Mohamed Choufani El Fassi : du Petit Marocain au Matin - Par Mustapha Jmahri

Mohamed Choufani El Fassi : du Petit Marocain au Matin - Par Mustapha Jmahri

L’un des pionniers marocains de la presse francophone, Mohamed Choufani El Fassi a traversé plus d’un demi-siècle d’histoire médiatique

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L’un des pionniers marocains de la presse francophone, Mohamed Choufani El Fassi a traversé plus d’un demi-siècle d’histoire médiatique, du Protectorat aux premières décennies du Maroc indépendant. A ses débuts, seul journaliste marocain dans le Maroc spous protectorat au sein du Petit Marocain, il accompagne ensuite la naissance du groupe Le Matin avant de fonder Les Échos Africains. Mustapha Jmahri retrace le parcours d’un homme de plume discret, influent et profondément attaché à l’ouverture culturelle et africaine du Royaume.

Mustapha Jmahri

Auteur-éditeur des Cahiers d’El Jadida

Né au cœur de la médina de Fès, la capitale spirituelle du Royaume, Mohamed Choufani El Fassi s’est éteint en juin 2015 à Casablanca à l’âge de 92 ans. Entre ces deux rives géographiques, cet homme de plume a écrit l’une des pages les plus denses de l'histoire de la presse écrite francophone au Maroc, traversant les mutations du Protectorat et l’avènement du Maroc indépendant.

Après Fès, sa famille choisit de s’installer dans la métropole économique, Casablanca, qui devient le centre névralgique du Maroc. Il y fonda un foyer, enrichi par la naissance de deux filles.

Doté d'une parfaite maîtrise de la langue française, il intègre la rédaction du quotidien Le Petit Marocain à une époque, sous le Protectorat, où le journalisme professionnel est une chasse gardée coloniale. L'équipe rédactionnelle est exclusivement composée de Français. Pourtant, Mohamed Choufani El Fassi parvient à s'y imposer. Durant les premières années, il est le seul et unique journaliste marocain de la structure. Au sein du titre phare du groupe de presse Mas, Mohamed Choufani El Fassi se voit confier une responsabilité délicate : la rubrique des mondanités, rubrique qui lui imposait de pouvoir s’introduire dans les milieux les plus fermés de la gente coloniale. Dans le microcosme de l'époque, cette rubrique sociale, était le miroir des élites, des réceptions d'affaires et des événements culturels. Par son élégance et sa discrétion, le journaliste noue des relations de confiance tant avec les grandes figures nationales qu’internationales de passage au Maroc.

À noter une exception de taille : en 1949 le Maroc vit la création par les Français libéraux, d’un nouveau journal francophone sous le titre de « Maroc Presse ». Fondé par Jean Walter, il sera dirigé dès 1954 par le militant Antoine Mazella entouré d’une équipe de Marocains et de Français libéraux.

Après l’Indépendance

Après l'Indépendance, la marocanisation des cadres de la presse nationale s’accélère. En 1968, alors que les structures évoluent en profondeur, Mohamed Choufani El Fassi voit enfin arriver à ses côtés dans la presse de langue française, des confrères marocains. Comme le rappelle Mustapha Abouibadallah, ancien du journal, la rédaction se composait alors d'un groupe de pionniers : Mohamed Choufani El Fassi, Abbès Cherradi, Hassan Belhamdounia (pendant une période) et Seddik El Adham, le photographe attitré de l'équipe. Leurs jeunes confrères Ali Hassouni, Mohamed Skalli Aboujawad et Abdelhafid Rouissi, intégreront la rédaction peu après pour consolider cette relève nationale

L'année 1971 marque un tournant médiatique au Maroc. Le 30 octobre 1971, les quotidiens Le Petit Marocain et La Vigie Marocaine cessent définitivement de paraître sous leur nom colonial historique.

Notre journaliste assiste alors en témoin privilégié à la reprise en main de ces structures par l'État, orchestrée par Moulay Ahmed Alaoui avec le concours technique de Marcel Herzog. Cette restructuration historique donnera naissance, quelques mois plus tard, au géant de la presse nationale moderne : le groupe Le Matin

Le Échos Africains

Se fondant totalement dans la nouvelle structure, le journaliste Choufani El Fassi fait, en parallèle, le choix de l’indépendance éditoriale. Fort de son réseau de contacts et de son expertise, il fonde son propre journal francophone : Les Échos Africains. À travers ce titre, il s’inscrit dans la vision d’un Maroc moderne, tourné vers ses racines africaines, décryptant les enjeux géopolitiques et culturels de l’après-décolonisation.

En 1975, tout juste atterri à la station de radio d’Aïn Chock à Casablanca, je faisais mes premiers pas dans le monde du reportage. C’est au détour de mes sorties sur le terrain que j’ai croisé à plusieurs reprises la figure singulière de Mohamed Choufani El Fassi. Il avait l'habitude de nous distribuer sa propre publication, un titre presque confidentiel au format tabloïd, imprimé sur de fines feuilles de papier. Dans ces années 1970, Choufani n'avait pas de salle de rédaction classique : grâce à son entregent, il se lia d’amitié avec le directeur général de l’emblématique Hôtel El-Mansour qui lui permit d’utiliser la conciergerie de l’hôtel comme adresse. L’ancien entrepreneur Jamal Eddine Bouamrani, qui avait bien connu Choufani, témoigne que « ce dernier bénéficiait de solides relations de confiance, notamment avec le directeur de cet établissement, Philippe Mocquart. C’est grâce à cette complicité qu'il avait fait de la conciergerie sa base logistique ». C’est là, au cœur de ce grand palace casablancais, qu’il allait nous chercher ses exemplaires pour nous les remettre de la main à la main, faisant vivre par sa seule volonté un journal presque méconnu.

Lorsqu'il rend son dernier souffle à Casablanca en 2015, Mohamed Choufani El Fassi laisse derrière lui le souvenir d’un bâtisseur de ponts culturels et d'un professionnel respecté de tous ses pairs. Sa longue carrière de plus d'un demi-siècle reste un modèle d'excellence pour les générations de journalistes au Maroc.