Sebta : l’histoire, la migration et le procès de l’asymétrie européenne – Par Ahmed Laayouni

Sebta : l’histoire, la migration et le procès de l’asymétrie européenne – Par Ahmed Laayouni

La propagande espagnole a exploité l’afflux migratoire pour diriger un flot d'accusations contre le Maroc, le pays voisin lié à l'Espagne par des de tumultueux liens historiques profonds

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Revenant sur la crise de Sebta, Ahmed Laayouni dénonce ce qu’il considère comme un traitement espagnol et européen à deux vitesses envers le Maroc. Il replace la question dans une longue histoire de rivalités, critique l’asymétrie de la coopération avec l’Europe et rappelle les attaches historiques, religieuses et culturelles de Sebta avec le Royaume.

Ahmed Laayouni

Une hostilité ancienne ravivée par Sebta

La scène médiatique et politique espagnole connaît, ces derniers temps, un tumulte sans précédent. Déclarations de responsables politiques de droite comme de gauche au pouvoir, prises de position de leurs partisans et relais des courants nationalistes hostiles aux peuples n’appartenant pas au monde occidental : tous ces éléments se mêlent dans un climat marqué par une virulence croissante.

L’hostilité envers le Maroc n’est pourtant pas un phénomène nouveau. Elle s’inscrit dans une réalité ancienne, profondément enracinée dans une partie de la culture populaire espagnole et entretenue, au fil des années, par certaines orientations politiques à tendance raciste.

Ce qui distingue la période actuelle, c’est moins l’existence de cette hostilité que l’intensité du discours qui l’accompagne et le degré d’excès qu’il a désormais atteint.

Cette escalade a été déclenchée par ce qui s'est passé dans la ville occupée de Sebta fin juillet dernier, lorsqu'un groupe de jeunes marocains, parmi lesquels des migrants étrangers, ont traversé vers la ville. (…)

La propagande espagnole a exploité cet événement pour diriger un flot d'accusations contre le Maroc, le pays voisin lié à l'Espagne par des de tumultueux liens historiques profonds (…) Elle a été soutenue, dans le cadre d'une solidarité malveillante par de nombreuses tribunes européennes colportant encore les relents d’un colonialisme et de Suprémacisme revendiqué ou latent.

La ville de Sebta est passée sous contrôle ibérique à partir des Portugais en 1415, dans le sillage du déclin de l'Andalousie et de la montée de la puissance ibérique, avant de passer sous contrôle espagnol en 1668, à la faveur d'un moment de faiblesse du royaume portugais. Depuis lors, l'influence espagnole s'est étendue jusqu'à occuper et explorer d'autres continents, de l'Amérique à l'Afrique.

La racine de la rancœur espagnole envers les Marocains remonte à l'entrée des armées arabo-amazighes musulmanes en Andalousie, où le ressentiment catholique a attisé ce sentiment dans la conscience des générations successives. Et même après le départ des musulmans d'Andalousie, la défiance à l’égard du « peuple des Maures », raillé à l’occasion, est restée présente dans la littérature et la caricature espagnoles, comme une forme d’exorcisme politique (…)

Ce discours a atteint son paroxysme dans les propos de l'historienne espagnole Margarita Torres, dans une déclaration radiophonique à l'émission « La Tarde » sur la chaîne espagnole COPE, lorsqu'elle a affirmé que le royaume du Maroc n'existait pas avant 195§. Cette affirmation confond, délibérément ou par ignorance, la date de l’indépendance du Maroc qui n’aura vécu qu’une quarantaine d’année, avec l’avènement de l'État marocain lui-même, dont l'histoire s'étend sur plus de douze siècles. Cette déclaration, émanant d'une chercheuse en histoire censée respecter l'objectivité scientifique et la rigueur de la recherche, représente une falsification flagrante des faits (...)

En revanche, certains responsables marocains ont proposé une lecture différente de ce qui s'est passé, à savoir que les jeunes ayant traversé vers Sebta souhaitaient simplement visiter une ville marocaine, comme ils l'auraient fait pour Fnideq ou Martil, mais que l'entrée y nécessite un visa Schengen bien qu'elle se situe sur la côte marocaine et que s’y pratique une règlementation différent, l’entrée à Sebta ne donnant l’accès au territoire espagnol.

Cette situation soulève une interrogation légitime : Sebta et Melilla ne ressemblent-elles pas au cas de Hong Kong, dont les frontières avec la Chine ont été supprimées en vertu d'une rétrocession britannique négociée de manière équitable, ainsi qu'au cas de l'île de Macao ? Et cette situation n'évoque-t-elle pas également ce qui s'est passé avec la région du Haut-Karabakh, lorsque les Arméniens ont été évacués de ce territoire dans le cadre du règlement du conflit national au sein du territoire azerbaïdjanais ? Ou bien le fait que l'Espagne soit une puissance régionale et membre de l'OTAN lui confère-t-il la légitimité de continuer à imposer son contrôle sur des territoires situés en dehors de ses frontières géographiques et naturelles, s'imposant ainsi comme une « Espagne africaine » ?

Le procès du deux poids, deux mesures

L'économie espagnole dépasse son homologue marocaine d'au moins dix fois, et elle s'est développée historiquement grâce aux conquêtes, aux explorations et à l'occupation de pays à travers plusieurs continents pendant des siècles. Pourtant, l'Espagne a continué de souffrir de disparités sociales et de fragilité économique jusqu'au début des années 1980. Avec la chute du régime franquiste en 1975 et l'adhésion de l'Espagne à l'Union européenne, des fonds considérables ont afflué pour moderniser et sauver son économie, aux côtés du Portugal à la même période, dans le cadre de ce qu'on pourrait appeler un mini-plan Marshall qui a transformé son économie, d'un modèle agricole traditionnel vers une économie avancée et développée.

Ce schéma de solidarité européenne s'est répété dans d'autres cas : le Portugal, après la chute de la dictature, a bénéficié entre 1975 et 1977 du plan de soutien d'urgence de la Communauté économique européenne, ainsi que de prêts de stabilisation sans conditions. La Grèce, elle aussi, a bénéficié, par étapes entre 2010 et 2018, de plans de sauvetage atteignant environ 287,8 milliards d'euros, supervisés par la « Troïka » pour la sortir du bord de la faillite. S'y ajoutent des dizaines de milliards de dollars, dépassant les cent milliards, alloués à l'Ukraine depuis son entrée en guerre contre la Russie, ainsi que des programmes de soutien destinés aux économies d'Europe de l'Est, autrefois rattachées à l'Union soviétique.

Cette solidarité européenne, bien que légitime et exemplaire en soi et que personne ne conteste, demeure éminemment sélective et, à la fois ethnocentrée et eurocentrée. Le Maroc, pays voisin proche géographiquement de l'Europe, duquel on exige beaucoup et on offre peu, en reste exclu du fait de son appartenance africaine, arabe et musulmane, comme si cette appartenance pouvait justifier voire son exploitation pour le maintenir à un rang inférieur, sans qu'il puisse rejoindre le train du progrès. Le fameux rapport allemand appelant à freiner le développement du Maroc est à ce titre scandaleusement éloquent.

N’est-il paradoxal et en même temps édifiant que l'Europe prétende défendre les droits de l'homme et les libertés au Maroc et ailleurs avec ou sans occasion sans songer à contribuer à une coopération équitable, mutuellement fructueuse et ainsi à la création des conditions de vie dignes pour son voisin géographiquement proche.

Le Maroc, politiquement stable, bâtisseur assidu de ses institutions démocratiques, et partenaire efficace et sûr en matière de sécurité face aux flux migratoires venant, au terrorisme et au grand banditisme, ne mérite-t-il pas d'être inclus dans les plans de soutien européens, notamment de la part de sa voisine du sud, l'Espagne, à son œuvre de modernisation de son économie, d'amélioration du niveau de vie de sa population et de  renforcement de sa stabilité, à travers des investissements s'inscrivant dans un plan de développement global ?

Le même principe que l'Europe applique entre ses propres pays, sans accorder la même attention à son voisin du sud, dont elle s'emploie sournoisement à contrarier le développement, tout en aspirant à exploiter sans réserve ses richesses naturelles et sa position géographique, à l'encontre des principes du droit international et des résolutions des Nations unies relatives à la décolonisation. Elle en exige en même temps la tâche de garder ses frontières contre les flux migratoires africains transitant par son territoire, en échange d'un maigre soutien âprement négocié. Dans ce contexte, le modèle turc, à l'est de la Méditerranée, constitue une comparaison révélatrice : la Turquie impose à l'Europe des conditions strictes en matière de régulation des migrations et exerce des pressions efficaces pour obtenir des avantages politiques et économiques, que ce soit en termes de flux d'investissements ou de préférence accordée à ses produits sur les marchés européens.

Le Maroc ne quémande pas une aide, mais aspire à faciliter l'accès aux investissements, à bénéficier de programmes de formation dans les domaines susceptibles d'élever le niveau de vie, et au transfert de technologies avancées, en application du principe de bon voisinage (…).

Sebta, histoire et mémoire marocaine

Dans une tentative d'apaiser le climat attisé par l'opposition de droite, hostile de longue date au Maroc, le ministre espagnol de l'Intérieur, Fernando Grande-Marlaska, a reconnu devant le Parlement le rôle important que joue le Maroc dans la gestion du dossier migratoire et la lutte contre les réseaux de traite d'êtres humains, tout en admettant que le gouvernement espagnol porte une responsabilité dans le manquement à fournir le soutien nécessaire pour faire face à ces charges déjà coûteuses pour le Maroc.

Quant au ministre espagnol des Affaires étrangères, il a refusé de discuter du dossier de Sebta et Melillia, déclarant que le facteur direct des événements de fin juillet résidait dans l'inégalité entre l'Europe et l'Afrique. Il s'agit là d'une reconnaissance explicite d’une coopération inégale et à sens unique.

Il est grand temps pour l’Europe et particulièrement pour l’Espagne dans ce cas, d’en finir avec la situation anachronique et économiquement incompatible avec les déclarations sur la coopération.  

Le ministre des Habous et des Affaires islamiques, Ahmed Toufiq, a rappelé lors de la cérémonie religieuse commémorant le Mawlid an-Nabawi, ce la géographie et l’histoire disent de la marocanité de Sebta, et par conséquent Mélillia.

Sebta a vu naître et a accueilli une élite de savants marocains à l'époque almoravide et almohade, dont le rayonnement religieux et scientifique s'est étendu à l'ensemble du territoire marocain. Parmi les plus notables :

Abou al-Abbas Ahmed ibn Mohammed al-Lakhmi al-Azafi as-Sabti (557-633H / 1162-1236), qui exerça la fonction de juge au Maroc et fut le premier à appeler à l'institution officielle de la célébration du Mawlid an-Nabawi au Maroc et en Andalousie.

Abou al-Fadl Iyad ibn Moussa ibn Iyad al-Yahsubi as-Sabti (476-544H / 1083-1149), plus connu sous le nom de Cadi Ayyad, né à Sebta où il exerça également la fonction de juge, et qui passa la fin de sa vie à Marrakech où il est l’un des sept saints de la ville. Il est l'auteur du livre « Ach-Chifa bi-ta'rif huquq al-Mustafa » (La Guérison par la connaissance des droits de l'Élu), une œuvre arabo-marocaine par excellence.

Abou Abdallah Mohammed ibn Mohammed al-Idrissi al-Hachimi al-Qorachi (493-560H / 1100-1165), le célèbre géographe et cartographe, auteur du livre « Nuzhat al-Mushtaq fi Ikhtiraq al-Afaq ».

Ahmed ibn Jaafar al-Khazraji, Abou al-Abbas as-Sabti (524-601H / 1129-1204), plus connu sous le nom de Sidi Bel Abbas, né à Sebta et mort à Marrakech, l'une des figures les plus marquantes du soufisme sous le règne du sultan almohade Abd al-Mumin ibn Ali, également l’un des sept saints dont le nom demeure jusqu'à ce jour un symbole de générosité dans le patrimoine marocain.

Cet héritage scientifique et spirituel constitue, à lui seul, la preuve irréfragable de l’interaction continue entre la ville occupée et le reste du Maroc et témoigne de la profondeur de l'appartenance marocaine à la ville de Sebta, sur les plans historique, culturel et civilisationnel.