Cliniques privées : faut-il ralentir pour mieux répartir l’offre de soins ? - Dr Anwar Cherkaoui

Cliniques privées : faut-il ralentir pour mieux répartir l’offre de soins ?  - Dr Anwar Cherkaoui

Une clinique privée implantée dans une région sous-dotée peut contribuer à rapprocher les soins de la population, réduire les déplacements vers les métropoles et renforcer l’offre régionale, comme la nouvelle clinique de Ouazzane.

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Alors qu’une trentaine de projets de cliniques privées seraient encore en attente d’autorisation, le débat dépasse la seule question administrative. Pour Anwar Cherkaoui, l’enjeu porte sur la répartition territoriale de l’offre de soins : éviter une concentration excessive dans les grandes métropoles, orienter davantage d’investissements vers les régions sous-dotées, tout en garantissant aux opérateurs privés des règles claires et des délais lisibles.

Anwar Cherkaoui

 Expert en communication médicale et de santé

 Le président d’une association de cliniques privées avait déclaré il y quelques temps qu’une trentaine de nouvelles cliniques voient leurs dossiers d'autorisation d’ouverture, bloquée par le ministère de la Santé et de la Protection sociale.

 L’autorisation d’une clinique, une question de politique sanitaire

Au Maroc, l’ouverture d’une clinique privée ne relève pas uniquement de la liberté d’investir dans le secteur de la santé.

Elle concerne directement l’organisation de l’offre de soins, la répartition des médecins, l’accès de la population aux soins et, plus largement, la construction du système national de santé.

D’où la nécessité de revoir le retard actuellement observé dans l’examen ou la délivrance de certaines autorisations d’ouverture de cliniques privées.

Selon des informations circulant dans le milieu médical, une trentaine de dossiers seraient Toujours en attente d’autorisation au niveau du ministère de la Santé et de la Protection sociale, sans que de ce côté-ci on ait des éclaircissements confirmant ou infirmant en fournissant au secteur et à l’opinion publique l’explication de cette situation.

Dans l’attente, une question de fond demeure : pourquoi l’État ralentirait-il l’arrivée de nouvelles cliniques alors que le Maroc a encore d’importants besoins sanitaires ? Une première explication pourrait être liée à la répartition géographique de l’offre de soins.

 Trop de cliniques au même endroit ?

Le problème marocain n’est peut-être pas seulement le nombre de cliniques privées, mais leur localisation.

Les données disponibles montrent une forte concentration de l’hospitalisation privée dans les grandes métropoles. À fin 2023, le Maroc comptait 439 cliniques privées totalisant 16 591 lits.  Casablanca-Settat représentait à elle seule 32,3 % des cliniques et 39,6 % des lits. Rabat-Salé-Kénitra comptait 15,5 % des cliniques et 14,7 % des lits. En 2026, il y a une augmentation exponentielle de cliniques d’Akdital avec, il faut le reconnaitre, des tentatives de déconcentration.

Le paradoxe est donc réel : le Maroc peut connaître simultanément une concentration importante de l’offre privée dans certaines métropoles et une insuffisance de structures dans d’autres territoires.

Le Conseil de la concurrence avait d’ailleurs souligné la faiblesse de l’offre privée d’hospitalisation dans plusieurs régions du Sud et du Grand Sud et recommandé de réfléchir à des mesures favorisant l’implantation de cliniques dans ces territoires.

Dès lors, autoriser systématiquement tous les projets là où les investisseurs souhaitent s’installer pourrait accentuer les déséquilibres au lieu de les corriger.

 La carte sanitaire comme boussole

Cette logique trouve un fondement dans la réglementation marocaine. La loi-cadre n°34-09 relative au système de santé et à l'offre de soins prévoit que la carte sanitaire détermine notamment l’importance, la nature et l’implantation des infrastructures sanitaires publiques et privées.

Elle précise également que la création et l’implantation des cliniques et établissements assimilés doivent se faire en référence aux orientations de la carte sanitaire et aux schémas régionaux de l’offre de soins.

Autrement dit, l’État peut légitimement considérer qu’une nouvelle clinique ne doit pas être évaluée uniquement en fonction de la qualité du projet ou de la capacité financière de l’investisseur, mais aussi en fonction du territoire où elle doit être implantée et des besoins sanitaires de sa population.

La question pourrait donc devenir : non pas « faut-il encore ouvrir des cliniques ? », mais plutôt « où faut-il ouvrir les prochaines cliniques et pour quelles spécialités ? ».

 Une logique sanitaire plutôt que purement économique

Une clinique privée est certes un investissement économique. Mais elle devient également une composante du système de soins. Elle mobilise des médecins spécialistes, des anesthésistes, des infirmiers, des techniciens, des équipements et des lits. Or ces ressources humaines et matérielles ne sont pas disponibles en quantité illimitée.

Multiplier les établissements dans les mêmes grandes villes peut donc accentuer la concurrence pour certaines compétences médicales et infirmières rares.

À l’inverse, une clinique implantée dans une région sous-dotée peut contribuer à rapprocher les soins de la population, réduire les déplacements vers les métropoles et renforcer l’offre régionale, comme la nouvelle clinique de Ouazzane.

 Mais ralentir ne suffit pas.  Le raisonnement comporte en effet un risque. Si l’objectif est de réorienter l’investissement privé vers les déserts médicaux, il ne suffit pas de ralentir les projets dans Casablanca, Rabat ou d’autres grandes agglomérations. Il faudrait également réfléchir et travailler à rendre les territoires sous-dotés suffisamment attractifs.

Une politique territoriale efficace devrait donc accompagner les éventuelles restrictions par des mesures d’incitation : facilités foncières, avantages fiscaux, partenariats public-privé, mécanismes de financement, meilleure couverture par l’AMO ou dispositifs permettant d’attirer et de stabiliser les spécialistes.

Le risque d’un blocage administratif

Il faut également éviter que la planification sanitaire ne se transforme en simple lenteur administrative. Un investisseur qui engage des capitaux importants dans un projet médical a besoin de visibilité.  Des délais excessifs, des critères peu lisibles ou des décisions insuffisamment expliquées peuvent décourager l’investissement privé.

Si des dossiers sont effectivement retardés, les acteurs concernés devraient pouvoir connaître les raisons : saturation d’une zone ? actualisation de la carte sanitaire insuffisance de certaines spécialités ? Manque de ressources humaines ?  Exigences de qualité et de sécurité ?  Volonté de favoriser certaines régions ?

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