Culture
Nous sommes non-cartésiens – Par Abdesslam Benabdelali
Nous sommes non-cartésiens parce que, entre autres, nous n'opposons pas la raison et l'imaginaire dans une relation d'antagonisme. Nous considérons l'imaginaire comme soumis à une logique qui n'est pas moins rigoureuse que celle de la raison traditionnelle.
Dans ce texte, le philosophe Abdesslam Benabdelali, membre de l’Académie du Royaume du Maroc, interroge ce qui sépare la pensée contemporaine de l’héritage cartésien. Rupture avec l’évidence immédiate, primat de la médiation, pluralité des perspectives, soupçon à l’égard des discours de vérité et réhabilitation de l’imaginaire : autant de déplacements qui ne signifient pas l’abandon de Descartes, mais l’instauration avec lui d’un dialogue critique, nourri par l’histoire et par la nécessité de penser autrement la connaissance.

Abdesslam Benabdelali
Nous sommes non-cartésiens d'abord parce que nous ne sommes pas continuistes, mais partisans de la rupture et de la coupure : notre science contemporaine diffère de celle de Descartes, tant sur le plan philosophique que formel, et notre épistémologie est, comme on l'a dit, une épistémologie non-cartésienne. Ce n'est pas l'épistémologie de « l'évidence et de la clarté ». Certes, elle ne va pas jusqu'à nier la clarté, mais elle en fait une finalité et non un point de départ. Sa clarté est une clarté discursive, non intuitive. Elle place la clarté dans les constructions cognitives, et non dans la contemplation isolée d'objets composés. Elle croit à la clarté opératoire plutôt qu'à la clarté en soi, à la clarté construite plutôt qu'à la clarté donnée, et à l'intuition comme résultat plutôt qu'à l'intuition comme point de départ.
Cet esprit discursif et cette « médiation » dépassent aujourd'hui le champ scientifique et cognitif pour toucher l'être lui-même. S'il existe une caractéristique générale qui nous sépare du père de la philosophie moderne, c'est, à notre sens, cette médiation. Je ne fais pas allusion ici seulement à ce qu'on appelle désormais le caractère idéologique des idées ou la dimension inconsciente de la vie humaine, mais plus généralement, au trait de repli, de contournement et de voilement qui marque notre pensée contemporaine. Car cette pensée est une pensée du « voilement », dans la mesure où elle fait de la dissimulation un attribut de l'être, du dévoilement le nom de la vérité, et de l'absence un attribut de la présence.
Nous sommes non-cartésiens parce que nous n'existons pas, comme Descartes, là où nous pensons, mais parce que, à l'inverse de lui, nous existons là où nous ne pensons pas comme disait Lacan.
Nous sommes également non-cartésiens parce que nous ne sommes pas « unitaristes », mais partisans de la multiplicité et de la pluralité. Descartes n'était pas unitariste seulement parce qu'il recherchait une unité méthodique, mais parce que l'unité était le fondement même de sa méthode. Car ce qui caractérise essentiellement la clarté cartésienne, c'est son recours au concept d'unité. La clarté, c'est que l'idée se présente à la pensée dans son unité, ou, selon les termes de Descartes, dans sa simplicité et sa non-complexité. La clarté chez lui, c'est que la pensée ne se trouve pas devant ce qui la rendrait confuse, hésitante, sceptique. La clarté, c'est l'unité de la pensée avec son objet, de telle sorte qu'il ne reste de place ni pour la multiplicité des objets ni pour la pluralité des voies qui y mènent — ce qui écarte tout doute et unifie la vérité avec la certitude, faisant de la vérité une chose unique, sans gradation ni hiérarchie.
Quant à nous, dont on a dit que notre pensée est une pensée « de soupçon », que nos textes débordent de sens, et que nos philosophies sont des philosophies de « doute et de soupçon », nous sommes pluralistes non seulement parce que nos méthodes sont multiples, et parce que nos sciences « ne sont pas les branches d'un même arbre », mais parce que les perspectives à travers lesquelles nous regardons l'être sont multiples, parce que la connaissance, dans notre conception, est un « phénomène optique », et parce que la production du sens dépend de nos perspectives.
Nous sommes donc non-cartésiens parce que notre question fondamentale n'est pas une « question de méthode ». La question de la méthode n'a pas chez nous la priorité que lui a accordée Descartes. La question de la connaissance n'est plus chez nous une question méthodologique, mais est devenue une question éthico-politique. La question de la connaissance ne consiste plus chez nous à rechercher le discours de la vérité et à déterminer la méthode pour y parvenir ainsi que les règles qui la guident, mais à examiner ce qui résulte des discours en termes d'« effets de vérité ». La question de la connaissance ne consiste plus chez nous à déterminer la méthode d'accès à la vérité et à la certitude, mais à déterminer les instances auxquelles appartiennent certaines vérités, et à désigner le modèle qui les institue. Nous ne nous contentons plus d'établir une « méthodologie de la connaissance », mais nous cherchons désormais à instaurer une « économie politique du savoir », afin de saisir la manière dont la vérité est gérée dans la société. Car la vérité, chez nous, ne dépend pas de « chaînes de raisons » ni de la cohérence d'un discours, mais de l'« ordre du discours ».
Nous sommes non-cartésiens aussi parce que nous n'opposons pas la raison et l'imaginaire dans une relation d'antagonisme. Nous considérons l'imaginaire comme soumis à une logique qui n'est pas moins rigoureuse que celle de la raison traditionnelle. C'est peut-être là ce que nos études sémiologiques, dans divers domaines, ont le mieux démontré — ces études qui ont tenté de repérer la « logique de l'imaginaire », redonnant ainsi sa place au mythos aux côtés du logos.
Enfin, nous sommes non-cartésiens parce que nous ne tournons pas le dos à Descartes, comme lui-même l'a fait, ou a cru le faire, envers Aristote. Si sa querelle avec le Premier Maître fut une rupture définitive, la nôtre avec lui est une querelle « amoureuse ». Rien d'étonnant à cela, puisqu'il ne fut que le fondateur de la science de la nature. Nous, en revanche, nous vivons encore, comme l'a dit Marx, d'une seule science : la science de l'histoire. Nous croyons encore que la fondation d'une épistémologie, d'une ontologie et d'une sémiologie différentes ne peut se faire que par le dialogue avec le passé, même si cela exige de dire « non » aux pères et aux ancêtres.