Dans l’enfer de la Bollosphère – Par Driss Ajbali

Dans l’enfer de la Bollosphère – Par Driss Ajbali

Crise migratoire, dans l'enfer de Ceuta », diffusé le 10 septembre 2026, sur CNEWS du tentaculaire groupe Bolloré. Derrière ce titre, qui est en passe de s’imposer comme une bombe sale et radioactive, se cache une démarche politique et idéologique et un dessein déclaré

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Un reportage sur Sebta, une chaîne qui fête ses dix ans, un journaliste sans carte de presse envoyé filmer des adolescents en détresse : derrière « Crise migratoire, dans l'enfer de Ceuta », c'est toute la mécanique d'une bataille culturelle théorisée par Gramsci, récupérée par l'extrême droite et financée par Bolloré qui se donne à voir

 

Driss Ajbali

Jamais la formule « Le message, c'est le médium » du philosophe canadien Marshall McLuhan n’aura été aussi vrai que devant le reportage « Crise migratoire, dans l'enfer de Ceuta », diffusé sur CNEWS le 10 septembre 2026, suivi d'un débriefing en plateau. Ce long format fut réalisé par les équipes de Frontières.

Derrière ce titre, qui est en passe de s’imposer comme une bombe sale et radioactive, se cache une démarche politique et idéologique et un dessein déclaré. Prolongement du Livre noir, média web qualifié à l’époque par l’Obs de Télé Z, qui a émergé dans l’orbite d’Éric Zemmour lors de sa campagne en 2021, Frontières est devenu, en 2024, un trimestriel papier. Et cette revue se faufile désormais parmi les autres titres dans les kiosques, dont l’essentiel est détenu par Vincent Bolloré. Ce n’est pas un média comme les autres.

Selon David Medioni, directeur de l’Observatoire des médias de la Fondation Jean-Jaurès, Frontières est « un outil d’influence, une chambre d’écho pour les théories les plus radicales de la droite identitaire, et un laboratoire d’expérimentation où se fabriquent les éléments de langage destinés à irriguer l’ensemble du champ médiatique réactionnaire. En un mot, Frontières n’est pas un média comme les autres. Il est une machine de guerre culturelle, pensée pour peser sur le cours des idées et préparer, sur le terrain symbolique, une recomposition politique à droite. »

Ce magazine est né pour le combat. Il entend participer à « l’hégémonie culturelle », axe stratégique de la droite identitaire. Son fondateur et propriétaire, Erik Tegnér, a désormais, et depuis la rentrée, table ouverte et son rond de serviette sur les plateaux de CNEWS. Dans un duo répugnant, il anime, avec Gauthier Le Bret, une émission, une abjection quotidienne qui porte le même nom. Lagardère News (dans la sphère de Vincent Bolloré) vient d’acquérir, depuis début septembre 2026, 25 % du capital de la revue. Elle vient s’ajouter à l’armada médiatique, sans précédent, du Breton et au puissant arsenal que celui-ci met au service de Zemmour, Sarah Knafo, Marine Le Pen et tout ce que compte la France comme identitaires en vue de la grande bataille à venir, les présidentielles.

« L’hégémonie culturelle », condition impérative et sine qua non, précède et contribue aux victoires politiques. C’est une théorie d’Antonio Gramsci. Le communiste italien, mort dans les geôles de Mussolini, ne reconnaitrait pas aujourd’hui les siens. Éliminé par l’idéologie fasciste, le voilà plébiscité par les cousins germains de cette pensée. Préempté par la pensée conservatrice, comme c’est le cas de George Orwell, Gramsci est littéralement détroussé par l’extrême droite.

De cette théorie, de jeunes journaleux et intellectuels de petites factures, en usent et en abusent aujourd’hui. Mais, en France, ce combat est antédiluvien et a mis près d’une cinquantaine d’années pour obtenir des résultats sur le terrain. Né dans le sillage des évènements de 1968, un think tank, le GRECE[1],  est fondé par Alain de Benoist, un puissant intellectuel, il est le berceau intellectuel de la « Nouvelle Droite ». De Benoist a fait de la leçon gramscienne un credo central. Ainsi, et comme par un rictus cynique de l’histoire, la pensée d’un coco devint l’un des plus puissants EPO idéologiques de certains cercles comme club de l’Horloge, où elle irrigua toute une génération de militants, au premier rang desquels Jean-Yves Le Gallou, concepteur et auteur d’un livre sur « la préférence nationale ». Il est aussi le vulgarisateur des concepts de « réinformation » et surtout « remigration », idée chère à Éric Zemmour, qu’on trouve aussi dans le programme néonazi de l’AFD, qui vient d’avoir un édifiant succès électoral dans un Länder allemand, la Saxe-Anhalt.

Retour sur un reportage

Avec le sujet de Sebta, cité désormais mondialement connue, l’équipe commando envoyée sur place par Frontières est dirigée par un certain Jordan Florentin (de son vrai nom Jordan Da Rocha). Ils ont débarqué, certainement en catimini, au Maroc avant de rejoindre l’occupée enclave espagnole.  D’habitude et en matière de reportages, le groupe « Praulloré » est pingre et très économe. Il est partisan des reportages SMIG. Cette fois-ci, il a mis les moyens puisqu’ils sont allés jusqu’à filmer à partir d’un hélico. Sebta étant une aubaine, c’est une opportunité qui illustre et justifie toutes les théories complotistes sur l’immigration. L’évènement recèle l’idée même de la submersion. Il illustre la menace qui pèse sur la civilisation occidentale. Il évoque la conquête musulmane et sert merveilleusement le fantasme du grand remplacement et tout ce que cela suggère comme obsessions des identitaires.

Jordan Da Rocha est un spécimen. À lui tout seul, il mérite une chronique.

Durant sa mission à Sebta, il a rentabilisé son séjour en fournissant plusieurs reportages pour les différents médias du groupe. Le documentaire, diffusé le jeudi 10 septembre, n’est en somme que le recyclage, la compilation et le montage de ses reportages. Il a suffi qu’il incruste des commentaires de certains experts maison, en particulier Nicolas Pouvreau-Monti cofondateur de l'Observatoire de l'immigration et de la démographie (OID), une association d’extrême droite fondée en 2020 qui se veut un laboratoire d'idées. OID est financé notamment par le fonds Périclès de Pierre-Édouard Stérin. Dans les experts, on trouve Najwa El Haïté, une avocate d’origine marocaine, qui, elle, sert de caution d’impartialité. Le document sera suivi par un débat impliquant (et je dirais piégeant) une autre française d’origine marocaine, Naima El M’faddel qui remplit la même fonction que la dernière.

Le reportage est fidèle à la ligne éditoriale du groupe. Racoleur et sensationnaliste sans compter la duplicité. Et ce procédé fait partie de l’ADN de la chaine CNEWS qui, cette année, fêtera ses dix ans. Sur les frontons de ses écrans, elle se targue d’être un espace de liberté d’expression dont elle a une singulière et acrobatique conception. Produit rare sur une planète où la démocratie ne règne que dans 7 % des nations dans le monde, la liberté d’expression n’autorise pas tout et surtout pas la manipulation. En soi, les évènements de Ceuta sont tragiques et déplorables. Pas nécessaire d’en faire une lecture biaisée pour effrayer le chaland. Le journalisme est porté par un code de déontologie qui n'admet pas, impunément, de tordre la réalité pour valider obligatoirement la thèse « prémonitoire » de Jean Raspail : la submersion de la civilisation européenne et occidentale, prélude d’un grand remplacement par des Maures à la recherche d’un nouvel Al-Andalus.

Duplicité ? Inutile de savoir « D’où tu parles, camarade Da Rocha ». (Florentin est le nom de sa mère). Lorsqu’on cachetonne chez Erik Tegnér et désormais chez Serge Nejdar, le ripeur de monsieur Bolloré qui est au volant d’une benne à ordure, il serait plus pertinent de savoir « qui es-tu ? »

Bien qu'il se présente comme journaliste (son renouvellement de carte de presse a été refusé par la CCIJP), Jordan Florentin est, depuis mars 2026, le nouveau directeur de publication de Frontières. Après avoir bourlingué dans les partis de la droite classique, il a fini par devenir, en 2022, « journaliste Web », chez Erik Tegnér et sa « télé Z ». Tous les deux s’étaient mis au service de la campagne d’Éric Zemmour et de Marion Maréchal. Son premier éclat l’impliquera dans une embrouille avec l’humoriste d’origine marocaine, Yacine Belletar. Depuis, il s'est fait principalement connaître par ses micros-trottoirs, ses « reportages » de terrain à la recherche du Buzz, sa principale conception du journalisme. Ses sujets favoris : l'immigration, les quartiers à fort habitat social, le voile, l’islam, les squats, le deal, où il est à la recherche du moindre témoignage qui pourrait confirmer son statut de « reporter de guerre ». À force de manipulation, il a écopé d’une mauvaise réputation, particulièrement chez les jeunes issus de l’immigration. Il est régulièrement pris à partie par eux. Il ne peut plus se déplacer sans être accompagné par une flopée de gardes du corps, des maousses costauds, blacks le plus souvent.

Les jeunes français d’origine étrangère, africains soient-ils ou maghrébins, ne s’en laissent pas conter. Car ils connaissent la bête. Il n’en est pas de même des jeunes hères coincés à Sebta et de leurs illusions sur l’Europe. Eux, ils vivent dans l’enfer. Pour cet arsouille de Florentin, c’est un Eden.  Un terrain de chasse de scalps et de trophées. Il a usé et abusé de sa méthode et de leur crédulité. Ils lui ont parlé à cœur ouvert, ne sachant pas qu’ils se font filmer, à leur insu, par quelqu’un qui était là pour les pourfendre. Il est fort probable qu’il leur ait donné la pièce pour qu’ils lui disent ce qu’il veut entendre : leur rêve de rejoindre l’Eldorado et fuir leur pays, cette géhenne.

 La ligne éditoriale du groupe Bolloré est sacrée. C’est marche ou crève. Cette année, CNEWS fête ses dix ans, Sebta est son cadeau. A l’exception de Charlotte d'Ornellas ou d’Eugénie Bastié, on trouve très peu de grands professionnels dans la chaine. Ses équipes sont constituées d’anciennes gloires sur le retour ou de jeunes vautours qui adorent le goût du sang et l’odeur des cadavres. Ils disent qu’ils ne font pas de politique et qu’ils témoignent du réel, alors que, chaque fois que l’occasion leur est donnée, ils font des éditos politiques au vitriol. Ils sont sans honneur et le scrupule ne les étouffe pas. Ils n’ont que le courage que leur accorde leur patron, de l’aveu même de Pascal Praud, il y a deux jours. Le combat qu’ils mènent contre l’immigration et l’islam leur donne l’hubris. Ils ont le sentiment de renouer avec l’esprit chevaleresque quand ils ne se considèrent pas comme les nouveaux cavaliers de l’apocalypse.

Et je vais leur dire pourquoi : ce combat-là a déjà un père.

Dans un post sur Facebook, un journaliste maghrébin a rapporté un échange apocryphe attribué à Jean-Marie Le Pen qui, depuis 1972, mena, le plus souvent seul, un combat politique contre vents et marées. Le post a disparu depuis mais j’ai eu le temps de l’enregistrer parce qu’il est savoureux. Il ressemble tellement au personnage. JMP, hors antenne, dit ce que ses discours publics prenaient le soin de dissimuler. À la question directe du journaliste : « pourquoi cette obsession des Noirs et des Arabes, comme si la France n'avait pas d'autres problèmes ? » Le Menhir breton répondit sans hésiter : « Parce qu'un chien mort ne rend pas les coups. » Développée, l'image est parlante : Arabes et Noirs y sont décrits comme des corps inertes, à qui l'on peut « donner des coups de pied », « jeter », « soulever » sans qu’ils ne réagissent jamais. Des cibles commodes parce qu'elles sont précisément désarmées. Convoquant, dans le même échange, la nounou martiniquaise de ses enfants, le chauffeur et les gardes du corps algériens et africains, Le Pen s’est disculpé de tout soupçon de racisme — avant de conclure, presque à regret, qu'il ne peut « pas aujourd'hui s'adresser directement aux véritables ennemis de la France »

Relancé alors sur ses « vrais ennemis », Le Pen nomme sans détour « les maçons et les Juifs », avant d'expliquer le calcul qui structure tout son discours public : les toucher, même par allusion, signifierait la prison, l'interdiction médiatique, la disparition du parti. Les minorités visibles, elles, ne présentent aucun de ces risques légaux ou médiatiques. La phrase qu’il adresse au journaliste est désarmante de vérité : « Vous, je vous utilise comme moyen, tout simplement. »

L’immigration, comme disent les Marocains, est un muret facile à enjamber. M. Vincent Bolloré, vous, le catholique conservateur et traditionnaliste, je vous défie de vous attaquer à une autre minorité visible, les homosexuels par exemple. Vous ne le pourrez pas. Non pas parce que vous les tolérez, mais parce que les conséquences seraient autrement plus dévastatrices pour vous et pour vos médias. Car les homosexuels, contrairement à l’immigration, l’islam ou les quartiers populaires, ne sont « pas un chien mort » : ils votent, ils consomment, ils pèsent dans l’opinion des grandes villes et jusque dans les conseils d’administration ; ils disposent de relais associatifs rodés au contentieux médiatique et de porte-voix qui ne laisseraient passer ni un sous-entendu ni une caricature. S’en prendre à eux coûterait des annonceurs, des procès, peut-être une chaîne. S’en prendre aux Noirs, aux Arabes et aux miséreux de Ceuta ne coûte rien — ni audience, ni publicité, ni siège au conseil d’administration.

C’est tout le calcul. Un calcul rémunérateur. Et il est d’une simplicité effrayante.

[1] Groupement de recherche et d'études pour la civilisation européenne.