
Un retour qui dément les pronostics
Les résultats des dernières élections législatives marocaines montrent qu’il était prématuré en 2021 de prononcer la fin du Parti de la justice et du développement (PJD). Le passage de 13 sièges en 2021 à 54 lors du scrutin du 23 septembre 2026 traduit le retour d’une réelle capacité à concourir, sans pour autant signifier que le parti a retrouvé sa position d’autrefois. Ce retour politique dépasse le seul décompte parlementaire : il pose la question de la persistance d’une demande sociale en faveur d’un parti dont on pensait que l’expérience gouvernementale avait épuisé le crédit, et de la capacité de Benkirane à rester influent malgré les critiques sévères dont il fait l’objet.
Affirmer que les résultats du PJD ont dépassé les attentes suppose de préciser de quelles attentes il s’agit. Une enquête qui mesure les intentions de vote n’est pas la même chose qu’une impression forgée par les commentaires médiatiques. À mon sens, une part de la surprise tient à la confusion entre le recul d’un parti et la disparition de sa base, entre le volume sonore de ses adversaires et l’étendue de leur public. J’estime toutefois, pour ma part, que le succès obtenu par le PJD doit beaucoup à la personnalité de son chef.
La force d’une parole reconnaissable
On peut être en désaccord avec Abdelilah Benkirane sur ses choix, ses positions et le bilan de son expérience. Il est pourtant difficile de nier sa capacité à rester présent et à faire de chacune de ses prises de parole un événement qui suscite des réactions, favorables ou hostiles. Dans un paysage politique où beaucoup de discours paraissent semblables et ternes, il garde une voix reconnaissable et la capacité de pénétrer le débat public, en touchant un auditoire qui dépasse la base militante de son parti. Sa force est de parler la langue des gens : il recourt au récit, à la plaisanterie et à la polémique, et traduit les questions politiques en propos proches de leurs expériences et de leurs émotions quotidiennes.
Malgré toutes les critiques qui l’ont visé, le discours de Benkirane n’a perdu ni sa capacité d’influence ni son pouvoir de provocation. Il demeure vigoureux et percutant, mobilisant ses partisans autant qu’il fait réagir ses adversaires. Même lorsqu’il force le trait ou suscite la controverse, il contraint les autres à se positionner et conserve dans le débat une place qu’il est difficile d’ignorer. En politique, cette capacité ne découle pas des seules fonctions au sein d’un parti et ne se fabrique pas par des campagnes de communication, quels qu’en soient les moyens.
Une grande part des soutiens et des gains obtenus par le PJD tient à sa présence personnelle, à son énergie oratoire et à sa faculté de transformer la sympathie en mobilisation. Cela n’efface ni le travail des militants ni le poids de l’organisation, mais souligne le rôle d’un dirigeant qui a donné au parti un visage, une voix et un lien affectif avec son public. Le défi le plus profond est peut-être là : comment le parti peut-il transformer la force de Benkirane en un acquis institutionnel durable, afin que sa présence ne dépende pas à ce point de l’aptitude d’un seul homme à parler et à convaincre ?
Le vote sanction et la résistance de l’organisation
Le premier élément susceptible d’expliquer le retour du PJD, à titre d’hypothèse, est le vote sanction. L’électeur compare toujours les expériences qu’il a vécues aux promesses qui, à ses yeux, n’ont pas été tenues. Lorsqu’il ressent une baisse de son pouvoir d’achat ou le blocage des perspectives d’ascension sociale, il peut reconsidérer ses choix passés. Revenir au PJD ne revient pas nécessairement à absoudre son bilan : cela peut signifier que l’alternative n’a pas convaincu et que la déception présente a modifié la sévérité du jugement porté sur le passé.
Un deuxième élément est la capacité de l’organisation partisane à se restructurer. Des sièges peuvent être perdus en une nuit, mais les relations locales, l’expérience électorale et l’identité commune ne s’évanouissent pas aussi vite. Le PJD a bénéficié du maintien d’un vaste noyau de militants engagés, capables de mobiliser lorsque les conditions de la compétition s’améliorent. Pour mesurer le poids de ce facteur, il faut toutefois comparer les voix et la participation circonscription par circonscription : le seul gain de sièges ne dit pas combien d’électeurs sont revenus, combien de nouveaux électeurs ont rejoint le parti, ni où cela s’est produit.
Une familiarité qui nourrit le charisme
Benkirane apparaît ici comme une ressource politique que l’on ne saurait réduire à l’éloquence ou à la référence religieuse. Sa force de communication réside dans sa capacité à faire de la politique une conversation compréhensible et facile à relayer : anecdote personnelle, plaisanterie, colère, digression ou confrontation directe. Abdalilah Benkirane a conservé un style oratoire qui donne des visages et des noms aux affrontements et ramène les questions abstraites au langage des relations quotidiennes. De nombreux électeurs voient assurément en lui quelqu’un dont ils peuvent comprendre les motivations, même lorsqu’ils contestent ses positions, alors que d’autres discours leur paraissent bien formulés, mais éloignés de leur expérience.
C’est un charisme fondé sur la familiarité autant que sur la stature de chef. Benkirane ne construit pas son image en se conformant constamment au modèle du dirigeant traditionnel. Aux yeux de ses partisans, les défauts mêmes de ses interventions peuvent devenir des signes de spontanéité. Ce que son adversaire voit comme de l’impulsivité, son soutien le perçoit comme de la franchise ; ce qui est interprété comme un écart de langage peut être accueilli comme une libération à l’égard d’un langage artificiel. La différence tient au critère d’appréciation : les uns jugent la précision des propos et leurs effets, les autres y cherchent une présence humaine et un sentiment de proximité.
L’attrait durable de Benkirane tient aussi à ce qu’il permet d’exprimer la colère dans les limites de la participation institutionnelle. Il adopte un langage de confrontation tandis que son parti reste inscrit dans les institutions et dans leur fonctionnement. Cette formule attire ceux qui veulent adresser un avertissement aux élites au pouvoir sans pour autant opter pour une rupture totale. Elle ouvre un espace entre l’acceptation silencieuse et le rejet radical, susceptible de s’élargir quand s’affaiblit le sentiment qu’il existe des solutions de rechange convaincantes.
Villes et campagnes une hypothèse à vérifier
Quant à l’hypothèse d’un meilleur résultat du parti dans les villes que dans les campagnes, elle exige, pour ce scrutin, des résultats détaillés avant de pouvoir être tenue pour une vérité générale. Les différences entre espaces urbains et ruraux sont certes apparues clairement dans les discussions sur les élections de 2015. Elles offrent donc un point de départ pour la comparaison, et non une preuve toute faite de la carte électorale actuelle. Il faut aussi distinguer le nombre de sièges de la part des voix, les grandes villes des petits centres, et le village des périphéries : la précarité existe également en milieu urbain.
Si cette tendance se confirme, il n’y aura pas nécessairement de contradiction entre un discours conservateur et une base urbaine. La ville ne produit pas un modèle culturel unique et la religiosité n’est pas une caractéristique propre aux campagnes. Un fonctionnaire, un petit commerçant ou un diplômé de l’université peut trouver dans le discours du PJD l’expression d’une inquiétude à la fois morale et sociale : la peur de perdre son statut, le sentiment que les possibilités se ferment et le refus de privilèges qui ne paraissent pas mérités. Le vote devient alors un moyen de défendre une certaine conception de l’équité, et non une simple indication du degré de religiosité.
Dans certaines zones rurales, le choix électoral peut passer par des relations plus directes : connaître le candidat, constater sa présence, penser qu’il pourra suivre une revendication ou faciliter l’accès à un service. Cela ne traduit pas un manque de conscience politique, mais des conditions différentes de l’action politique. Une personne qui vit loin des services publics peut donner la priorité à celui qu’elle croit capable de les rapprocher. Il ne suffit donc pas de proclamer sa proximité avec les pauvres : il faut une organisation locale, des candidats dignes de confiance et la capacité concrète de représenter leurs revendications.
Il ne faut pas non plus assimiler la pauvreté à une propension au vote protestataire. La précarité peut accroître le besoin d’intermédiaires, pousser à l’abstention ou faire naître une contestation indépendante des partis. À l’inverse, la dégradation de la situation relative de la classe moyenne peut avoir un effet politique plus marqué que le dénuement chronique, parce qu’elle heurte des attentes anciennes en matière d’éducation, d’emploi et d’ascension sociale. Ces possibilités appellent une enquête de terrain, mais elles aident à comprendre pourquoi la carte électorale ne coïncide pas automatiquement avec celle des besoins sociaux.