Politique
PAM : le coût des alliances - Par Bilal Talidi
La mission de Fouzi Lekjaa aux cotés du PAM est-elle effectivement terminé comme il l’a déclarée, le 23 septembre et passe-t-il désormais la main toute la main à Fatima Ezzahra El Mansouri ( montage à partir de deux photos de Abdel Majid Bziouat / AFP)
Arrivé en tête des élections législatives de 2026, le Parti authenticité et modernité dispose, sur le papier, d’au moins quatre possibilités pour former une majorité gouvernementale. Aucune n’est sans coût politique, explique Bilal Talidi : le PAM devra arbitrer entre le poids des sièges, la légitimité de son discours, la cohérence de l’alliance et la place laissée à l’opposition.

Bilal Talidi
Les résultats des élections législatives de 2026 ont placé le Parti authenticité et modernité (PAM) en tête, tout en lui ouvrant plusieurs voies pour former son gouvernement. Les calculs sur le papier font apparaître au moins quatre formules de majorité, de poids numérique variable. Mais chacune comporte des difficultés coûteuses que le parti pourra difficilement ignorer. Il devra les mettre en balance et retenir la moins coûteuse.
Reconduire la majorité précédente
La solution la plus simple, la plus facile et peut-être même la plus sûre et la plus large sur le plan numérique consiste à conserver les mêmes composantes que la précédente majorité gouvernementale. Cette coalition disposerait de 228 sièges, soit 42 de moins que la majorité sortante.
Le coût de cette formule tient à l’absence d’image de changement dans le paysage politique. Elle ne permettrait pas non plus au PAM de donner corps à son mot d’ordre de « correction de trajectoire ». Une part importante de sa campagne a visé le Rassemblement national des indépendants (RNI), qu’il a accusé d’être responsable des conflits d’intérêts et de la hausse du coût de la vie. Rester allié à ce parti poserait donc problème.
Certes, Fatima Ezahra El Mansouri, coordinatrice du PAM, a déclaré que la page des échanges acerbes de la campagne était tournée et que la porte des alliances restait ouverte à tous. Mais le PAM a besoin d’établir la légitimité, le sérieux et la crédibilité de son discours. La reconduction de l’ancienne majorité ne l’y aiderait pas.
Une alliance avec le PJD aux fortes tensions internes
La deuxième possibilité théorique serait d’écarter le RNI pour le remplacer par le Parti de la justice et du développement (PJD). Cette formule produirait une majorité relativement confortable de 217 sièges, soit 11 de moins que la première. Si elle voyait le jour, elle permettrait d’atteindre trois objectifs majeurs : régler entièrement la question de la légitimité, exprimer clairement la volonté des électeurs, qui n’ont fait progresser que deux partis, à des degrés différents — le PAM et le PJD —, et mettre fin à la controverse sur les origines du PAM que le PJD continue d’invoquer contre lui.
Cette voie se heurte toutefois à plusieurs obstacles. Le premier est sa faisabilité : le PJD trace une ligne rouge à l’égard d’une telle alliance. Même si cet interdit de principe était levé, les conséquences sur le parti resteraient à mesurer. Une alliance provoquerait de profondes divisions en son sein. Le PJD ne souhaite pas courir ce risque alors qu’il vient juste de commencer à émerger d’une grave crise interne.
Le secrétaire général du PJD a tenu à dégager sa responsabilité en affirmant qu’une alliance avec le PAM n’était pas envisageable. Il a néanmoins précisé que, si les autres membres du parti avaient un avis différent, la question pourrait être débattue au conseil national, qui se réunira en fin de semaine, samedi.
Le deuxième coût est d’ordre identitaire et doctrinal. Le PAM, du moins à en juger par les propos du ministre de la Justice, Abdellatif Ouahbi, tient à modifier le Code de la famille pour le remplacer par un texte moderniste. Il souhaite aussi changer certaines dispositions du Code pénal dans un sens radicalement opposé aux positions du PJD. Une telle coalition risquerait donc soit d’accentuer les divisions, soit d’instaurer une trêve sur les questions identitaires et doctrinales, avec pour effet de reporter les arbitrages sur les sujets litigieux. C’est ce qui s’était produit dans l’alliance entre le PJD et le Parti du progrès et du socialisme, notamment durant le premier mandat du gouvernement dirigé par le PJD.
Cette formule aurait encore un autre coût : elle affaiblirait l’opposition et ramènerait les débats au sein de la Chambre des représentants à leur ronronnement habituel. Le RNI n’a pas le profil idoine pour tenir ce rôle. On peut aussi douter qu’une telle configuration fournisse un motif objectif de réaliser le rêve d’une unification des forces de gauche.
La Koutla, entre cohérence et rapport de force
La troisième option offrirait au PAM la légitimité d’une alliance avec les composantes de la Koutla et, peut-être, une cohérence idéologique maximale. L’entrée au gouvernement de l’Istiqlal, de l’Union socialiste et du Parti du progrès et du socialisme donnerait une majorité minimale de 208 sièges. Cette formule aurait l’avantage d’isoler le PJD du parti conservateur qu’est l’Istiqlal ainsi que de celui qui est devenu son allié traditionnel, le Parti du progrès et du socialisme. Elle conférerait au PAM la légitimité nécessaire pour s’ancrer dans la Koutla démocratique, voire la diriger, et lui permettrait de mener à bien une partie des changements modernistes qu’il défend dans les législations relatives à la famille et au droit pénal.
Son coût tient à la composition même de cette coalition. Ces partis nationaux possèdent une grande expérience de la négociation politique et pourraient exercer sur le PAM des pressions qu’il lui serait difficile de supporter pour obtenir de nouveaux avantages. Cette formule affaiblirait sa capacité à conduire le gouvernement et le laisserait isolé face à l’expérience des composantes de la Koutla démocratique. Elle offrirait aussi au PJD la possibilité d’occuper seul le terrain de l’opposition, sans concurrence, ce qui renforcerait ses chances aux prochaines élections.
Élargir la coalition au prix de sa cohérence
Au-delà de ces trois grandes formules, d’autres combinaisons pourraient réunir davantage de sièges. Elles supposeraient d’ajouter à l’une des coalitions précédentes, notamment à la troisième, le Mouvement populaire (29 sièges) ou l’Union constitutionnelle (17 sièges). Mais cette quatrième voie compliquerait les négociations pour former le gouvernement, réduirait sa cohésion et contribuerait à diluer son identité et ses orientations.
Choisir la formule la moins coûteuse
La multiplicité des possibilités offertes au PAM ne signifie pas que sa tâche sera facile. Il ne suffit pas de réunir une majorité numérique confortable. Il faut d’abord asseoir sa légitimité, bâtir une alliance qui exprime au mieux la volonté des électeurs telle qu’elle ressort des résultats, résoudre la question de la cohérence identitaire et doctrinale, éviter de laisser le paysage politique sans opposition et empêcher le PJD d’en avoir le monopole. Il s’agit, en somme, de comparer les options et de choisir la moins coûteuse.
Le PAM est placé sur un terrain brûlant. Il lui faut réfléchir sérieusement à la deuxième formule, si elle est réalisable, ou à la troisième. Le problème posé par la première dépasse sa capacité à diriger le gouvernement : elle remettrait sur la table la question du sens même de la politique. Quant à la quatrième, elle n’apporterait rien sur le plan politique, sinon des négociations plus complexes et un émiettement des portefeuilles ministériels.