Santé numérique : légiférer et protéger les enfants avant le scandale - Dr Anwar Cherkaoui

Santé numérique : légiférer et protéger les enfants avant le scandale - Dr Anwar Cherkaoui

Au Nouveau-Mexique en mars 2026, un jury avait jugé l’entreprise responsable d’avoir mis des enfants en danger en les exposant à des prédateurs sur ses plateformes, entre autres préjudices. (Photo de Sébastien Bozon / AFP)

1
Partager :

Alors que la justice américaine met directement en cause la responsabilité des plateformes numériques dans les risques auxquels sont exposés enfants et adolescents, le Maroc ne peut attendre que les mêmes dérives prennent une ampleur comparable. Pour Anwar Cherkaoui, la protection des mineurs dans l’espace numérique doit dépasser la seule responsabilité parentale et devenir une obligation partagée.

Anwar Cherkaoui

 Expert en communication médicale et de santé

Le 6 août 2026, un juge de l’État américain du Nouveau-Mexique a condamné Meta à verser plus d’un demi-milliard de dollars sur cinq ans, donnant raison à l’État qui reprochait au géant des réseaux sociaux d’avoir causé une « nuisance publique » et porté préjudice aux enfants. Meta avait déjà été condamnée à verser 375 millions de dollars de dommages-intérêts au Nouveau-Mexique en mars 2026, lorsqu’un jury avait jugé l’entreprise responsable d’avoir mis des enfants en danger en les exposant à des prédateurs sur ses plateformes, entre autres préjudices.

Mais ces condamnations ne sont qu’un avant-goût de ce qui attend Meta. La plateforme affronte également quatre Etats américains décidés à démontrer que le groupe a délibérément rendu Instagram et Facebook addictifs pour les mineurs. Les procureurs généraux de Californie, du Colorado, du Kentucky et du New Jersey réclament une longue liste de restrictions sur le fonctionnement d'Instagram et Facebook pour les mineurs, et jusqu'à 1.400 milliards de dollars de pénalités, un plafond théorique hors norme, équivalent à la capitalisation boursière de Meta.

 Pur l’instant, c’est à près d’un milliard de dollars que s’élève la facture judiciaire aux États-Unis pour Meta, accusé d’avoir contribué à exposer les enfants et les adolescents à des mécanismes susceptibles de favoriser des usages nocifs des réseaux sociaux.

Au Nouveau-Mexique, la justice vient de franchir un seuil symbolique : il ne s’agit plus seulement de demander aux parents de surveiller leurs enfants.

La responsabilité des plateformes elles-mêmes est désormais mise en cause.

 Une évolution qui mérite toute l’attention du Maroc.

Car pendant que les géants du numérique perfectionnent leurs algorithmes pour retenir l’utilisateur le plus longtemps possible, une question demeure insuffisamment posée : qui protège nos enfants contre les effets indésirables de cette économie de l’attention ?

Instagram, YouTube, TikTok et les autres plateformes ne sont pas de simples outils neutres. Leurs algorithmes sélectionnent, recommandent, répètent, notifient et encouragent la poursuite de l’utilisation. Chez l’enfant et l’adolescent, cette mécanique peut prendre une dimension particulière.

Le problème n’est donc plus seulement celui des contenus dangereux.

Il faut également s’interroger sur la conception même des plateformes : défilement infini, lecture automatique, notifications nocturnes, recommandations personnalisées, recherche permanente d’engagement.

Autrement dit : peut-on accepter qu’un modèle économique soit construit autour du temps d’attention de l’enfant sans imposer à ceux qui le conçoivent une obligation particulière de protection ?  Le jugement américain apporte une piste essentielle : faire de la protection des mineurs une obligation juridique des plateformes.

 Le Maroc n’a aucune raison d’attendre que les mêmes problèmes deviennent massifs pour agir. Il pourrait s’inspirer des expériences étrangères pour élaborer une véritable loi marocaine de protection de l’enfant dans l’espace numérique.

Cette loi pourrait imposer aux plateformes accessibles aux mineurs plusieurs obligations : vérification adaptée de l’âge, limitation du profilage commercial des enfants, restriction des notifications nocturnes, protection du sommeil, limitation des mécanismes favorisant l’usage compulsif, transparence sur les systèmes de recommandation et audits indépendants des algorithmes lorsqu’ils concernent les mineurs.

La question des données personnelles devrait également être centrale. La CNDP pourrait être appelée à jouer un rôle majeur dans la protection des données des enfants et dans l'encadrement des techniques de profilage.

Mais il faut aller plus loin.

Pourquoi ne pas créer au Maroc un Fonds national pour la santé numérique de l’enfant, alimenté notamment par les sanctions financières infligées aux plateformes qui ne respecteraient pas leurs obligations ?

Ce fonds pourrait financer la recherche, la prévention dans les établissements scolaires, la formation des enseignants et des parents, le dépistage des usages problématiques et la prise en charge des jeunes en difficulté.

Il faut également poser une question fondamentale : pourquoi faire peser toute la responsabilité sur les parents ? Un père ou une mère peut confisquer le téléphone de son enfant. Mais elle ou il ne peut pas contrôler l’algorithme qui lui recommande une vidéo après l’autre.

Elle ou il peut demander à son enfant de dormir.  Mais elle ou il ne maîtrise pas nécessairement les notifications qui arrivent sur son téléphone.

Elle ou il peut expliquer les dangers des réseaux sociaux.  Mais elle ou il ne peut pas savoir pourquoi une plateforme a décidé de montrer à son enfant telle image plutôt qu'une autre.

La protection de l'enfant ne peut donc pas être uniquement familiale. Elle doit devenir une responsabilité partagée entre les parents, l'école, l'État et les plateformes numériques.

Le Maroc dispose déjà de compétences institutionnelles, médicales, éducatives et technologiques capables d'engager cette réflexion.

Il ne s'agit pas de déclarer la guerre aux réseaux sociaux. Il ne s'agit pas non plus d'interdire aux jeunes l'accès au numérique. Il s'agit de rappeler une évidence que le marché numérique a parfois tendance à oublier : un enfant n'est pas un consommateur comme les autres.

Son cerveau est en développement. Son sommeil est précieux. Sa santé mentale est vulnérable. Son identité se construit. Son rapport au monde se façonne aussi à travers les écrans.

Alors, pourquoi attendre que les tribunaux marocains soient saisis demain de dossiers similaires ? Pour ne pas emboiter le pas aux Etats Unis et étudier les décisions américaines, les expériences britanniques et les dispositifs internationaux existants, puis construire son propre modèle de protection numérique de l'enfant.

Le véritable enjeu n'est pas de savoir combien les plateformes devront payer demain. Le véritable enjeu est de savoir combien d'enfants nous pouvons protéger aujourd'hui.

lire aussi