Cinéma, mon amour de Driss Chouika: « Les hommes du président », entre rigueur documentaire et commodité visuelle

Cinéma, mon amour de Driss Chouika: « Les hommes du président », entre rigueur documentaire et  commodité visuelle

Pakula avait sorti « Les Hommes du président » à peine deux ans après la démission de Richard Nixon alors que le public connaissait déjà la fin de l’histoire. Pourtant, le film s’était imposé immédiatement comme un thriller politique magistral

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Cinquante ans après sa sortie, « Les Hommes du président » demeure une référence du cinéma politique et du film d’investigation. Driss Chouika revient sur la force d’une œuvre où Alan J. Pakula transforme la méthode journalistique en matière cinématographique, entre rigueur documentaire, tension visuelle et choix narratifs parfois discutables.

Driss Chouika

« La mise en scène de Alan J. Pakula est pensée pour nous donner à sentir la véracité des faits. Autant de détails qui ne s'inventent pas, qui n'ont pas la force symbolique d'une invention romanesque mais l'exactitude d'un procès-verbal. Sur cette authenticité se fonde la réalisation de Pakula ».

Charles Villalon.

Sorti en avril 1976 aux Etats-Unis et le 22 septembre 1976 en France, ayant décroché quatre Oscars lors de la cérémonie de 1977 (Meilleur Acteur dans un second rôle pour Jason Robards, Meilleure Direction Artistique pour George Jenkins et George Gaines, Meilleur Scénario adapté pour William Goldman et Meilleur Son pour Arthur Piantadosi, Les Frumholtz, Rick Alexander et James E. Webb), « Les hommes du président) de Alan J: Pakula occupe une place singulière dans l’histoire du cinéma. Ni simple reconstitution historique, ni thriller politique conventionnel, le film impose une esthétique de l’enquête qui transforme le journalisme en un art de la résistance silencieuse. Salué par la critique et le public deux ans après la démission du Président Nixon, considéré par son réalisateur lui-même comme « Un film pratique (a how-to film)… Avant tout préoccupé par la représentation visuelle de l'obsession du reportage d'investigation », cette œuvre cinématographique saluée par la critique et le public n’est pas sans zones d’ombre: entre mythe fondateur de la démocratie américaine et romance narrative, entre rigueur documentaire et commodité manichéisme, elle a été sujet de diverses interprétations et critiques des fois contradictoires qui ont fait ressortir ses fulgurances et ses limites.

Certains critiques ont avancé que Pakula a achevé avec « Les Hommes du président » ce que certains ont coutume d’appeler sa « trilogie paranoïaque », entamée avec « Klute » et poursuivie avec « À cause d’un assassinat ». Mais là où les premiers jouaient sur l’opacité des complots, celui-là fait de cette paranoïa une matière visuelle et sonore saisissante. Peut-être aussi que la collaboration avec le directeur de la photographie Gordon Willis, fraîchement sorti du « Parrain 2 », a contribué à donner une œuvre où l’espace respire la menace.

RIGUEUR DOCUMENTAIRE ET ESTHÉTIQUE VISUELLE COMMODE

Pakula avait sorti « Les Hommes du président » à peine deux ans après la démission de Richard Nixon alors que le public connaissait déjà la fin de l’histoire. Pourtant, le film s’était imposé immédiatement comme un thriller politique magistral, remportant quatre Oscars et devenant, même un demi-siècle plus tard, la matrice de tous les films consacrés au journalisme d’investigation. Comment expliquer cette réussite paradoxale ? En transformant une enquête dont l’issue est connue en une démonstration de méthode, en une ascèse visuelle et narrative où la vérité n’est pas un coup de théâtre mais le fruit d’une patience obstinée. Ce qui fait la grandeur du film, c’est précisément ce qui aurait pu le perdre : sa fidélité quasi documentaire à un processus, sa rigueur clinique, son refus du spectaculaire. Il a combiné intelligemment la rigueur documentaire à une esthétique narrative et visuelle d’une commodité saisissante.

L’objection la plus fréquente adressée au film est celle de sa lenteur, de son rythme répétitif, voire d’une sorte de cafouillage narratif qui rendrait l’affaire difficile à suivre pour le spectateur non initié. Roger Ebert lui-même reconnaissait que « le film est long et serait ennuyeux sans la virtuosité de Pakula, de ses acteurs et de ses techniciens ». Mais cette critique manque l’essentiel : Pakula n’a pas cherché à raconter une histoire policière avec un coupable à démasquer à la fin. Il a filmé avec une méthode bien commode. Chaque appel téléphonique, chaque recoupement, chaque porte fermée au nez des journalistes devient un maillon d’une chaîne dont la solidité dépend de l’accumulation de détails apparemment insignifiants, mais finalement bien expressifs et efficaces.

C’est en ce sens que le film a réussi à transformer l’enquête en une démarche morale. La vérité n’y surgit pas comme une révélation tonitruante mais comme ine conséquence méthodiquement logique et convaincante. Le suspense ne naît pas de l’ignorance de la fin - nous savons que Nixon démissionnera - mais de l’observation minutieuse de la manière dont deux hommes, armés de calepins et de téléphones, parviennent à faire tomber un président. Cette conversion du métier en esthétique est ce qui donne au film sa puissance narrative durable, qu’on peut voir ou revoir aujourd’hui avec une forte attirance visuelle. Aussi, la photographie de Gordon Willis constitue certainement l’un des apports les plus décisifs du film. Connu pour son travail sur « Le Parrain », Willis élabore ici une photographie en demi-teintes et en noirs bien compacts qui sculpte les visages et les documents, transformant les feuilles imprimées, les bandes magnétiques et les timbres en objets dramatiques. Le contraste n’est pas uniquement décoratif, il permet de rationner l’information et oblige la caméra à choisir scrupuleusement ce qu’elle montre.

En définitive, cinquante ans après sa sortie, ce film n’a pas pris une ride, mais sa réception a forcément changé. Aujourd’hui, il se lit davantage comme un document historique, voire comme une élégie.

FILMOGRAPHIE SÉLECTIVE DE ALAN J. PAKULA

« Pookie » (1969) ; « Klute » (1971) ; « A cause d’un assassinat » (1974) ; « Les hommes du président » (1976) ; « Une femme d'affaires » (1981) ; « Le Choix de Sophie » (1982) ; « Dream Lover » (1986) ; « A demain mon amour » (1989) ; « Présumé innocent » (1990) ; « Jeux d’adultes » (1992).

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