Culture
Cinéma, mon amour de Driss Chouika : « We want sex equality », une comédie sociale entre héroïsme et réalité
La principale qualité du film réside dans sa volonté de réparer un oubli historique. C’est une comédie sociale héroïque mais qui demeure ancrée dans une réalité sociale vécue.
Avec « We Want Sex Equality », Nigel Cole revisite la grève historique des 187 ouvrières de l’usine Ford de Dagenham, en 1968, et leur combat pour l’égalité salariale. Driss Chouika salue une comédie sociale généreuse, portée par l’énergie de ses interprètes et par la volonté de réparer un oubli de l’Histoire, tout en pointant les limites d’un récit parfois simplifié.

Driss Chouika
« Je ne voulais pas du misérabilisme que l'on voit habituellement dans les films sur la classe ouvrière. Je voulais être positif et célébrer cette histoire de David contre Goliath ».
Nigel Cole.
Sorti au Royaume-Uni le 1er octobre 2010 puis le 09 mars en France, trois prix au Festival du Film Britannique de Dinard 2010 (Meilleur film - Hitchcock d'or, Meilleur scénario et Prix du public), « We Want Sex Equality » du réalisateur britannique Nige Cole est un film qui retrace la grève historique des 187 ouvrières de l'usine Ford de Dagenham en 1968, qui protestent contre leur reclassification comme « travailleuses non qualifiées » et exigeaient un salaire égal à celui de leurs homologues masculins. Cette lutte, qui a contribué à l'adoption de l'Equal Pay Act de 1970 au Royaume-Uni, a offert au cinéaste britannique un matériau narratif puissant. Pourtant, si le film séduit par son énergie et son humour, il soulève également des questions quant à son traitement parfois convenu d'un combat social complexe. Son réalisateur le présente ainsi : « Pourquoi inventer une histoire quand on en a une vraie déjà sous la main ? Dans le cas de We want sex equality, ces femmes ont été ignorées par l'Histoire. Je voulais célébrer leur histoire, leur réussite, leur victoire ». Puis de clarifier sa démarche en précisant : « Je ne voulais pas du misérabilisme que l'on voit habituellement dans les films sur la classe ouvrière. Je voulais être positif et célébrer cette histoire de David contre Goliath ».
COMÉDIE SOCIALE ENTRE HÉROÏSME ET RÉALITÉ
La principale qualité du film réside dans sa volonté de réparer un oubli historique. C’est une comédie sociale héroïque mais qui demeure ancrée dans une réalité sociale vécue. L’approche du réalisateur tend à rendre un vibrant hommage à ces femmes combatives et pleinement convaincues de leurs droits légitimes. Le réalisateur, qui se dit « féministe convaincu », insiste sur son refus du « misérabilisme que l'on voit habituellement dans les films sur la classe ouvrière ». Ce parti pris donne au film une tonalité résolument optimiste, voire triomphante, qui tranche avec le réalisme social de Ken Loach, à titre de comparaison. L'interprétation de Sally Hawkins dans le rôle de Rita O'Grady, une héroïne fictive, incarne parfaitement cette vision. Son personnage, modeste couturière et mère de famille, se transforme progressivement en meneuse charismatique, découvrant une voix claire menant à un engagement passionné et pleinement assumé pour les droits des femmes à l’égalité. Le film construit ainsi un récit d'émancipation individuelle et collective qui fonctionne d’une manière convaincante. La diversité sociale et politique des protagonistes, l'ouvrière Rita, la ministre travailliste Barbara Castle et la bourgeoise Lisa Hopkins, entre autres, illustre la manière dont cette expérience des discriminations de genre a pu unir des femmes que l'éducation et le statut social séparent.
Le ton choisi par Nigel Cole constitue à la fois la force et la limite majeure du film. En adoptant le ton de la comédie sociale, le réalisateur rend le sujet accessible et divertissant dans lequel les personnages sont drôles et les répliques mordantes. Cette veine comique, qui rappelle « The Full Monty » de Peter Cattaneo, permet d'aborder des questions sociales graves sans une pesanteur excessive ou exagérée. Cette démarche a permis au film de dégager une douceur et une sensualité convaincantes. Cependant, cette esthétique en quelque sorte acidulée et humoristique peut aussi apparaître comme un écran qui atténue la radicalité du combat. Pour certains spectateurs, le film peut paraître largement fictionnalisé et à l’issue bien prévisible. Certains critiques ont noté aussi que le film met trop l’accent sur l'atmosphère et les ambiances des années 60, mais cette reconstitution parfois trop appuyée risque d'esthétiser une lutte qui fut bien âpre et douloureuse. Et bien que le réalisateur lui-même reconnaît avoir rencontré les femmes de l'époque et avoir cherché à « garder l'esprit de l'histoire », la distance entre l'esprit et la réalité historique demeure sensible.
L'un des aspects les plus controversés du film est sa représentation des personnages masculins. À l'exception d'Albert Passingham, le délégué syndical bienveillant, interprété par Bob Hoskins, les hommes dans le film paraissent d’un chauvinisme évident. Les maris, les syndicalistes, les patrons, tous sont dépeints comme aveugles à l'injustice, voire ouvertement hostiles à la cause des femmes. Cette simplification peut être bien interprétée comme une stratégie narrative efficace. En opposant nettement les camps, le film rend le conflit lisible et la victoire des femmes plus satisfaisante. Néanmoins cela risque d’appauvrir la complexité des rapports de genre et de classe dans l'Angleterre des années 1960. En réduisant l'adversaire à une figure unidimensionnelle, le film court le risque de proposer un féminisme manichéen qui, pour séduisant qu'il soit, manque de profondeur analytique.
Mais, « We Want Sex Equality » demeure un film généreux, porté par des interprétations remarquables et une énergie communicative convaincante. Il accomplit avec brio sa mission première : rendre hommage à des femmes oubliées et rappeler l'importance d'un combat qui, en 2026, n'a pas perdu de son actualité dans un grand nombre de pays.
FILMOGRAPHIE SÉLECTIVE DE NIGEL COLE
« Saving Grace » (2000) ; « Calendar Girls » (2003) ; « Sept ans de séduction » (2005) ; « Un amour de père » (2008) ; « We Want Sex Equality » (2010) ; « Rafta Rafta » (2011) ; « Un mariage inoubliable » (2012) ; « All in Good Time » (2012).