Culture
Le vide avant le zéro – Par Abdelfettah Lahjomri
Sur la règle, il existe un petit espace vide qui semble n’avoir aucun sens. Pourtant ce vide paraît plus dangereux que les chiffres eux-mêmes
Avant le zéro sur une règle, il y a ce presque rien : une marge muette, un espace que l’œil oublie et dont personne de s’en préoccupe. Sauf Abdelfettah Lahjomri. Il en fait le point de départ d’une méditation sur ce vide minuscule où se logent bien des choses et des vies hors du compte en attente du décompte qui lui annonce : Ici commence ton existence ! Dont la suite dépend de bien d’autres paramètres.

Abdelfettah Lahjomri
Sur la règle, il existe un petit espace vide qui semble n’avoir aucun sens. Le regard le parcourt rapidement, l’adulte pas plus que l’enfant n’y prête généralement attention, l’enseignant ne l’explique pas et le fabricant ne le justifie pas.
Pourtant ce vide paraît plus dangereux que les chiffres eux-mêmes. Peut-être parce qu’il est la distance qui précède la mesure, la zone qui ne compte pas ; cet espace qui décide où commence le décompte et où s’arrête le désordre. Le zéro dans toute sa majesté n’a pas la liberté de commencer de son propre chef. Même ce rien sans le compte et le décompte s’arrêteraient à neuf, a besoin d’une autorité qui lui accorde le droit de commencer.
Ce que la règle ne mesure pas
Ce vide ressemble à toute une vie que les sociétés traversent avant que l’État ne reconnaisse leur existence. Le pauvre existe avant le recensement ; le marginalisé existe avant les rapports ; les villages oubliés existent avant les cartes. L’être humain souffre de longues années, seulement alors le Haut-commissariat au Plan, entre autres institutions, vient lui dire, avec une froideur administrative : maintenant seulement, tu es devenu un chiffre. Comme si l’existence ne suffisait pas… Comme si la souffrance avait besoin d’un tampon officiel pour devenir réelle.
La politique, elle aussi, raffole de ce vide. Les régimes ne partent pas de zéro, mais de ce qui le précède. Ils aménagent une zone grise pour pouvoir changer les règles à leur guise. Le citoyen croit que la loi est claire, puis découvre soudain une marge non écrite qui engloutit tout.
Pour obtenir un emploi, il faut une « connaissance » ; pour faire valoir un droit, un « intermédiaire » ; pour que la compétence compte, un « nom de famille qui convient ». Ainsi, le petit vide avant le zéro au décompte duquel les fusées décollent pour la lune, devient un empire entier d’ambiguïté délibérée. La culture, à son tour, n’est pas innocente. Combien de talents sont restés dans ce vide parce qu’ils ne correspondaient pas au goût dominant ? Combien d’écrivains sont morts avant que l’institution culturelle ne leur accorde un seul centimètre sur sa règle ?
Celui qui ne trouve pas sa place sur la règle reste suspendu dans le vide qui précède le zéro : ni tout à fait absent ni pleinement reconnu. C’est un être en attente. Dans un Barzakh avant le Barzakh. Même dans son rapport à lui-même, l’être humain porte cette règle impitoyable. Il mesure sa valeur à l’argent, aux diplômes, aux mentions « J’aime », à l’emploi, aux relations, puis se retrouve terrifié dès qu’il a le sentiment d’être revenu dans indéfinissable et inidentifiable espace qui a précédé le Bigbang.
La société moderne ne craint pas l’échec ; elle craint de paraître dépourvue de valeur mesurable. Voilà pourquoi tout le monde court frénétiquement pour prouver avoir dépassé le zéro, ne serait-ce que d’une décimale après le zéro et la virgule.
Un petit vide à la dimension d’une société
Nous savons que le zéro lui-même est une invention de génie qui a sauvé les mathématiques et la pensée humaine. Pourtant, dans la réalité sociale, il est devenu une accusation. Lorsque nous disons de quelqu’un qu’il est un « zéro », nous ne décrivons pas un nombre : nous prononçons un verdict qui le réduit à néant.
Ce petit vide avant le zéro n’est pas une erreur de conception de la règle. C’est l’aveu dissimulé que tout système a besoin d’une zone obscure où se cacher. Il y a toujours quelque chose que le monde ne veut pas mesurer avec précision, parce que la précision dévoile bien des mensonges.
Le vide est donc resté, pour que le zéro commence un peu plus loin. Voilà pourquoi la règle ressemble parfois à un long discours politique : pleine de chiffres, pauvre en vérité.
Le vide avant le zéro est la signature du fabricant. Celui qui a conçu la règle n’a pas placé le zéro exactement au bord. Il a laissé devant lui une petite marge, comme pour nous murmurer : même le zéro ne commence pas de lui-même ; il lui faut une autorisation cachée, un petit seuil et une autorité silencieuse qui te dit : c’est ici que tu commences. Car celui qui possède la règle ne possède pas les chiffres, mais quelque chose de plus dangereux : le pouvoir de fixer le point de départ.
Cela ressemble exactement à la société. Certains êtres humains n’atteignent pas facilement le zéro. Ils doivent traverser un long vide fait de conditions tacites : le nom, la famille, l’argent, la langue, la classe sociale, les relations, les passe-droits, l’apparence. Certains naissent en ayant déjà largement dépassé le zéro, puis nous tiennent de longs discours sur le travail, l’intelligence et le mérite. D’autres passent leur vie à tenter simplement d’atteindre la ligne de départ.
Le monde distribue d’abord les règles, puis feint la neutralité. Il donne à l’un une règle droite, à l’autre une règle cassée, à un troisième rien du tout, puis demande à chacun de se mesurer selon le même critère. Quelle justice élégante et factice : une injustice en costume cravate, un rapport sur l’égalité des chances à la main.
Le vide avant le zéro n’est donc pas un simple petit espace de plastique ou de bois, un néant absolu ou une absence d’être. C’est toute une philosophie de la répartition des points de départ. Là, dans cette marge silencieuse, se joue une partie que personne ne voit. Là, on accorde l’avantage à celui qui n’en a pas besoin et l’on prive de départ celui qui en a besoin.
Pourquoi existe-t-il donc un vide pas vide avant le zéro ? Et qui détient le pouvoir de décider qui mérite de commencer et qui doit rester à jamais prisonnier de ce qui échappe à la mesure ? Et à l’entendement.
Réfléchissons-y, on n’en a pas encore fini avec le 0.