LE PLAN "SANTÉ MENTALE 2030"- Par Mustapha Sehimi

LE PLAN "SANTÉ MENTALE 2030"- Par Mustapha Sehimi

6,5 millions de Marocains vivent, à titre ou à un autre, avec un trouble mental ou psychique, soit une estimation de 17% environ de la population dont 2 millions d'enfants et de jeunes de moins de 25 ans.

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Avec son Plan Santé mentale 2030, lancé début septembre et doté de près de 4 milliards de dirhams, le Maroc entend renforcer profondément son dispositif de prise en charge : davantage de lits, d’établissements spécialisés, de structures de proximité et de professionnels. Mustapha Sehimi revient sur cette ambition à l’heure où 6,5 millions de Marocains vivent avec un trouble de santé mentale et où l’accès aux soins reste très insuffisant.

Par Mustapha Sehimi

Professeur de droit (UMV Rabat), Politologue

Le nouveau Plan "Santé mentale 2030", présenté le 3 septembre, définit pour la première fois une politique globale dans ce domaine. Il se veut une référence nationale avec des axes et les principaux piliers chiffrés. Le premier d'entre eux intéresse le renforcement des infrastructures hospitalières avec le doublement de l'accueil d'ici 2030 : une capacité passant de 2.466 lits à 4.728; une extension des hôpitaux psychiatriques de 10 à 17 établissements spécialisés ; une couverture équitable territoriale équitable avec le passage de 4 à 24 des structures intermédiaires de proximité (centres de réhabilitation psychosociale). Le deuxième axe concerne la hausse massive des effectifs et du capital humain : psychologues dans le secteur public (de 32 à 786) ; psychiatres (de 36 à 124) ; infirmiers spécialisés avec un flux de formation actuel de 490 à 750 ; enfin, une politique accentuée de soins primaires adossée à une formation approfondie des équipes médicales locales. Enfin, le dernier axe regarde des objectifs cliniques et l'inclusion sociale a tourné notamment sur la prévention du suicide réduction de 10% du taux de mortalité par suicide avec l'objectif de ciblage d'un maximum de 2,7 décès pour 100 000 habitants; contrôle des rechutes avec la limitation du taux de réadmission à moins de 10% des patients hospitalisés faisant l'objet d'une ré-hospitalisation psychiatrique.

Une situation critique

Le handicap psychique doit avoir un statut juridique et sociétal et ce avec des garanties en matière d'emploi adapté, d'aides financières appropriées et d'emploi. Au total, l'enveloppe budgétaire prévue dans ce plan 2030 est de l'ordre de 4 milliards de DH alors qu'aujourd'hui elle n'est que de 2% à peine du budget du département de la santé de l'ordre qui est de 32,6 milliards de DH.

Force est de faire ce constat : en 2026, l'état de la santé mentale est critique. Un état des lieux attesté par des indicateurs et des statistiques officiels lequel appelle enfin à un grand chantier d'ici 2030. Globalement, l'on retient 6,5 millions de Marocains vivant, à titre ou à un autre, avec un trouble mental ou psychique, soit une estimation de 17% environ de la population dont 2 millions d'enfants et de jeunes de moins de 25 ans. Mais si l'on considère l'ensemble d'une vie, c'est encore plus préoccupant : près de 48% des Marocains de moins de 15 ans rapportent avoir souffert au moins une fois d'un épisode de trouble mental. Au premier rang, la dépression qui touche 26% de la population, ce qui place le Maroc au 3e rang africain pour ce qui est de la prévalence de cette pathologie - c'est d'ailleurs la première cause d'absentéisme et d'invalidité. D'autres troubles majeurs sont à relever: l'anxiété qui affecte environ 9% de la population, les troubles psychotiques (5,6%), des idées suicidaires aussi (6%). Ici, existe un "Gap de traitement" relatif à l'accès aux soins. Référence est faite au déficit de prise en charge illustré par le fait que 85% des personnes présentant un trouble mental n'ont pas accès aux soins nécessaires. Il faut y ajouter le poids médico-économique des troubles médicaux qui représentent 22% du total des années avec une incapacité longue durée. Sans oublier encore la baisse de productivité liée à la dépression évaluée à près de 21 milliards de dollars cumulés d'ici 2050...

Un droit humain fondamental

Un tel tableau tient également à la forte insuffisance des ressources humaines et des infrastructures disponibles. Le Maroc ne compte que 593 psychiatres praticiens, répartis entre le secteur public (319) et le secteur privé (274). Les pédopsychiatres ne sont que 76 (62 dans le public et 14 dans le privé). Le total des professionnels de la santé mentale est environ de 3230 professionnels toutes catégories confondues (psychiatres, pédopsychiatres et quelque I 700 infirmiers spécialisés. Un chiffre sans doute en nette progression ces dernières années. Mais il reste encore faible avec seulement 1,5 psychiatre pour 100 000 habitants. Des études réalisées par le CNDH et la Cour des comptes appellent à des réformes profondes : la modernisation du cadre juridique encadrant la prise en charge des troubles psychiatriques, l'alignement sur les standards internationaux des droits humains, stratégie multisectorielle (prévention, optimisation de l'offre de soins, une utilisation plus efficiente des ressources disponibles. La santé mentale ne doit plus être une crise "invisible" traitée comme telle mais un défi de santé publique, avec une politique de prévention : agir avant l'apparition des problèmes, tenter de réduire la présence de facteurs ou conditions de vie fragilisant la santé mentale des personnes, adopter aussi des stratégies ciblées. La santé mentale ? Elle correspond à un état de bien-être : il qui permet d'affronter le stress de la vie, de s'épanouir, d'apprendre, de travailler et de contribuer à la vie de la communauté. Elle fait partie intégrante du bien-être : elle constitue un droit humain fondamental.