chroniques
Conviction ou efficacité ? - Abdesslam Benabdelali
En haut de G à D : Mohamed Abd El Jabri et Mohamed Berrada. En Bas : M. I. Bouallou et A. Settati, quatre spécimens d’une génération du noir ou blanc qui n'aspirait pas tant à recueillir les fruits qu'elle ne tenait à « sortir » de chaque étape, autant que possible, « les mains propres », la conscience pure, le cœur intact.
Abdesslam Benabdelali revient sur une génération d’intellectuels arabes façonnée par les luttes des années soixante, soixante-dix voire quatre-vingts pour laquelle la fidélité aux convictions, la pureté des intentions et la responsabilité morale primaient souvent sur les résultats. Le philosophe, membre de l’Académie du Royaume du Marco entend ainsi rendre hommage à une génération de ‘’purs’’ en même temps qu’il, esquisse une réflexion sur le passage de l’éthique de conviction à l’éthique d’efficacité, et sur la place de l’intellectuel face au mouvement de l’histoire.

Abdesslam Benabdelali
La génération de jeunes Arabes qui avait terminé ses études universitaires au début des années soixante - dont la plupart nous ont quittés aujourd'hui, ou sont largement octogénaires - est sans conteste la génération des sacrifices, pour ne pas dire la génération-victime. Cette génération était vouée à être celle de la lutte : la lutte contre l'ignorance, la pauvreté, le colonialisme et les forces réactionnaires d'abord, puis la lutte contre les progressismes sous leurs diverses formes et à leurs différentes étapes. C'est la génération de l'opposition : opposition aux gouvernements, opposition aux oppositions, opposition à l'autre et opposition à soi-même. Il est vrai que certains, parmi ses membres, ont désespéré devant la longueur de la lutte et l'interminabilité du chemin, mais la plupart d'entre eux ont continué à semer sans récolter, à planter sans cueillir.
Car cette génération n'aspirait pas tant à recueillir les fruits qu'elle ne tenait à « sortir » de chaque étape, autant que possible, « les mains propres », la conscience pure, le cœur intact. Elle est fière aujourd'hui non pas tant de ce qu'elle a obtenu et accompli, que de la pureté de l'issue, de la tranquillité d'esprit et de l'élévation morale. Car si les circonstances l'ont entraînée, malgré elle le plus souvent, à s'inscrire dans le mouvement de l'histoire, et à vivre des expériences périlleuses qui la dépassaient en ampleur et en importance, telles que la lutte contre le colonialisme, la résistance au sous-développement et l'instauration des fondements de la modernité, elle ne s'est pas pour autant totalement immergée dans ce mouvement. Elle est en effet restée soucieuse d'y entrer sans s'oublier elle-même. Nombre de philosophies alors répandues l'y ont aidée. C'est ce qui l'a amenée à mêler l'éthique à la politique, et à veiller essentiellement à demeurer « logique avec elle-même » avant de se plier à la logique de l'histoire.
Cette génération a considéré que la valeur de l'acte procède davantage de l'éthique que de la politique. Elle se mesure d'abord subjectivement avant d'être mesurée objectivement. Et les actes se jugent par l'intention qui les sous-tend, non par les résultats qui en découlent. Rien d'étonnant, dès lors, à ce que cette génération se soit jetée tout entière dans les bras de philosophies qui conjuguaient la rationalité de l'histoire et la nécessité de l'engagement, l'absurdité de l'existence et la responsabilité morale, la « force des choses » et la « force des mots ». C'est peut-être ce qui explique le grand succès qu'a connu le concept existentialiste de l'engagement dans la littérature arabe durant les années soixante, avec les variantes marxistes qu'il a connues par la suite, ainsi que la conception qui fait de l'intellectuel essentiellement la conscience de son époque, le tuteur des opprimés, le porteur du flambeau de la vérité et le défenseur des valeurs, celui qui parle au nom de tous ceux à qui la parole n'a pas été donnée.
Tout cela transformait les crises objectives en crises subjectives, et ramenait la politique à l'éthique — une éthique elle-même jugée non pas à ses résultats et à ses effets, mais aux intentions qui la sous-tendaient. C'était une éthique de conviction, ce ne fut jamais une éthique d'efficacité.