« Oroppa », de Safae el Khannoussi - Par Samir Belahsen

« Oroppa », de Safae el Khannoussi - Par Samir Belahsen

Safae el Khannoussi, née à Tanger en 1994 et installée aux Pays-Bas depuis son enfance, aurait consacré sept années à l’élaboration de ce roman polyphonique et fragmentaire

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Avec Oroppa, premier roman de Safae el Khannoussi, l’Europe se regarde depuis ses marges, à travers les trajectoires brisées d’exilés maghrébins, de victimes, de bourreaux et d’êtres en quête d’un impossible refuge. Dans cette fresque polyphonique et fragmentée, Samir Belahsen évoque une œuvre traversée par la mémoire des années de plomb, la violence de l’exil, l’enfermement intérieur et les blessures laissées ouvertes entre le Maghreb et l’Europe.

Samir Belahsen

« Le Maroc m’a chassée à force de persécutions, la France m’a recrachée. Maintenant, je suis ici, et Dieu sait jusqu’où je vais devoir remonter vers le nord pour trouver enfin un peu de paix. »

« Elle sait que l’immobilité est une manière illusoire de dompter les angoisses accablantes, et que la vie passe insensiblement. » Safae EL Khannoussi

Un roman aux plaies vives

Oroppa, premier roman de la romancière et philosophe néerlando-marocaine Safae el Khannoussi, appartient à cette catégorie d’œuvres qui exposent les plaies à vif, sans jamais chercher à les anesthésier.

Paru aux Pays-Bas en 2024, le roman a notamment été couronné par le prestigieux Libris Literatuur Prijs. Il est publié en français aux éditions Robert Laffont, dans la collection « Pavillons », dans une traduction du néerlandais assurée par Françoise Antoine-Moussieaux, le 27 août 2026.

Safae el Khannoussi, née à Tanger en 1994 et installée aux Pays-Bas depuis son enfance, aurait consacré sept années à l’élaboration de ce roman polyphonique et fragmentaire. Elle y explore les destins croisés de plusieurs personnages issus de la diaspora maghrébine, entre Amsterdam, Paris, Casablanca et Tunis.

Une disparition pour commencer

Tout commence par une absence. Salomé Abergel, dite Salma, artiste peintre judéo-marocaine devenue une figure reconnue de la scène artistique amsterdamoise, s’apprête à inaugurer une exposition consacrée à son œuvre lorsqu’elle disparaît sans laisser de trace.

Ancienne dissidente, elle avait connu, plusieurs décennies auparavant, les geôles du Maroc des années dites de plomb. Parmi ses tortionnaires figurait un certain Yousef, ancien policier marocain exilé, rongé par la culpabilité et la maladie. Lorsqu’il refait surface à Amsterdam, sa traque de Salma précipite les événements.

Autour de cette disparition gravitent plusieurs figures blessées : Hbib Lebyad, ancien artiste de cirque devenu tenancier d’un snack-bar, chargé par testament de veiller sur la maison de Salma, ainsi que sur des toiles inédites dissimulées dans sa cave ; Hannah Melgler, galeriste qui ignore tout du sort de son artiste ; et surtout Irad, le fils de Salma, qui tient à Paris le bar d’un hôtel baptisé Le Souterrain.

Cet établissement constitue le dernier refuge nocturne d’une foule de personnages meurtris, cabossés par le destin. C’est Irad qui mènera l’enquête, redécouvrant peu à peu l’histoire enfouie de sa mère et, à travers elle, celle d’un continent tout entier.

Une construction en éclats

Le titre du roman résume à lui seul son projet. Oroppa est la transcription phonétique du mot « Europe », tel qu’il est prononcé en arabe maghrébin. Cette Europe n’est pas envisagée depuis son centre, mais depuis ses marges, ses angles morts et ses populations clandestines.

Le récit se déploie en quatre grandes parties qui ne respectent ni la chronologie ni une logique de raccord immédiatement perceptible entre les différentes voix narratives.

Oroppa rassemble ainsi plusieurs histoires au sein d’une même histoire. Le roman explore le déracinement, l’errance, les addictions, la fuite, le désespoir et, plus encore, les méandres d’âmes profondément meurtries. Il réunit un groupe de personnages en un « vingt et unième arrondissement » réservé aux exclus.

Le lecteur peut d’abord se trouver désarçonné par cette polyphonie radicale, par l’apparition de personnages singuliers et par des récits qui semblent difficilement s’emboîter. Puis, peu à peu, les fils se renouent : certains motifs réapparaissent, les silences se comblent et les fragments commencent à former une architecture cohérente.

Cette difficulté pourrait être un risque assumé dans la mesure où cette construction éclatée n’est pas un simple choix esthétique. On peut y voir le reflet de la fragmentation des existences auxquelles le roman donne voix : celles d’hommes et de femmes originaires du Maghreb, échoués en Europe sans parvenir à y trouver un véritable port d’attache.

Les analepses, les retours en arrière et les ellipses sous la plume de Safae servent bien la description de la mémoire traumatique.

La fragmentation crée une cohérence d’ensemble avec le thème.

L’autrice compose une matière narrative dense, parfois heurtée, dans laquelle l’ivresse, les stupéfiants et les rêves fiévreux tiennent lieu d’échappatoire à des personnages désenchantés.

Le poids d’une histoire tue

L’idée qui constitue le cœur du roman est celle d’une mémoire réprimée qui resurgit au sein même de l’Europe contemporaine : la mémoire des années de plomb marocaines.

On y aperçoit, en filigrane, la figure de Driss Basri, alors simple commissaire déjà rompu aux méthodes d’une répression qui frappait aussi bien les opposants avérés que les suspects imaginaires.

Cette histoire continue pourtant de façonner silencieusement l’existence de ceux qui ont fui et de ceux qui sont restés, même si le roman ne le dit pas.

Safae el Khannoussi, qui prépare une thèse de philosophie politique consacrée à l’abolitionnisme carcéral dans une perspective décoloniale, pointe la violence d’État et la violence plus diffuse subie par les migrants sur le sol d’« Oroppa ».

La perspective décoloniale et abolitionniste irrigue le roman. La prison n’y est pas seulement comme un lieu concret, les geôles des années de plomb et les centres de rétention européens, mais comme une métaphore diffuse de la condition des personnages. On y décèle l’enfermement intérieur, la surveillance constante et la culpabilité héritée.

L’ancien tortionnaire, Yousef, vit dans une forme d’auto-emprisonnement moral ; Irad et d’autres figures du roman évoluent dans des espaces clos. Les bars, caves et les chambres d’hôtel sont des prolongements symboliques de la cellule. La violence carcérale se prolonge ainsi dans les corps, les trajectoires et les silences…

De l’autre côté de la Méditerranée, les personnages ne trouvent ni le refuge ni la rédemption qu’ils espéraient. Oroppa apparaît comme un espace spectral, un entre-deux où bourreaux et victimes finissent par se côtoyer dans une forme d’indifférence. L’alcool et les psychotropes y deviennent des moyens de s’anesthésier plutôt que d’affronter des blessures réputées inguérissables.

Le cancer, la déchéance physique et, plus encore, la solitude constituent les métaphores persistantes de cet exil.

On pourrait toutefois regretter un traitement parfois trop démonstratif de certains thèmes, ainsi qu’une profondeur psychologique inégale selon les parties du roman.

La question identitaire

Le flou entretenu autour de la paternité d’Irad, qui pourrait être le fils de son propre tortionnaire, interroge frontalement la possibilité même d’un amour ou d’une identité préservée de la violence de l’histoire.

Si les années de plomb occupent une place centrale dans le dispositif mémoriel du roman, elles sont parfois évoquées avec une rapidité qui peut laisser le lecteur sur sa faim. Le texte renonce cependant à faire un réquisitoire explicite et systématique.

Un texte nécessaire

Oroppa fait entendre, dans la littérature européenne contemporaine, une voix qui refuse la facilité du témoignage linéaire comme le confort d’une victimisation univoque.

L’histoire coloniale et postcoloniale du Maghreb n’y apparaît pas comme un simple arrière-plan de la question migratoire contemporaine. Elle en constitue, d’une certaine manière, l’une des conditions de possibilité.

Une histoire actuelle

Il est difficile de conclure cette chronique sans penser aux scènes de chaos qui ont secoué Sebta à l’été 2026, faisant plus d’une centaine de morts et provoquant une crise diplomatique et humanitaire majeure.

Oroppa, paru deux ans plus tôt, donne une chair, une histoire et une mémoire à ces corps anonymes que les médias réduisent parfois à des statistiques.

Oroppa rappelle que ces mouvements de population ne surgissent pas ex nihilo. Ils sont le produit d’une histoire longue, faite de violences coloniales, de répressions postcoloniales et d’exils contraints. Le Roman offre une grille de lecture indispensable pour comprendre pourquoi, aujourd’hui encore, des hommes et des femmes continuent de risquer leur vie pour franchir une frontière qui, pour eux, n’est pas une ligne sur une carte, mais la dernière chance d’échapper à des blessures que ni le Maroc et l’Europe n’ont su panser ensemble.

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