Beata Umubyeyi Mairesse : Nos histoires doivent revenir en Afrique

Beata Umubyeyi Mairesse : Nos histoires doivent revenir en Afrique

Beata Umubyeyi Mairesse est une voix majeure de la littérature contemporaine. Lauréate de nombreux prix, dont le Prix des cinq continents de la Francophonie et le Prix Ahmadou-Kourouma, elle construit une œuvre puissante, saluée par la critique et les libraires, où s’entrelacent mémoire, transmission et histoire. (Photo : Céline Nieszawer © Flammarion)

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À l’occasion de la parution au Maroc du Convoi aux éditions Africamoude, Beata Umubyeyi Mairesse revient sur les quinze années d’enquête qui ont donné naissance à ce récit, sur la mémoire du génocide des Tutsi au Rwanda et sur la nécessité, pour les récits africains, de circuler aussi sur le continent : « Il faut que nos histoires reviennent sur la terre qui les a inspirées. »

Le Convoi naît d’une image que vous cherchez et que vous ne trouvez pas : celle de votre mère et de vous-même traversant la frontière entre le Rwanda et le Burundi, le 18 juin 1994. Comment cette image manquante est-elle devenue, quinze ans plus tard, le point de départ d’un livre ?

Quand j’ai commencé mon enquête pour retrouver l’image de notre sauvetage grâce à un convoi organisé par l’ONG Terre des hommes, quelques semaines avant la fin du génocide des Tutsi du Rwanda, je n’étais pas encore écrivaine. Il s’agissait uniquement alors pour moi de retrouver une trace de notre histoire. J’étais enceinte de mon premier fils et me demandais ce que j’allais pouvoir lui transmettre de mon passé de survivante. L’enquête allait durer quinze ans et ça n’est qu’en 2020, lorsque je retrouve l’humanitaire suisse qui a organisé les trois convois – dont le mien – et évacué plus de 1000 enfants, quand je le retrouve et qu’il meurt brutalement, que je me décide à écrire ce récit. Entre-temps, j’ai publié des romans, des nouvelles, de la poésie et j’ai désormais les outils pour partager notre histoire et rendre hommage aux gens qui nous ont sauvés.

Au départ, vous cherchez votre propre trace. Peu à peu, votre enquête devient celle des autres « enfants des convois ». Dans la postface, vous racontez que 45 d’entre eux avaient déjà été retrouvés et que plusieurs envisageaient à leur tour d’écrire. Comment êtes-vous passée de cette quête personnelle à une histoire qui s’écrit désormais à plusieurs voix ?

Ma quête m’a permis de retrouver une vidéo de la BBC et des dizaines de clichés pris par des photographes internationaux. Je ne m’y suis pas retrouvée, dans un premier temps. Une fois la déception surmontée, j’ai pensé que peut-être certains des enfants visibles sur ces images seraient heureux que je les leur ramène. Alors j’ai cherché inlassablement à les retrouver. Mais c’était difficile, car les listes des noms établis par l’ONG avaient disparu. C’est la publication du livre et sa grande médiatisation qui ont accéléré mon enquête. Des enfants – devenus adultes – m’ont entendue à la radio, vue à la télévision et ont commencé à me contacter. J’ai pu leur partager le fruit de mes recherches et beaucoup d’entre eux et elles se sont reconnus sur les images. C’était chaque fois des moments très émouvants. Au-delà de ce souvenir d’un moment exceptionnel de leur vie, je leur rapportais aussi un bout de leur histoire. Je leur ai offert le livre et j’ai organisé des rencontres au Rwanda ou en visio avec celles et ceux qui vivent à l’étranger, pour leur permettre de se rencontrer et aussi de leur raconter les faits sur notre sauvetage inouï. Qui, quand, comment. Beaucoup étaient encore petits durant le génocide et avaient une mémoire très parcellaire des convois. Nos discussions ont fait naître ou ravivé chez plusieurs le souhait d’écrire leur témoignage à leur tour et je les accompagne, les soutiens, désormais dans leurs projets.

Vous écrivez que vous ne vouliez pas « faire de la littérature » avec cette histoire. Pourtant, vous découvrez progressivement qu’une narration strictement factuelle et linéaire ne permettrait pas de dire ce que le temps fait à la mémoire. Qu’est-ce que la littérature permet de transmettre que le témoignage ou l’archive seuls ne peuvent pas transmettre ?

La question de la temporalité est centrale dans mon écriture. J’ai intitulé Ejo mon premier livre paru en 2015. Ce mot, dans ma langue maternelle, signifie à la fois « hier » et « demain », une façon pour moi de souligner la façon qu’a la mémoire de lier constamment le passé, le présent et le futur. Depuis, de nombreux artistes rwandais ont repris mon idée à leur compte.                                                           

J’écris effectivement au début du Convoi, au sujet de la question de la forme du récit, que si je me contente d’une narration linéaire, « personne ne saura rien de ce que le temps fait au passé. Il l’amplifie, l’érode ou l’effrite en fragments que l’on peut retrouver quand vient le temps du récit. Alors la vie d’hier et celle d’après entrent en résonance et font sens. Les fragments sont assemblés en une mosaïque qui dit plus que le convoi du 18 juin. Ce n’est que si je raconte la quête de quinze ans qui m’a amenée sur le sentier sinueux des mémoires éparpillées entre le Rwanda, l’Angleterre, l’Italie, la Suisse, la France et l’Afrique du Sud que l’on saisira le vertige que porte cette survie-là, le sens de cette journée particulière. » Ce que permet la littérature, c’est le travail délicat, minutieux, de tissage entre différentes temporalités que je propose dans ce livre, pour partager justement ce vertige.

Le Convoi interroge aussi la manière dont l’Occident a regardé et raconté le génocide des Tutsi et plus largement l’Afrique. Vous évoquez la simplification, les images de « sauvagerie » et la difficulté à faire entendre des histoires individuelles derrière les représentations collectives. Trente ans après, pensez-vous que ce regard a changé ?

Je raconte les difficultés que j’ai rencontrées pour avoir accès aux images de nous en 1994, emportées par les étrangers : elles étaient enfermées dans des archives personnelles ou institutionnelles en Europe, inaccessibles à celles et ceux dont elles représentaient pourtant l’histoire intime. Ceci m’amène à poser des questions politiques, encore actuelles. Qui prend les images lors d’évènements historiques africains, à qui sont-elles destinées et qui les légende, créant dans l’imaginaire du monde une certaine idée de notre continent, souvent simpliste, parfois caricaturale ? Pour ce qui est du génocide des Tutsi, j’ai réalisé que c’était la voix des étrangers qui avaient primé. Les choses heureusement ont changé depuis, il y a une volonté réelle de réappropriation du narratif par les Africain-e-s elles/eux-mêmes (dans laquelle je m’inscris). Mais il y a encore tant à faire pour changer l’imaginaire du monde occidental sur nos pays, notre histoire…

La publication du Convoi a elle-même prolongé l’enquête : des enfants des convois vous ont reconnue, certains se sont reconnus sur les photographies et vous ont contactée. Est-ce que leurs réactions ont changé votre regard sur le livre que vous aviez écrit ?

Au contraire, leur réaction, de gratitude pour la plupart, m’a confortée dans l’idée que j’avais eu raison de persévérer pour mener cette si longue enquête. Beaucoup m’ont dit que ce livre et ces images allaient les aider à transmettre à leur tour cette histoire à leurs enfants. Il y a un indicible réel dans les familles, c’est difficile pour eux de parler à leurs enfants, qui ont désormais l’âge qu’ils avaient en 1994.

       6. Cette nouvelle édition du Convoi paraît aujourd’hui au Maroc, chez Africamoude, avec une postface inédite. Que signifie pour vous le fait que ce récit revienne ainsi                 sur le continent africain et puisse rencontrer davantage de lecteurs africains ?

C’est symboliquement important pour plusieurs raisons. La première est de permettre à d’autres Africaines d’être informées sur l’histoire du génocide des Tutsi du Rwanda qui a eu lieu il y a 32 ans. C’est une histoire du continent que bien souvent les jeunes Africains ignorent complètement. Le livre est accompagné d’un livret pédagogique très pertinent (téléchargeable gratuitement sur le site de J’ai Lu ) et j’espère que les enseignants africains pourront s’en servir pour exploiter le livre avec leurs élèves, ainsi que le font déjà beaucoup de leurs collègues français.

La deuxième va dans le sens de l’idée d’une réappropriation du récit, qui passe aussi par la diffusion locale par une maison comme Africamoude.                                                                                                                                   

À la fin du livre, vous écrivez que vous n’êtes désormais « plus seule » dans cette quête et que cette histoire continuera à s’écrire collectivement. Après toutes ces années passées à chercher une image de vous-même, que représente pour vous le fait que cette quête ait suscité chez d’autres « enfants des convois » le désir de raconter, à leur tour, leur propre histoire ?

C’est très important. Je les accompagne activement, bénévolement, dans leurs projets. J’ai monté avec des amies un groupe de soutien aux survivants souhaitant publier leur témoignage. J’ai par ailleurs un projet de film documentaire, avec la réalisatrice Marie Thomas-Penette, dans l’idée de poursuivre ce récit, en donnant la parole aux enfants retrouvés et en racontant le retour des images au Rwanda.

Beata Umubyeyi Mairesse, Le Convoi, Africamoude, 2026, 292 p., 100 DH.

À commander ici :                                            

https://bloombooks.ma/essai/p29940-le-convoi-postface-inedite.html?srsltid=AfmBOoqCyY7Ar4Y2_ZWrM-7aOhLIF-FLeJlpgF71jIhPwZiGbNKKWu6d     

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