Santé
AMO : l'urgence d'un bilan… et d'une enquête sur les campagnes de cataracte « sauvages» - Par Dr Mohsine El BAKKALI
La chirurgie de la cataracte constitue aujourd'hui l'un des exemples les plus parlants des dérives que peut engendrer l'absence de contrôle.
Alors que la généralisation de l’Assurance Maladie Obligatoire constitue un acquis social majeur, le Dr Mohsine El Bakkali appelle à la publication d’un bilan complet et transparent des remboursements avant tout audit médical. Il alerte notamment sur la multiplication de campagnes de chirurgie de la cataracte qualifiées de « sauvages », susceptibles de stimuler artificiellement la demande de soins et de détourner des ressources au détriment des pathologies lourdes et chroniques. Et appelle à une enquête indépendante.

Dr Mohsine El BAKKALI
Manager d’un établissement de soins
Acteur Associatif
Avant l'audit, établir un véritable état des lieux
En réaction à l'article du Dr Anwar Cherkaoui, « AMO : l'audit médical, une urgence pour préserver la pérennité de la protection sociale », publié par Quid.ma le 23 juillet 2026, une réflexion s'impose.
L'article soulève une question essentielle : celle de la pertinence médicale des soins remboursés. Mais avant même d'engager un audit, une étape fondamentale manque encore : la publication d'un bilan d'activité complet, chiffré et transparent de l'Assurance Maladie Obligatoire.
Près de deux ans après la généralisation de l'AMO, aucune synthèse officielle ne permet de répondre à des interrogations pourtant fondamentales : Quels organismes gestionnaires et quels établissements ont concentré l'essentiel des remboursements ? Quelles pathologies ont mobilisé la plus grande part des ressources ? Quelle proportion des dépenses a bénéficié aux maladies chroniques lourdes — cancers, insuffisance rénale, cardiopathies — par rapport aux actes de confort ou aux actes potentiellement évitables ?
Sans cette photographie objective de la situation, tout audit risque de demeurer un exercice purement technique, déconnecté du débat public qu'il devrait pourtant alimenter.
Le cas de la cataracte : un révélateur préoccupant
La chirurgie de la cataracte constitue aujourd'hui l'un des exemples les plus parlants des dérives que peut engendrer l'absence de contrôle.
Lire aussi : AMO : l'audit médical, une urgence pour préserver la pérennité de la protection sociale - Dr Anwar Cherkaoui
Depuis la fin de l'année 2023, des associations se présentant comme humanitaires ont multiplié les campagnes dites de solidarité. Dans un premier temps, elles orientaient simplement des patients vers certaines cliniques. Progressivement, elles ont développé un véritable démarchage : porte-à-porte, promesses d'opérations sans aucun frais et interventions programmées en quelques jours seulement.
Dès décembre 2024, le Syndicat National des Ophtalmologistes Libéraux du Maroc (SNOLM) a alerté les autorités sur ces campagnes qualifiées de « sauvages ». Selon le syndicat, certaines associations agiraient en complicité avec des praticiens et des cliniques privées, faisant peser un risque réel sur l'équilibre financier de l'AMO.
Cette analyse rejoint pleinement les interrogations soulevées par le Dr Anwar Cherkaoui. Ces campagnes semblent souvent s'éloigner de leur vocation solidaire initiale en ciblant des populations et des régions où aucun besoin exceptionnel n'avait été identifié auparavant. La multiplication d'associations relais laisse craindre que l'objectif soit davantage de générer un volume d'interventions que de répondre à un besoin médical objectivement établi.
Dans cette logique, le besoin de soins paraît parfois créé plutôt que constaté, à l'opposé de l'esprit de solidarité voulu pour l'AMO conformément aux Hautes Instructions Royales.
Une question qui demeure sans réponse
Le SNOLM a demandé publiquement un renforcement immédiat des contrôles sur les associations concernées ainsi que sur leurs cliniques partenaires. Il a également réclamé une transparence totale concernant l'utilisation des fonds publics.
À ce jour, malgré ces alertes relayées dans la presse depuis décembre 2024, aucune enquête publique connue ni aucune réponse institutionnelle officielle n'ont été rendues publiques. Ce silence interpelle. Un mécanisme d'alerte professionnelle a fonctionné, mais il ne semble pas avoir été suivi d'investigations ou de mesures correctrices.
Ce que devrait couvrir l'audit
L'audit médical indépendant proposé par le Dr Anwar Cherkaoui devrait intégrer une cartographie détaillée des actes médicaux et des pathologies financés par l'AMO, afin d'identifier les variations inhabituelles entre les régions et les établissements de santé.
Il devrait également analyser les actes connaissant une croissance inexpliquée, la chirurgie de la cataracte constituant aujourd'hui l'exemple le plus documenté.
L'audit devrait examiner le statut, les modes de financement et les éventuels liens d'intérêt des associations organisant des campagnes médicales lorsqu'elles orientent des patients vers des structures dont les actes sont remboursés par l'AMO.
Enfin, il devrait mesurer la part réelle du budget consacrée aux maladies graves et chroniques afin de vérifier que l'AMO remplit bien sa mission première : protéger les citoyens contre les dépenses de santé catastrophiques, plutôt que de financer une demande artificiellement stimulée sur des actes plus rentables réalisés en grand nombre.
Préserver un acquis social majeur
L'Assurance Maladie Obligatoire constitue l'une des plus importantes réformes sociales du Royaume, portée par une volonté politique forte.
Préserver cet acquis exige de prévenir toute pratique opportuniste susceptible de détourner des ressources qui devraient bénéficier aux patients qui en ont réellement besoin.
L'audit médical ne devra donc pas seulement apprécier la pertinence clinique des actes remboursés. Il devra également mettre en lumière les mécanismes qui, en amont de l'acte médical lui-même, influencent, orientent ou organisent artificiellement la demande de soins.