Au-delà d’El Mansouri, le défi de l’ancrage d’une égalité réelle – Par Abdelaziz Koukass

Au-delà d’El Mansouri, le défi de l’ancrage d’une égalité réelle – Par Abdelaziz Koukass

La nomination de Fatima Ezzahra, une avancée réelle, exige cependant le refus d’un piège : celui de faire d’une responsable le test de l’aptitude de toutes les femmes à gouverner ou à ne pas gouverner (Photo Abdel Majid Bziouat /AFP)

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Chargée du gouvernement le 29 septembre 2026, conformément à l’article 47 de la Constitution, Fatima Ezzahra El Mansouri incarne un changement dans la représentation du pouvoir au Maroc. Dans un article, le journaliste et écrivain Abdelaziz Koukas examine la portée de cette décision et la capacité des partis et de la société à lui donner une traduction durable.

Abdelaziz Koukass

Du droit à la décision

L’événement dépasse le remplacement d’un chef de gouvernement. Il bouscule une image du pouvoir dont la réédition avait fini par faire paraître naturel le monopole masculin. Jusqu’à oublier qu’avant de se traduire en décisions et en budgets, l’autorité se construit aussi dans l’imaginaire collectif.

Cette nomination prolonge, sous un autre angle, le Code de la famille de 2004, qui avait replacé les relations familiales dans un débat sur l’équité et la responsabilité partagée. Une nouvelle étape est ainsi franchie : les femmes ne sont plus seulement les destinataires des réformes, elles sont appelées à les conduire. Cette promesse reste à mesurer aux réalisations. Le débat porte désormais sur la participation des femmes à la définition des droits de tous et des priorités gouvernementales.

Dans une monarchie fondée notamment sur la Commanderie des croyants, cette décision renouvelle également le rapport entre légitimité religieuse et modernisation politique. Sans supprimer les divergences sociales ou de jurisprudence religieuse, elle inscrit l’exercice du pouvoir gouvernemental par une femme dans la réalité institutionnelle.

L’expérience est de nature à rendre familière une possibilité longtemps contestée.

Le précédent du Parti de la justice et du développement, sous Abdalilah Benkirane puis Saad Dine El Otmani, éclaire cette capacité d’intégration. Sans assimiler des situations différentes, les deux expériences montrent comment le cadre politique accueille des acteurs dont l’accès aux responsabilités suscitait des réticences, avant de les soumettre à l’évaluation de leur action.

Les partis face à leurs contradictions

Cette évolution repose la question de l’origine du changement au Maroc. Force est de constater que l’initiative vient du sommet de l’État, tandis que les partis, y compris ceux qui revendiquent la modernité et l’égalité, peinent à installer durablement des femmes à leur direction. Ils réclament la parité dans l’espace public, mais conservent chez eux des centres de décision largement masculins.

La monarchie impulse ainsi une transformation sans attendre nécessairement un consensus social préalable. Celui-ci peut se construire après la décision, dans le feu de l’action, lorsque la pratique atténue les réserves. L’État ne répond donc pas seulement aux revendications : il élargit les possibilités et détermine les conditions de leur inscription institutionnelle.

Cette lecture ne doit toutefois effacer ni les luttes féministes et celles des défenseurs des droits humains, ni la diversité de la société. Faire émerger une revendication, établir sa légitimité et disposer du pouvoir de trancher sont trois capacités distinctes. La société prépare une partie du changement ; l’État conserve un rôle décisif dans son calendrier, sa forme et sa portée.

Reste à savoir si cette impulsion libère les initiatives ou entretient l’attente d’une décision venue d’en haut. Une modernisation s’enracine lorsque les acteurs sociaux peuvent la porter, l’élargir et la défendre. Les applaudissements ne suffisent pas. Les partis doivent appliquer à leurs propres organisations ce qu’ils attendent de l’État. Le Parti socialiste unifié fait ici exception, pour avoir confié très tôt sa direction à une femme.

Une responsable à juger sur son bilan

La nomination agit aussi sur l’éducation et la socialisation. Une fille qui voit une femme diriger le gouvernement peut envisager autrement son avenir ; un garçon se construire une conception moins exclusivement masculine du pouvoir. Une image ne détruit pas le patriarcat, mais elle contribue à rendre ordinaire une autorité féminine dépassant le soin, l’éducation et la cuisine.

Cette avancée exige cependant le refus d’un piège : celui de faire d’une responsable le test de l’aptitude de toutes les femmes à gouverner ou à ne pas gouverner. Avant d’accéder au pouvoir, celles-ci doivent souvent prouver une compétence exceptionnelle ; ensuite, leur réussite ou leur échec engage symboliquement leur sexe. Les hommes, eux, restent généralement jugés à titre individuel.

Tout en étant en désaccord avec les choix politiques de Fatima Ezzahra El Mansouri,

C’est à l’aune de son programme, ses décisions et ses résultats qu’il faudra évaluer la prestation de la première femme marocaine cheffe du gouvernement. C’est dire qu’un éventuel échec ne doit pas servir à refermer la porte derrière elle. L’égalité comprend le droit d’exercer des responsabilités, de ne pas réussir et celui de répondre personnellement de son action indépendamment de son genre.

Donner au symbole une portée sociale

L’arrivée d’une femme au sommet ne garantit pas une amélioration de la vie des travailleuses, des femmes rurales ou des mères qui prennent soin de leurs proches sans protection suffisante. Elle invite à reconnaître comme priorités économiques les crèches, les transports sûrs, les services de santé et le partage des tâches de soin. Ces infrastructures conditionnent la participation à la production. Le symbole prend corps lorsqu’il apporte du temps disponible, un revenu indépendant et une liberté réelle de choisir.

L’ouverture doit également dépasser les élites. Une jeune femme issue d’un territoire ou d’un milieu marginalisé peut-elle envisager le même parcours ? Si l’accès reste tributaire de ressources sociales, du fait d’être la fille du pacha ou de relations inaccessibles au plus grand nombre, la féminisation du pouvoir peut laisser intactes les barrières qui en verrouillent l’entrée.

À l’international, cette nomination offre au Maroc un atout symbolique, mais accroît aussi les attentes concernant la participation, les libertés et l’égalité des chances. Sa crédibilité dépendra des effets observables dans les institutions, les services et la vie quotidienne. L’image d’ouverture peut devenir une exigence supplémentaire de résultats et non une absolution des abus et des inégalités.

Faire de la première un droit durable

Cette séquence pose enfin la question de l’articulation entre initiative royale, autonomie gouvernementale et responsabilité politique. Sa portée se précisera dans la composition de l’équipe, la cohésion de la majorité, la clarté des orientations et la possibilité de demander et rendre des comptes.

L’horizon est que l’accès d’une femme à cette fonction cesse d’étonner. L’alternance entre femmes et hommes deviendra alors une réalité familière, et chaque responsable sera évaluée sur le bilan de son gouvernement. Le précédent historique pourra ainsi devenir un droit établi dans les esprits comme dans les pratiques.

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