Médias
Quand La Razón manque de raison – Par Mohamed Benabdelkader
Parfois, à la lecture de ce que publie une certaine presse espagnole sur le Maroc, on ne trouve d’autre explication que celle d’un remplacement de l’analyse par le préjugé, et de l’information par un récit construit à l’avance
À travers son titre accusant le Maroc de vouloir « voler » à l’Espagne la finale du
Mondial 2030, La Razón franchit un pas supplémentaire dans un cadrage médiatique où la compétition légitime entre coorganisateurs se transforme en soupçon, voire en délit. L’analyste et ancien ministre Mohamed Benabdelkader démonte les mécanismes d’une psychologie infantile et en fait ressortir l’aspect dérisoire, voire ridicule.

Mohamed Benabdelkader
La Razón, fondé en 1998, est l’un des principaux titres de la presse conservatrice espagnole. Dans son Code éthique, le journal se définit comme un média engagé pour la démocratie et l’État de droit, la défense de l’unité de l’Espagne, de la monarchie parlementaire, des valeurs constitutionnelles, du patrimoine culturel et religieux, ainsi que de l’économie de marché. Il se déclare en parallèle strictement non partisan, opposé à tout extrémisme, et profondément attaché à la rigueur informative, à l’indépendance et au respect de la vérité.
Son traitement du Maroc se caractérise généralement par une combinaison entre la reconnaissance de son importance en tant que voisin et partenaire stratégique, et un regard critique sur ses politiques, notamment en matière d’immigration, de l’affaire du Sahara, et de la question de Ceuta et de Melilla, tout en veillant à ce que sa relation éditoriale avec le Maroc ne se réduit pas à une simple diabolisation de « l’autre » à l’instar d’un certain nombre de médias espagnols privés.
C’est précisément pour cette raison que certains de ses titres et cadrages particulièrement hostiles, revêtent un intérêt analytique accru, ils ne représentent pas nécessairement l’ensemble de la ligne éditoriale du journal, mais plutôt des moments d’intensification d’un cadrage nationaliste et conflictuel particulier.
Le discours de La Razón sur le voisin du sud
Son discours sur le voisin du sud peut, occasionnellement, converger avec celui de Vox sur certaines questions, mais, institutionnellement, La Razón se situe dans le courant de la droite médiatique conventionnelle. Il se distingue au sein de l’écosystème conservateur par sa capacité à défendre des positions très fermes sans adopter nécessairement l’identité politique de l’extrême droite.
Cette distinction est particulièrement importante pour analyser des questions telles que Ceuta-Melilla, l’immigration ou la question du Sahara marocain. La Razón peut employer un langage fortement nationaliste ou très critique à l’égard du Maroc, tout en s’inscrivant dans un cadre de patriotisme espagnol traditionnel, de constitutionnalisme et de sécurité nationale, qui ne correspond pas forcement au même cadre idéologique que celui de Vox.
Dans sa couverture de la crise de Ceuta, La Razón présente une particularité qui mérite d’être soulignée dans ce contexte de tension et d’incertitude, la une et le titre acquièrent une fonction particulièrement forte de cadrage (framing). Son style tend à privilégier des titres très visibles et fortement accrocheurs : une forte personnalisation du conflit ; une sélection d’un nombre limité d’événements présentés comme déterminants ; un langage émotionnel ; un accent particulier sur la sécurité, l’immigration et la souveraineté ; ainsi que la construction de la menace extérieure. Cela fait de La Razón non pas simplement un média qui informe sur une crise, mais également un acteur qui contribue à construire une interprétation particulière de celle-ci.
Parfois, à la lecture de ce que publie une certaine presse espagnole sur le Maroc, on ne trouve d’autre explication que celle d’un remplacement de l’analyse par le préjugé, et de l’information par un récit construit à l’avance, dans lequel le Maroc apparaît systématiquement comme une menace ou un rival, même lorsque les faits décrivent simplement une coopération fructueuse ou une compétition légitime entre deux partenaires.
La semaine dernière, en plus d’être dépeint par le discours médiatique espagnol comme un voisin ambigu, inquiétant, menaçant et maitre-chanteur, le Maroc s’est vu attribuer par La Razón une nouvelle épithète disqualifiante : voleur ! Voleur, rien de moins, de la finale de la Coupe du monde 2030 que nous organisons avec le Portugal.
Le Maroc « vole » la final à l’Espagne !
Le journal titre cette semaine une chronique : « Le plan du Maroc pour voler la finale à l’Espagne, élaboré depuis deux ans face à la passivité de Sanchez ». Il y raconte, avec un sentiment de mépris et sur le ton de celui qui vient de surprendre son voisin en flagrant délit, que « le régime de Mohammed VI intensifie depuis des mois sa stratégie pour arracher à l’Espagne la finale de la Coupe du monde et faire en sorte que la rencontre se dispute dans ce qui prétend être le plus grand stade du monde, situé à Casablanca ».
On remarquera l’emploi délibéré des verbes « arracher » et « prétendre », comme si le Maroc n’avait pas le droit légitime de développer sa propre stratégie pour atteindre des objectifs parfaitement valables, et comme si la simple construction d’un stade aux dimensions exceptionnelles constituait déjà, en soi, une imposture. Le langage ne décrit pas ici un fait, il le criminalise préventivement.
Le titre n’est pas un simple dérapage lexical. Il constitue une contribution consciente - et assez maladroite - à un récit que, en pleine crise de Sebta, plusieurs médias espagnols peaufinent avec enthousiasme, celui du voisin qui ne se comporte pas comme il faut, dont on ne peut pas avoir confiance, qui fait du chantage, qui est ambigu, inquiétant… et qui, accessoirement, vole désormais aussi les finales de Coupe du monde.
« Voler » n’est pas seulement un acte infantile. C’est un verbe qui transforme une compétition institutionnelle en un acte de délinquance. Ce faisant, il s’insère parfaitement dans la structure narrative qui se réactive ces jours-ci : le Maroc ne concourt pas, ne négocie pas, n’exerce pas de droits en tant que coorganisateur. Le Maroc prend, arrache, s’approprie. C’est le même mécanisme qui transforme tout mouvement diplomatique ou migratoire de l’autre côté du détroit en preuve d’une malveillance intrinsèque. Le pays cesse d’être un acteur doté de ses propres intérêts et devient un personnage de roman : le voisin problématique, le maître-chanteur habituel, le mal nécessaire, le partenaire auquel on ne peut jamais faire totalement confiance.
Ni à la frontière ni à la FIFA
Avec ce titre, le quotidien La Razón n’invente pas le récit. Il lui ajoute simplement un chapitre sportif. Alors que la crise de Sebta enflamme les unes, le journal se précipite pour apporter sa propre dose de suspicion : il ne suffit plus que le Maroc soit le pays qui « utilise » la migration ou qui joue sur « l’ambiguïté » géographique, il est désormais aussi celui qui fomente le vol de la finale du Bernabéu face à la « passivité » de Sanchez. Le message est clair et émotionnellement efficace : il ne faut jamais baisser la garde. Ni à la frontière ni à la FIFA.
Ce qui est paradoxal, voire regrettable, c’est que ce type de vocabulaire finit par appauvrir le débat même qu’il prétend défendre. Si la finale de la Coupe du monde devient un objet qu’« on est en train de nous voler », alors toute décision de la FIFA qui ne correspondrait pas au souhait espagnol sera automatiquement interprétée comme un affront, une trahison ou une preuve supplémentaire de la perfidie marocaine. Il n’y a alors plus de place pour analyser les rapports de force, les investissements, les alliances ou les critères techniques. Il ne reste que le mélodrame du bien volé.
Au fond, ce titre parle moins du Maroc que d’une certaine manière de se regarder soi-même dans le miroir : celle de celui qui a un sentiment infantile de possession centré sur soi, celui qui a besoin que l’autre soit toujours le voleur pour ne pas avoir à se demander si, après tout, le jouet n’a jamais vraiment été à lui.
Le titre de La Razón, « Le plan du Maroc pour voler la finale à l’Espagne… », constitue en lui-même une petite œuvre d’art du victimisme footballistique. Il ne parle ni d’une candidature rivale, ni d’une compétition légitime devant une instance multilatérale, ni d’une décision qui n’a pas encore été prise. Il parle d’un vol, presque en criant : « Au voleur ! Au voleur ! », comme s’il fallait immédiatement arrêter ce pays qui, précisément, avait garanti à l’Espagne les voix de l’Afrique, de l’Asie et du monde arabe. Il parle d’un vol comme si le Bernabéu avait déjà la clé de la finale dans sa poche et que quelqu’un essayait d’entrer par la fenêtre.
Comme un enfant dans un magasin de jouets
Le verbe est délicieux parce qu’il n’appartient ni au vocabulaire de la FIFA, ni à celui des fédérations, ni à celui de la diplomatie sportive. Il appartient à la cour de récréation, au petit enfant qui s’approprie tout ce qu’il touche, qui s’accroche à son doudou comme, à une extension de lui-même. C’est le langage de l’enfant qui, voyant un autre enfant vouloir le même jouet, s’écrie : « C’est à moi ! On me le vole ! » Même si le jouet est encore sur l’étagère, même si personne ne le lui a promis par écrit et même si le propriétaire du magasin - en l’occurrence la FIFA - n’a pas encore décidé à qui il le vendra.
La logique infantile est imparable : je désire la finale, donc la finale est à moi, quiconque la désire également est un voleur !
Que le Maroc construise un stade de 115 000 places, qu’il investisse des milliards, qu’il tisse des alliances, ou qu’il exerce tout simplement son droit en tant que coorganisateur de la Coupe du monde ne compte pas comme une compétition. Cela est présenté comme un délit. Le fait que la FIFA elle-même ait démenti certaines promesses et ait clairement indiqué que la décision restait ouverte ne change rien au récit : le « délit » serait en train de se préparer « sous les yeux passifs de Sanchez ». Parce que, bien sûr, si l’autre enfant joue mieux aux échecs diplomatiques, la faute revient toujours à l’adulte qui ne vous a pas suffisamment protégé.
Le plus révélateur n’est pas que le Maroc tente d’attirer la finale à Casablanca. C’est de la politique du football, aussi vieille que le sport lui-même. Ce qui est révélateur, c’est l’incapacité de certains titres à admettre que l’Espagne ne détient sur ce match aucun droit naturel, divin ou héréditaire. Elle présente, certes, une candidature solide. Elle dispose de stades, incontestablement. Elle possède une histoire et un poids, évidemment. Mais elle n’en détient aucun titre de propriété. Et lorsque quelqu’un se présente à la même enchère avec une offre différente, le réflexe n’est pas de rivaliser, c’est de crier au vol.
C’est le même mécanisme mental de l’enfant qui, lorsqu’il perd une course, ne dit pas : « Il a couru plus vite », mais : « Il a triché ! » La différence, c’est que l’enfant a généralement sept ans. Le titre, lui, est signé par un journal adulte !