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Médecine sur les réseaux sociaux : quand le clic prend le pas sur la blouse blanche - Par Dr Anwar Cherkaoui
Les réseaux sociaux peuvent informer, sensibiliser, prévenir, corriger certaines idées reçues et aider les patients à mieux comprendre une maladie ou un traitement. Ils peuvent également les aider à préparer leur consultation et à poser des questions plus pertinentes. Mais ils ne remplacent pas la consultation médicale.
Face à l’essor des recherches de réponses médicales sur Internet et les réseaux sociaux, les rhumatologues sont confrontés à un nouveau défi : informer sans simplifier à l’excès et vulgariser sans déformer. Entre contenus viraux, conseils approximatifs et données scientifiques, la présence numérique des médecins et des sociétés savantes peut contribuer à mieux orienter les patients, à condition, explique Anwar Cherkaoui, de rappeler qu’aucune vidéo ne remplace une consultation individualisée.

Anwar Cherkaoui
Expert en communication médicale et de santé
Avant même de prendre rendez-vous chez un rhumatologue, de nombreux patients ont déjà cherché leurs symptômes sur Internet et les réseaux sociaux.
Douleur articulaire, mal de dos, fatigue, gonflement d’une articulation : quelques mots suffisent pour accéder à des centaines de vidéos, témoignages et conseils.
Le patient peut également rechercher une maladie, un traitement ou même le médecin qu’il envisage de consulter.
Lorsqu’il franchit la porte du cabinet, il n’arrive donc plus toujours sans idée préalable.
Il peut avoir déjà imaginé un diagnostic, développé certaines attentes ou, au contraire, nourri des craintes, relève Pr Abdellah EL MAGHRAOUI dans sa communication scientifique, présenté ce 26 septembre lors de la 20eme session d’automne de l’Association des rhumatologues de Rabat.
Ces informations peuvent faciliter le dialogue. Mais elles peuvent aussi être incomplètes, sorties de leur contexte ou erronées. La consultation commence ainsi de plus en plus souvent avec un patient déjà informé — mais pas nécessairement bien informé.
C’est l’un des autres constats présentés par le Pr Abdellah El Maghraoui lors de cette intervention consacrée à la place du rhumatologue dans l’univers des réseaux sociaux.
Le Maroc connecté
Les chiffres donnent la mesure du phénomène. Selon DataReportal Digital 2026, le Maroc comptait 35,5 millions d’internautes à la fin de 2025.
Le rapport recensait également 22,8 millions d’identités d’utilisateurs des réseaux sociaux.
Ces chiffres doivent toutefois être interprétés avec prudence : les données de plateformes ne correspondent pas nécessairement à des utilisateurs uniques ou actifs.
L’information médicale ne commence donc plus nécessairement dans le cabinet du médecin. Sur les réseaux sociaux, les médecins côtoient des professionnels de santé, des patients, des étudiants, des coachs, des influenceurs et des créateurs de contenu sans formation médicale.
Les algorithmes, eux, ne lisent pas les diplômes. Ils privilégient ce qui retient l’attention : émotion, nouveauté, format, régularité et réactions des utilisateurs. Une information scientifiquement solide peut rester confidentielle, tandis qu’un message spectaculaire ou une promesse séduisante peut rapidement faire le tour des écrans.
Viral ne veut pas dire vrai
Une vidéo vue des centaines de milliers de fois n’est pas, par définition, une vidéo fiable.
C’est toute la difficulté de la communication médicale numérique, préviens Pr EL MAGHRAOUI.
Le format court impose de simplifier. Or expliquer une maladie chronique, ses facteurs de risque, les bénéfices et les risques d’un traitement en quelques dizaines de secondes oblige parfois à sacrifier le contexte et les nuances.
Une information peut être globalement juste et pourtant devenir insuffisante lorsqu’elle est excessivement résumée. Le titre de médecin ne constitue donc pas, à lui seul, une garantie de qualité numérique. La compétence scientifique doit désormais s’accompagner d’une autre compétence : savoir vulgariser sans déformer.
L’économie de l’attention possède ses propres recettes : émotion, indignation, répétition, nouveauté et promesses simples. Ce qui choque attire. Ce qui est répété devient familier. Et ce qui promet une solution rapide donne envie de cliquer. Mais un million de vues ne constitue pas un million de validations scientifiques, tiens à préciser Pr Abdellah EL MAGHRAOUI.
Même prudence concernant les abonnés et les « likes ». Ils mesurent principalement visibilité et interaction. Ils ne démontrent ni la compréhension du message, ni un changement de comportement, encore moins une amélioration de la santé.
Les rhumatologues sont déjà connectés
L’enquête internationale EULAR SoMeR, menée auprès de 597 professionnels de la rhumatologie dans 59 pays, montre que 92,3 % des répondants utilisaient les réseaux sociaux dans leur activité professionnelle.
L’acquisition de connaissances constituait la première motivation, citée par 73 % des participants, tandis que 67,2 % les utilisaient pour suivre la recherche.
Mais l’étude présente une limite importante : il s’agit d’un échantillon de répondants recrutés notamment via des réseaux professionnels et sociaux.
Il est donc probablement plus connecté que l’ensemble de la profession.
La question demeure néanmoins intéressante : les rhumatologues utilisent largement les réseaux sociaux pour apprendre et suivre la recherche.
L’enjeu est désormais de mieux utiliser ces mêmes outils pour informer les patients.
L’expérience marocaine
Au Maroc, la Société Marocaine de Rhumatologie est également présente sur les réseaux sociaux. Lors d’un relevé effectué le 17 septembre 2026, son compte TikTok comptait 951 abonnés. Sa vidéo la plus regardée avait toutefois atteint 109 100 vues, tandis que les 16 vidéos analysées totalisaient plus de 170 000 vues.
Ces chiffres ne doivent pas être confondus avec le nombre de personnes réellement touchées : une vue n’est pas nécessairement une personne unique. Ils montrent néanmoins qu’un contenu médical peut circuler très au-delà du cercle habituel d’une société savante lorsqu’il répond à une question concrète et adopte un langage accessible.
La présence numérique des médecins et des sociétés savantes peut donc avoir un véritable intérêt — non pas pour entrer dans une course aux abonnés, mais pour rendre une information scientifique fiable accessible au plus grand nombre.
Informer, expliquer, vulgariser… mais pas consulter
Les réseaux sociaux peuvent informer, sensibiliser, prévenir, corriger certaines idées reçues et aider les patients à mieux comprendre une maladie ou un traitement. Ils peuvent également les aider à préparer leur consultation et à poser des questions plus pertinentes. Mais ils ne remplacent pas la consultation médicale.
Une vidéo s’adresse à des milliers de personnes. Une consultation s’adresse à une personne. Deux patients atteints d’une même maladie peuvent avoir des symptômes, des antécédents, des facteurs de risque ou des traitements différents. Une décision adaptée à l’un peut être inappropriée pour l’autre.
Le diagnostic et le traitement doivent donc rester individualisés. Rien ne remplace l’interrogatoire, l’examen clinique, l’analyse du dossier et le dialogue direct entre le patient et son médecin.
Les réseaux sociaux peuvent aider à comprendre. Ils ne doivent pas servir à s’autodiagnostiquer ou à modifier seul son traitement. Car derrière chaque écran se trouve un patient différent, qui mérite une médecine personnalisée plutôt qu’une recette universelle, tiens à préciser Dr Najat Yatefti El Aoufir, présidente de l’association des rhumatologues de Rabat.