Les petits matins sans saveur des radios - Par Abdelfattah Lahjomri

Les petits matins sans saveur des radios - Par Abdelfattah Lahjomri

Le matin à la radio enfile la toque du cuisinier et la blouse du médecin populaire

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Chaque matin, certaines radios réduisent l’horizon de leurs auditeurs à une cuisine et à une salle d’attente. Une recette aux saveurs est toujours bonne à prendre. Un conseil pour calmer une douleur ou une piste pour soupçonner une maladie ne sont pas sans intérêt. Le problème pour Abdelfettah Lahjomri c’est lorsque chaque matin on gave son estomac à satiété et on oublie que sa tête aussi a besoin d’être nourrie.

Abdelfettah Lahjomri

Le matin entre cuisine et salle d’attente

Chez les nations vivantes, le matin commence par une question : que ferons-nous aujourd’hui de notre intelligence, de notre travail, de l’école et de l’avenir ? Sur nos radios, une autre interrogation prend le dessus : combien de cuillères d’huile faut-il mettre dans le tajine ? L’animateur passe des oignons dorés au syndrome de l’intestin irritable, de la cannelle aux douleurs articulaires, d’un gâteau à une infirmité rare dont l’explication semble interminable.

Vous allumez la radio : la cuisine a déjà envahi les ondes. L’animatrice détaille la découpe des carottes comme si elle dénouait une crise de civilisation ; son invitée livre les secrets de la pâte sur le ton d’une révélation diplomatique. Puis les auditeurs demandent pourquoi leurs baghrirs ont raté, comme s’il ne manquait au pays que quelques trous à la surface d’une crêpe. Vient ensuite la rubrique des maladies.

Le matin enfile la blouse du médecin populaire. Mal de dos, genou douloureux, migraine, fourmillements, palpitations après le café : les symptômes affluent, suivis des plantes recommandées par une voisine et des expériences d’une tante. Les ondes deviennent une salle d’attente et le citoyen, un dossier médical ambulant. La radio paraît lui souffler : ne commence pas ta journée avec espoir, prends d’abord ta tension.

Ce rituel revient avec une régularité militaire. La cuisine, la maladie et les plaintes règnent sur les premières heures. Ne cherchez pas l’économie, elle fait l’école buissonnière, la littérature est en vadrouille, tandis que les sciences sont leur habituelle grasse matinée.  Pas plus les débats sérieux sur l’école, le chômage et la culture ne sont à l’ordre des ondes. On entend surtout une marmite qui bout et un corps qui se gémit.

Un auditeur réduit à ses besoins

Certaines radios ont un talent étonnant pour rapetisser l’être humain. Elles ne voient ni le citoyen qui pense, ni le travailleur qui produit, ni l’étudiant qui rêve, ni la femme qui cherche un horizon moins étroit que la cuisine. Elles ne voient pas davantage le jeune qui voudrait comprendre le monde. Elles s’adressent à un estomac en quête de recette, à un corps en quête de diagnostic et à une oreille disponible pour le ressassement.

Cuisiner n’est pas une faute de goût ; parler de santé n’est pas une erreur de diagnostice. La cuisine devient culture lorsqu’elle touche à la mémoire, à l’identité, à l’économie domestique et à la beauté. La santé éclaire lorsqu’elle s’appuie sur la prévention, la science et la dignité. Le problème commence quand l’une devient un destin quotidien et l’autre un long hymne matinal, tandis que restent fermées les portes de la pensée, de la critique et de l’art.

Des radios semblent craindre l’auditeur qui réfléchit. Celui-ci pourrait demander pourquoi les mêmes contenus reviennent, pourquoi les programmes légers devraient-ils évincer toute discussion de fond, pourquoi on l’habitue à consommer plutôt qu’à comprendre. Une recette de couscous prend alors la place de la liberté ; une gorge enflammée, celle de la politique ; les douleurs d’estomac, celles de la conscience.

Préparer une émission qui ouvre une fenêtre demande un effort : inviter un chercheur à expliquer un livre, un professeur à discuter d’une idée, un artiste à lire la ville, un jeune à raconter son projet ou une femme à partager une expérience hors des moules, exigent de la préparation. Il est plus simple de faire entrer une marmite et un médecin dans le studio. Les radios doivent se rendre compte un jour que le matin pose les fondations de la journée.

Élargir le monde dès le réveil

J’attends un autre matin, qui éveille la pensée avant l’appétit et ouvre un horizon avant de dresser la liste des symptômes. Au sortir du sommeil, chacun affronte les factures, les embouteillages, la vie chère et la pression du travail. Lui parler aussitôt de ballonnements, de chute des cheveux ou de conservation de l’ail ajoute une fatigue à celle qu’il porte déjà. Notre imagination radiophonique semble préférer une boîte à épices à une boîte à idées.

On prétend que le public veut ces émissions. Quelle enquête en bonne et due forme a décrété qu’il était dépourvu d’ambition ou qu’une idée profonde, présentée avec intelligence, lui serait inaccessible ? Les gens ne fuient pas le savoir. Ils rejettent la bêtise lorsqu’elle se donne des airs de profondeur et la culture lorsqu’on la sert comme une colle scolaire.

Cette programmation révèle aussi une image appauvrie de la femme, trop souvent cantonnée aux fourneaux, à l’armoire à pharmacie, aux recettes de beauté et à la diététique. Où est celle qui lit, cherche, réfléchit et débat de la ville, du travail, du droit, de l’art, de l’économie ou de la technologie ? La réduire à la cuisine rétrécit l’imaginaire collectif, et avec lui les aspirations.

Des histoires d’innovation, des parcours de réussite, des livres, des initiatives citoyennes et des idées sur l’école, la langue ou l’art peuvent élargir la représentation de la vie. À force de recettes et de douleurs répétées, le monde finit au contraire par se fondre dans la taille d’une cuisine et d’une salle d’attente.

Retenir le public ou lui parler

Je ne demande pas une université permanente à l’antenne, ni un colloque pesant au réveil. Une émission peut être légère et profonde, plaisante et utile, proche des gens sans céder à la facilité. Elle peut traiter la santé avec rigueur, la nourriture avec culture, le quotidien avec réflexion et l’actualité avec clarté. Il faut de l’intelligence dans les choix, de la dignité dans le discours et le courage de se renouveler.

Mais certaines radios cherchent surtout à retenir l’auditeur assez longtemps pour lui servir les publicités. Lui aussi a sa part : il déplore la futilité, puis laisse le poste allumé ; il se moque de l’émission, puis participe à son concours. Son goût s’élèvera lorsqu’il accordera de la valeur à son temps et à son oreille.

La crise ne se mesure toutefois pas au nombre d’émissions de cuisine ou de santé. Elle tient à l’absence d’ambition culturelle. Chaque matin, le micro peut élargir les consciences ; trop souvent, il entretient une journée qui tourne en rond. Sa voix entre dans les maisons, les voitures et les cafés, mais une voix privée d’idée étonnante n’est plus qu’un bruit élégant. Méditons-y ; et à une autre fois.